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Cécile Brune

L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

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Lagarce et ses fantômes au Français : troublante maison de poupée

Une maison de poupée fantomatique accueille les spectateurs du Vieux-Colombier. Du tulle transparent délimite les différents espaces de la maison, comme si le quintet féminin en présence évoluait dans un cocon mi-protecteur, mi-effrayant. En portant sur scène J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert souligne la ritournelle obsédante du texte de Lagarce : déni du deuil, retour glorifié, force du souvenir et volonté de s’affranchir du poids de ses morts pour enfin vivre. Ce texte ardu, troué de circonvolutions, demande une attention de tous les instants : une attention récompensée par la contemplation de cinq comédiennes en harmonie, en rupture, pleines d’une douleur digne et révoltée à la fois.

La pièce pourrait ressembler à une succession de morceaux de bravoure : à tour de rôle, les membres de ce gynécée isolé exposent le lien qui les unit au jeune frère, celui qui a été chassé par le père pour réapparaître des années plus tard sans crier gare et s’écrouler à l’agonie au pas de la porte de la maison. Suliane Brahim ouvre le bal, regard mélancolique de biche blessée, droite face au public. Elle resplendit dans son ciré bleu marine et sa jupe d’institutrice. Papillon impertinent et farouche, elle virevolte telle une reine des fées sur le plateau.

Percutante partition
Ces blocs de discours effraient au premier abord car Lagarce nous perd dans les dédales d’un langage qui ne cesse de jouer sur de microscopiques variations : la parole devient souffle épique. Paradoxalement, l’interaction entre les cinq femmes demeure assez limitée : enfermé dans une prison de mots, notre quintet s’échappe dans les limbes de la mémoire. Le travail de Chloé Dabert met subtilement en relief cette dimension incantatoire puisque la puissance d’incarnation des comédiennes vivifie l’absence.

Cécile Brune est d’une tranquillité et d’un calme olympien dans son rôle de matriarche tandis que Clotilde de Bayser se montre crédible en mère rongée par l’absence de son fils unique. Rebecca Marder est touchante en cadette indignée par l’injustice de son sort, celui d’une gamine rejetée et délaissée. Enfin, Jennifer Decker, la plus fêtarde des trois sœurs, distille une émotion à fleur de peau.

Chloé Dabert signe une mise en scène très élégante et chorégraphique : les corps se déplacent, sont en attente, résignés, prêts à bondir. Les femmes se frôlent, courent. Entre urgence et torpeur, pas de délimitation franche. Cette alliance troublante fonctionne et interroge : peut-on réellement s’émanciper lorsqu’on étouffe sous le poids des souvenirs ? On tendrait à penser que oui… Mais pour cela, il faut avoir le courage d’oser s’affirmer et de parvenir à faire le deuil d’un être qu’on a tant chéri.

J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce. M.E.S de Chloé Dabert. Vieux-Colombier (Comédie-Française). 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© C. Raynaud de Lage

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Le puzzle mental de Rambert façonne Une Vie

Le processus d’écriture de Pascal Rambert ne semble pas varier d’un iota au fil des années : le dramaturge conçoit toujours ses pièces en fonction des interprètes. Des rôles taillés sur mesure, comme un écrin prestigieux et valorisant, qui engagent totalement les comédiens. Renouant avec la Comédie-Française, Rambert y expose sa nouvelle création, sobrement baptisée Une Vie. L’occasion de creuser encore et toujours ses obsessions à savoir le désir, la jouissance, l’écoulement du temps, la nostalgie. Jouant comme de coutume la carte de monologues denses, l’auteur de Clôture de l’amour convoque les fantômes de la mémoire entre imprécation et gémissements dans un troublant entre-deux onirique.

On se croirait un peu à France Culture avec Une Vie : un décor blanc éblouissant matérialise un studio d’enregistrement avec table ronde, micro et sièges cosy. Rien ne manque. Il sera évidemment question d’art, comme souvent chez Rambert. Un critique d’art s’entretient avec un peintre en vogue. Instance maïeutique, le journaliste va pousser l’Invité dans ses derniers retranchements. Denis Podalydès, un compagnon de longue route de Rambert, s’engouffre avec aisance dans le rôle torturé de cet être qui n’accepte pas si facilement de se livrer. Chien errant dans les limbes de la psyché, Podalydès poursuit sa quête identitaire avec une tenacité pleine de doutes. Se moquant gentiment de la curiosité immodérée des journalistes, qui comme Sainte-Beuve, aimeraient pouvoir expliquer toute une œuvre en miroir de la vie de leur auteur, l’Invité va se prendre au jeu et se livrer à des confidences intimes.

Femmes, je vous aime
Rambert a écrit quatre monologues pour quatre comédiens du Français. Bizarrement, ces monologues se suivent avec un intérêt décroissant comme si la profusion verbale rambertienne procédait par un mouvement d’épuisement du langage. Cécile Brune ouvre le bal en mère exubérante et étouffante. Sa voix cassante et narquoise sied bien à ce rôle de femme frustrée qui n’aura connu la jouissance qu’une seule fois. Cette remontée crue vers l’origine explique les traumas de l’artiste, cette blessure de la perte et de la castration, son impossibilité à construire une histoire d’amour sereine. Vient ensuite Iris, la muse : Jennifer Decker, touchante dans sa robe blanche vaporeuse, évoque les caresses de l’été. Son statut ambigu de matrice inspiratrice souffre d’être cachée au reste du monde. Sans cesse exposée, sans cesse dissimulée, l’amante crache son fiel à la face de son peintre et le met face à ses contradictions.

L’arrivée fracassante du Frère Amer, Alexandre Pavloff, marque une rupture dans la subtilité cash : Rambert gère avec moins de doigté les duos masculins.. Le comédien, trop vindicatif, verse dans une hystérie problématique. Son positionnement de non-désiré, jaloux et rancunier, aurait pu être évoqué de manière moins frontale. Enfin, le monologue de Pierre-Louis Calixte dans le rôle du meilleur ami tentateur, peine à décoller. On retrouve ici les qualités et les défauts de Rambert : un appétit des mots qui le pousse à ne pas savoir s’arrêter quand il le faudrait. Si les deux monologues féminins s’avèrent si réussis, c’est peut-être tout simplement que les femmes inspirent davantage Rambert. C’est sur le mot « amour » que se clôture le spectacle. Effectivement, cette « vie » aura été marqué par une succession d’amours pas entièrement réalisées. D’où la tentative désespérée de capturer l’essence de cette intensité amoureuse par l’éternité de l’art. Une quête illusoire mais si belle.

UNE VIE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50. ♥ ♥ ♥

© Christian Raynaud de Lage

Le Cerf et le Chien : la forêt de la tolérance

Après Le Loup, Véronique Vella plonge dans un autre chapitre des Contes du chat perché de Marcel Aymé au Français. Avec Le Cerf et le Chien, la sociétaire s’aventure dans un univers gentiment désuet qui prône le droit à la différence et la tolérance. Les comédiens se prêtent volontiers à ces métamorphoses animalières et effraient autant qu’ils émeuvent.

Marinette et Delphine ont grandi : fini l’emprisonnement dans la maison, le monde extérieur leur ouvre grand les bras. Quand un cerf poursuivi par une meutre de chiens enragés demande l’asile, les jeunes filles acceptent et le protègent. Animal épris de liberté, le cerf va se plier aux exigences de la vie domestique mais le naturel reprend vite le galop… Un désir de retourner dans la nature qui se payera au prix fort.

Sous ses apparences de conte d’antan au vocabulaire d’autrefois et aux accents parfois un brin Bisounours, Le Cerf et le Chien laisse échapper des effluves de cruauté et de violence. Les chansons rétro ajoutées par Véronique Vella soufflent le chaud et le froid : parfum d’insouciance fleuri ou menaces à peine voilées. On sourit et on tremble. La belle scénographie de maison de poupée de Julie Camus nous prend par la main et nous entraîne dans un monde inquiétant et rassurant à la fois.

Animaux humains
La metteur en scène n’a pas choisi de grimer totalement les comédiens en animaux : un accessoire suffit à éveiller l’imagination, et la personnalité des acteurs modèle la représentation de chaque bête : Michel Favory est idéal dans le rôle du chat philosophe avec ses habits élégants et sa patte de fausse fourrure ; Jérôme Pouly ressemble à un Cerbère effrayant, emmitouflé dans son gros manteau (mention spéciale au costume d’Isabelle Benoist et à ses multiples têtes canines) ; Stéphane Varupenne s’impose clairement en bœuf bourru, un peu simplet mais tellement attachant. Enfin, Elliot Jenicot était tout trouvé pour incarner un cerf rock-star avec ses bagouzes, ses bracelets et son air farouche.

Côté humains, Véronique Vella et Elsa Lepoivre sont malicieuses comme tout, sans verser dans la niaiserie éhontée ; Cécile Brune et Alain Lenglet campent à merveille des parents pas commodes.

Les petits dans la salle n’ont pas hésité à exprimer leurs émotions : surprise, terreur, joie ou soulagement. Les grands aussi se sont pris au jeu. Pari réussi donc. ♥ ♥ ♥

LE CERF ET LE CHIEN de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

Alain Françon, Poséidon bondien

Quelle étrange idée d’avoir choisi La Mer pour faire entrer Edward Bond au répertoire de la Comédie-Française ! Après le scandale provoqué par le bébé lapidé dans Sauvés, Bond revient à une esthétique beaucoup plus traditionnelle et romanesque, à mille lieues de la violence énigmatique des Pièces de guerre. Intime connaisseur de Bond, Alain Françon s’attelle à ce morceau inconnu dans nos contrées avec une éblouissante maîtrise : il démontre (après Les Trois Sœurs ou La Trilogie de la Villégiature) une fois de plus son talent synergique à mobiliser les forces vives d’une troupe imposante et rayonnante (près de quinze comédiens !). L’ancien directeur de la Colline métamorphose la Salle Richelieu en une mystérieuse dune déchaînée par les éléments : prenez garde à la tempête !

On pourrait paraphraser l’intrigue de La Mer en reprenant le titre de l’autobiographie de Zweig, Le Monde d’hier. Bond semble fusionner Au Bonheur des dames et Tailleurs pour dames en offrant le cadre d’une petite ville anglaise située au bord de la mer du Nord en 1907. Un univers clos et replié sur lui-même, satisfait de vivre en autarcie et protégé (en apparence seulement) des méfaits de l’extérieur. Au centre de cette communauté, trône Louise Rafi, une riche matrone caustique. La stabilité de son règne vacille le jour où l’on retrouve échoué sur la plage, Collin, le futur époux de sa nièce Rose. Willy, son compagnon d’infortune a survécu, lui. Comment réapprendre à vivre quand on perd une moitié de soi ? Une enquête s’ouvre alors et les pistes les plus farfelues abondent, comme celle de martiens exterminateurs…

Microcosme atomique complexe
Si la trame de La Mer ne brille vraiment pas par son originalité, l’ambiguïté des registres à l’œuvre occasionne un renversement burlesque tout à fait prégnant. Evens, le clochard ivre résume à merveille cette philosophie en guise de conclusion (néanmoins maladroitement illustrative et poussive) : « Sans tragédie, il n’y a pas de rire. » La vie, comme le théâtre (malicieusement mis en abyme lors d’une répétition délirante du mythe d’Orphée), peut basculer en un instant d’un extrême à l’autre. Tel le ressac marin, les atomes de ce microcosme étriqué s’attirent et se repoussent et vivent ensemble en un agglomérat hétérogène.

Françon capte l’essence de la pièce avec la finesse d’un vieux loup de mer habitué aux distributions conséquentes. Poséidon dans l’âme, le metteur en scène orchestre son Olympe aquatique avec un sens frappant de la mosaïque : chaque comédien trouve sa place et parvient à exister sur le plateau. La circularité globalement homogène de la parole assure la cohésion d’un monde polymorphe à la tranquillité brusquement agitée.

Sur le mode du tableau impressionniste magnifiquement dessiné par la scénographie en trompe-l’-œil de Jacques Gabel, les artistes de la maison de Molière donnent le meilleur d’eux-mêmes à commencer par l’impériale Cécile Brune. Toujours aussi impressionnante dans le rôle de matrones impitoyables, elle imprime une autorité tranquille à son personnage, entre cruauté raffinée et élan généreux. Hervé Pierre détonne en marchand de tissus illuminé, écrasé par le rouleau-compresseur du capitalisme. Jérémy Lopez campe un Willy au cœur simple à l’évidente bonté. Elsa Lepoivre s’avère absolument délicieuse de drôlerie en dame de compagnie prête à tout pour se faire remarquer (l’épisode du concours des vocalises lors des funérailles censées être pathétiques de Collin est un régal dans le genre). Seul petit bémol, les changements de décor beaucoup trop nombreux entravent la vélocité d’une action rendue parfois ronronnante.

Françon dompte ainsi La Mer avec une élégance fin de siècle : en combinant son expérience du répertoire bondien à celle de la troupe du Français, il assume un travail d’une belle limpidité, tout en entretenant avec agilité le fracas aussi bien météorologique qu’émotionnel d’une micro-société tiraillée entre le désir d’un nouveau départ et l’attachement à une terre isolée. ♥ ♥ ♥

LA MER d’Edward Bond. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h15.

© Christophe Raynaud de Lage

Lilo Baur fait scintiller García Lorca d’une constellation soudée d’étoiles féminines

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La Comédie Française clôture sa saison en beauté en faisant rentrer dans son répertoire La Maison de Bernarda Alba, le drame féminin de Federico García Lorca. Lilo Baur assure avec doigté un travail remarque de direction d’actrices dans une fascinante optique duelle de canalisation et d’explosion. Conte gothique au carrefour de frustration et du désir, la pièce de l’Espagnol éclate de mille feux modernes et questionne l’émancipation de la femme avec une onde de déflagration toujours palpable.

Imaginez ce qu’un deuil interminable de huit années assorti d’un isolement total puissent engendrer chez cinq soeurs  en quête de mâle. Dans la maison de Bernarda Alba, aucun écart de conduite n’est toléré : les femmes doivent rester à leur place et obéir à la mater familias. Par souci des bienséances dans une société andalouse machiste, la virago séquestre sa propre progéniture dans le but de rendre impossible une quelconque descendance. La stérilité aride et imposée plutôt que le déshonneur. Pourtant, ces filles labourées par une langueur dévorante ont du mal à retenir leurs ardeurs et la tempête finira invariablement par éclater avec une perte courue d’avance…

Lilo Baur est incontestablement une metteur en scène à femmes : elle a su s’entourer et mettre à profit trois belles générations d’actrices en conjuguant la pluralité de leurs talents avec maestria. La Suisse maintient sans cesse sur le fil du rasoir le périlleux équilibre entre disputes de chipies et élévations existentielles. Cécile Brune en impose avec son autorité naturelle et distille son venin sournois impassiblement avec une armure qui se fissure au final ; Adeline d’Hermy délivre sa fraîcheur de jeune première en colibri indomptable dans sa robe verte ; Elsa Lepoivre démontre une nouvelle fois ses talents de métamorphose : grimée en digne domestique bourrue mais attachante, elle est géniale ; Anne Kessler apporte la touche comique à l’édifice à l’aînée binoclarde et crédule ; Jennifer Decker trouve enfin grâce à nos yeux en vilain petit canard envieux mais non dénué d’une grandeur tragique.

Cette pléiade de comédiennes se chamaillent, se soutiennent et étouffent dans la délicate scénographie d’Andrew d’Edwards qui sculpte la lumière en un tombeau-berceau de toute beauté. Ménageant des trouées limitées d’air libre par des fenêtres cachées propices aux conversations badine, le décor enserre et délivre à la fois. Ténèbres et lumières cohabitent dans une lueur monacale austère éblouissante. Grilles forgées dans le style espagnol et nuages de granit se succèdent sans jamais alourdir la mise en scène qui reste d’une tenue parfaitement exécutée. La bonne idée d’intégrer Elliot Jenicot en fantôme mâle muet mais excitant corse la représentation dans une danse érotique parfaitement maîtrisée avec Adeline d’Hermy.

Pari gagnant donc pour Lilo Baur qui donne à entendre clairement un texte sublime et engagé sur la volonté de parvenir à une égalité entre hommes et femmes malgré la persistance de modèles sociétaux encore malheureusement ancrés. Actrices intenses et possédées, décor grandiose et fluidité dramaturgique indéniable font de La Maison de Bernarda Alba un incontournable de cette fin de saison. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguerand
© Brigitte Enguerand

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Dea Loher. Retenez bien son nom. La dramaturge allemande née en 1964 effectue une entrée fracassante au répertoire du Français avec Innocence. Le québécois Denis Marleau accompagne avec une douceur gracieuse et stylisée cette quête de sens construite sous forme de kaléidoscope choral sur les laissés pour compte.

Une grande ville portuaire. Fadoul (Bakary Sangaré, incroyable conteur) et Elisio (enragé Nâzim Boudjenah), deux immigrés clandestins. Une noyée rousse ressemblant étrangement à Rosa (agaçante Pauline Méreuze au jeu trop maniéré). Franz, son mari, croquemort (décevant Sébastien Pouderoux). Frau Zucker, sa belle-mère ex-communiste, diabétique et unijambiste (hilarante Danièle Lebrun). Absolue, une aveugle strip-teaseuse (malicieuse et touchante Georgia Scalliet). Ella (Cécile Brune dans une forme olympique), la philosophe vieillissante qui disserte sur La Non-Fiabilité du monde. Frau Habersatt, la mère mythomane (Claude Mathieu, sublime égarée). Deux candidats au suicide (cocasses Louis Arène et Pierre Hancisse). En somme, un microcosme d’éclopés et d’handicapés dont la vie bascule par un événement peu ordinaire : une montagne d’argent dans un sac plastique, la folie, le deuil d’un enfant, la culpabilité.

Dea Loher ne verse jamais dans un misérabilisme facile : elle semble éprouver une vive sympathie pour ses personnages banals en quête de rédemption et la tête pleine de rêves… Sans émettre de jugement moral, l’auteur questionne notre responsabilité individuelle et collective, notre force de résilience et la prise en main possible ou non de notre destin. La construction astucieuse en tableaux, amplement adoptée de nos jours dans les écritures dramatiques, permet un déplacement de focales en va-et-vient, une constellation de lumières qui forme petit à petit un cosmos d’êtres réunis par les contingences. On passe ainsi d’une solitude lugubre à la lente édification d’une solidarité timide mais solide.

Dans une boîte à musique où les mélodies s’isolent et se rejoignent, Denis Marleau orchestre sa partition avec doigté : tous présents sur scène, les douze acteurs dessinent une cartographie ramassée et dessinée par touches impressionnistes : ces essaims d’entités virevoltent au gré d’une narration cassée et alternée, contribuant à créer une dynamique tout en jouant avec une structure en trous savamment bâtie. Certaines histoires se révèlent plus passionnantes que d’autres (notamment celle d’Absolue) d’où quelques longueurs mais l’ensemble tient la route.

Saluons à ce titre, la création vidéo de Stéphanie Jasmin qui consolide la charpente de la mise en scène en distillant des images ravissantes de candeur, douces et tendres, abstraites et enfantines. Ce support d’images évite de sombrer dans un réalisme déplacé et concoure à apporter une touche d’onirisme bienvenue dans ce monde inhospitalier où la tour des suicidés comptabilise ses morts…

Il était donc temps que la Comédie-Française accueille dans sa prestigieuse salle Richelieu des auteurs dramatiques actuels de premier ordre, qui plus est des femmes. En renouvelant son répertoire, la maison de Molière peut ainsi capter un public différent, en quête de nouvelles écritures. Remercions Laurent Mulheisen, conseiller littéraire du Français et traducteur français attitré de Loher, d’avoir convaincu Muriel Mayette de monter cet écrivain majeur et célébré Outre-Rhin. Innocence de Dea Loher s’apparente à un soutien bienveillant envers les démunis, ceux qui souffrent mais persistent dans leurs espérances. Et Denis Marleau a réussi à restituer toute la poésie de la dramaturge allemande en alimentant un univers d’images attachantes qui trouveront sans doute écho chez chacun d’entre nous. ♥  ♥  ♥  ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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Pari manqué pour Galin Stoev. Presque dix ans après la version de Marcel Bozonnet, le metteur en scène bulgare s’empare de Tartuffe, classique des classiques (pièce la plus souvent représentée au Français depuis sa création). On avait connu un Stoev inspiré, notamment dans son Liliom la saison passée à la Colline. On le retrouve perdu, autant par manque d’ambition que par un rôle-titre bien trop fantoche… Michel Vuillermoz s’égare dans une partition farcesque alors que Didier Sandre s’impose en Orgon d’une dignité admirable. Cohérent dans sa vision lugubre de la pièce, Stoev signe cependant un travail plat et sans grande envergure malgré des fulgurances poignantes.

Tartuffe ou les manipulations d’un imposteur qui s’introduit dans la famille d’Orgon afin de voler ses biens, sa réputation et sa femme. Cette comédie sérieuse du patron de la maison s’apparente plutôt à une tragédie malgré un dénouement heureux in extremis. Notamment dans la personnalité du héros éponyme, d’une noirceur sidérante. Arriviste, libidineux, vénal et machiavélique, ce faux dévot se munit d’une double facette : celle d’un ange cachant un diable redoutable.

Le bât blesse d’emblée avec une direction d’acteur épouvantable concernant le rôle-titre. Arrivant au troisième acte, là où l’acmé est la plus forte, le comédien peine déjà à instaurer un climat trouble de perfidie mielleuse. Constamment campé dans une attitude ahurie, l’acteur ne parvient jamais à dégager un sentiment de menace ou de terreur. En ressort une interprétation bien fade et sans nuances. Sacrilège pour un tel monument, justement admiré pour la richesse de sa complexité ! Contrairement à Micha Lescot qui avait incarné un Tartuffe séduisant, inquiétant et lubrique ce printemps à l’Odéon, Vuillermoz reste presque impassible ou bien cabotine. Son jeu terne profite à Didier Sandre qui lui vole la vedette dans le rôle d’Orgon. Drapé d’un aveuglement inimaginable dans sa foi en Tartuffe, le comédien a su retranscrire toute la bonté du personnage mais aussi son indéfectible ténacité. Le reste de la troupe déploie une belle énergie sur scène. À commencer par Elsa Lepoivre, tragique Elmire d’un maintien superbe. Cécile Brune campe une Dorine insolente en diable, parfaite pour le rôle. Serge Bagdassarian  s’avère toujours constant dans sa bonhomie naturelle. Anna Cervinka et Christophe Montenez, les deux nouvelles recrues dénichées par Stoev, s’érigent en adolescents d’une fraîcheur et d’une rage folle. Attention toutefois au débit mitraillette qui entrave la bonne compréhension de la musicalité des vers de Molière.

La scénographie imposante d’Alban Ho Van situe l’action dans un manoir hanté élégant mais apparemment délabré. Les musiques cléricales angoissantes combinées aux têtes de guignol grandeur XXL dans la scène finale amplifient cette impression. Stoev réussit tout de même quelques scènes et pressent tout le potentiel tragique et émouvant de la tentative de viol d’Elmire lors du fameux épisode de la table (avec un strip-tease, avouons-le, hilarant de Vuillermoz) ou lors des retrouvailles entre Orgon et Damis. Le metteur en scène se permet quelques fantaisies rigolotes comme cette croix blasphématoire tracée à la bombe blanche ou bien la présence d’espions comblant malicieusement les transitions entre chaque acte.

Sauf que ces brèves éclaircies de génie ne pointent le bout de leur nez que trop rarement pour offrir un spectacle pleinement satisfaisant. Décevant ce Tartuffe donc. Distribution ratée quant au rôle principal, manque de souffle et de folie, pas vraiment d’innovation du point de vue de la mise en scène. Bref, une version tout à fait dispensable. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

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