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Bouffes du Nord

Dans l’intimité carverienne avec Guillaume Vincent

Sur les planches ou sur grand écran, les nouvelles de Raymond Carver prennent vie. D’êtres de papier à êtres de chair, la galaxie carverienne de paumés au bord du gouffre n’en finit pas d’interpeller. Pourquoi ? Va-t-on au théâtre pour assister à la déchéance de couples sans doute bien banals ? Eh bien oui. Ces Monsieur et Madame tout-le-monde touchent car leur lutte pour s’en sortir nous les rend proches.

Aux Bouffes du  Nord, Guillaume Vincent a su saisir cette énergie du désespoir et la fragmenter en autant de tableaux conjugaux qui se répondent intelligement en écho. On retrouve cet art du lapsus, du décalage, des illusions qui vacillent dans un kaléidoscope vertigineux parvenu à un équilibre bien dosé entre comédie et drame. Une réussite.

Un téléphone. Un canapé. Un bol de chips. Et l’incontournable verre d’alcool. Il n’en faut pas plus pour planter le décor chez Carver. Dans un espace intérieur souvent confiné, des couples discutent, se désirent, boivent. Beaucoup. Langues déliées, les confessions affleurent et font mal. D’une douleur inguérissable. Un mot de trop, un souvenir évoqué suffisent à basculer vers le point de non retour. On essaye pourtant de sauver les meubles, de réparer. En vain.

Chambre d’écho
Entre profonde mélancolie et poussée d’espoir, les six nouvelles entremêlées dressent une cartographie du couple très juste. Le metteur en scène agence le matériau littéraire pour le faire entrer en résonance. De fait, des fils se tissent et s’entrecroisent avec du répondant. Divisé en deux, le spectacle débute par un effet spéculaire assez saisissant. Des couples en visite chez d’autres ; une conversation qui dérape de plus en plus ; des rancoeurs qui affleurent. Une inquiétante étrangeté émerge au fil des dialogues. L’impression d’une fausseté, des rires peu naturels, presque gênants marquent un dysfonctionnement que Guillaume Vincent a su merveilleusement mettre en relief. Émilie Incerti Formentini est formidable en narratrice hilare et ogresse : elle incarne à la perfection ce décalage qui évite à la représentation de sombrer dans la platitude du réalisme. La deuxième partie éclate encore plus les couples en quatre partitions comme autant de miroirs finalement solitaires. Excellente idée d’avoir opté pour ce va-et-vient narratif, très dynamique.

Créateur d’ambiance, Guillaume Vincent joue la carte de l’intime avec lumières tamisées, proximité des comédiens avec le public… Il versera même dans le fantastique à la toute fin nimbant le plateau d’une brume vaporeuse. La radio s’affolera en crépitant : des tubes d’amour énumèreront leurs promesses, laissant nos héros exsangues. Mention spéciale pour Cyrul Metzger, jeune pousse très prometteuse à l’interprétation vive. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE ME TENDER d’après des nouvelles de Raymond Carver. M.E.S de Guillaume Vincent. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h40

© Elizabeth Carrechio

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La femme dans l’œil de la caméra selon Katie Mitchell

En ce moment, Katie Mitchell propose un diptyque résolument féministe entremêlant Eros et Thanatos. Convoquant deux romancières qui se sont aventurées dans des terres théâtrales, Marguerite Duras et Elfriede Jelinek, la dramaturge ausculte les tensions homme/femme avec le regard d’un chirurgien.

Qu’il s’agisse de La Maladie de la mort ou d’Ombre (Eurydice parle), le couple est à l’honneur. Un couple torturé, malsain, qui ne se comprend pas ou plus, qui trace sa route sur deux lignes parallèles sans jamais vraiment se croiser. Chez Duras, un homosexuel sollicite les services d’une femme qu’il paye au prix fort afin qu’elle lui apprenne à aimer. Chez Jelinek, Eurydice étouffe sous l’égocentrisme possessif de son mari Orphée, rockstar à midinettes. Dans les deux cas, l’homme est en situation de dépendance : la femme tient les ficelles même si elle souffre et qu’elle subit une violence aussi bien physique que psychologique. En optant pour l’esthétique d’un film noir, Katie Mitchell souligne le pessimisme paradoxal qui soutend ces deux textes. Femmes brisées oui, mais fortes et puissantes aussi.

La vidéo tient constamment la chandelle entre l’homme et la femme. En direct, des cameramen scrutent au plus près le visage des comédiens, leurs fêlures, leur rage, leurs désillusions. Dans La Maladie de la mort, l’installation technique, lourde (ha ces fils électriques…) aurait tendance à dépersonnaliser encore plus l’œuvre déjà mystérieuse de Duras. D’autant plus qu’une narratrice extérieure, placée dans une cabine de verre, à la voix sensuelle et posée (géniale Irène Jacob) scinde la voix et le corps. Cette scission engendre des fulgurances, par moments follement envoutantes.

Tournis
Les changements de plan, vertigineux de rapidité, donnent le tournis et provoquent une impression de gâchis anxiogène. Laetitia Dosch, d’une insolente impertinence, et Nick Fletcher, touchant solitaire, s’habillent et se déshabillent à toute vitesse, tuant l’émotion dans l’œuf. Pourtant, lorsque la caméra prend son temps et se pose de manière plus contemplative sur le couple, de sublimes images surgissent. Perplexité, douceur, renoncement, colère…. Autant de sentiments contrastés finement retranscrits sur grand écran. L’esthétique noir et blanc, très léchée, stylise les propos.

Le texte de Jelinek, plus verbeux, propose un point de vue inédit : celui d’Eurydice. Apprentie-écrivain, la jeune femme préfère demeurer une ombre, mais libre au moins au royaume des Morts. L’idée du suicide comme affranchissement du modèle patriarcal est sulfureuse et osée. La vidéo capture au plus près l’aspiration à la délivrance de Jule Böwe, formidable de révolte mais l’ensemble paraît plus froid que chez Duras. Dans un univers métallique oscillant entre couloirs glauques et ascenseurs, l’attrait d’une solitude éternelle glace les sangs et brûle délicieusement l’âme de notre Eurydice Sans doute, le sous-titrage à jardin combiné au tournage du film en direct, embrouille les perceptions. Le débit de la narratrice est trop rapide : on aimerait pouvoir suivre plus tranquillement le texte et le jeu de la comédienne. Ce procédé de mise en voix distanciée trouve peut-être ici ses limites. D’autant plus qu’un problème technique a interrompu la représentation pendant cinq minutes, tuant le rythme de la pièce.

Si le principe dramaturgique moteur de ce diptyque, l’utilisation de la vidéo, tend à affaiblir les frontières entre théâtre et cinéma, il n’en demeure pas moins que la caméra  envahit trop l’espace. L’émotion, bridée par la virtuosité (malgré des couacs), aurait gagné à plus de simplicité. Les comédiens, privés de leur voix, doivent uniquement composer avec l’expressivité de leur visage et de leur corps, un défi brillamment relevé. ♥ ♥ ♥

LA MALADIE DE LA MORT de Marguerite Duras. Bouffes du Nord (dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville). 01 46 07 34 50. 1h.

SCHATTEN d’Elfriede Jelinek. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h15

© Gianmarco Bresadola

Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

Ubu au club Med

Véronique et Davina n’ont qu’à bien se tenir ! Olivier Martin-Salvan et son crew de haut niveau revisitent Ubu façon cours d’aérobic musclé. Après avoir tracé leur route en itinérance, la fine équipe de bras cassés pose son royaume en kit aux Bouffes du Nord. Au programme : une heure de franche poilade aux allures de grande récré régressive. L’ami Alfred n’aurait pas renié cette course au pouvoir dérisoirement enfantine.

C’est en petites foulées qu’Ubu nous accueille. Avec sa combi moulante à rayures rouges et blanches et son imposante toison qui lui recouvre même le dos, l’ogre Martin-Salvan impose sa silhouette gargantuesque. Il est vite rejoint par une troupe de zigotos tous plus timbrés les uns que les autres. Ensemble, le quintet pousse dans ses retranchements la dimension mêta de la pièce de Jarry. À aucun moment, il n’est question de sérieux ici. Le burlesque de la situation conduit la bande à envisager la représentation comme un espace de jeu géant. Tout est prétexte à la déconnade et au plaisir revendiqué de placer la corporalité comme matière à rire.

Bouge ton corps !
Exit les bonnes convenances et place au règne de la chair et des bas-instincts : la nymphomanie de Mère Ubu épuise la gente masculine ; Ubu punit la justice à coup de sodomie ; transpiration, crachats, simulacre d’onanisme imprègnent les lieux… Si la satire du despotisme constitue le cœur de la pièce, ce n’est pas le cerveau qui est sollicité mais bien les sensations. Puisque la scène se conçoit comme un terrain de sport (lutte, GRS, judo au choix), toute l’absurdité effrayante d’Ubu se cristallise autour de la gestuelle. Et inutile de vous dire que les comédiens suent toutes les larmes de leur corps pour nous concocter une bataille aux allures de marathon cartoonesque.

Du haut de sa carrure de rugbyman, Martin-Salvan mène son équipe à la baguette dans une ambiance bon enfant. Il se délecte jusqu’au bout des poils de son rôle taillé sur mesure et entraîne ses camarades dans un torrent de bonne humeur communicative. Mathilde Hennegrave fait des merveilles en mère Ubu boulimique de sexe ; Robin Causse minaude avec espièglerie ; Thomas Blanchard épate en homme-gamin dans la lune et Gilles Ostrowsky excelle en soldat malsain (il fait dangereusement penser à la hyène du Roi Lion).

Saluons donc la cohérence de ce travail qui respecte avec inventivité l’esprit récréatif et insolent de Jarry. Le décor de mousse modulable à l’envi invite à rentrer dans ce jeu de massacre avec un plaisir non feint. ♥ ♥ ♥ ♥

UBU, d’Alfred Jarry. M.E.S d’Olivier Martin-Salvan. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h.

© Sébastien Normand

 

La vie en rose malabar de Michel Fau

On avait quitté Michel Fau en fourreau doré, affublé d’une longue perruque brune dans son Récital emphatique d’anthologie. On le retrouve toujours aussi timbré dans Nevrotik Hotel aux Bouffes du Nord. Sauf qu’un brushing blond platine et un tailleur turquoise très 80’s ont remplacé la parure de tragédienne. Les multiples paradoxes de ce caméléon ; sa démesure très contrôlée, son outrance naturelle se retrouvent injectés dans ce spectacle étrange, mélange de comédie musicale désuète et de tragi-comédie carnassière et tendre. De la pure Fau-lie.

Barbie sur scène ? Est-ce bien raisonnable ? Le décor rose bonbon ultra flashy installé dans le cadre prestigieux et chargé d’histoire des Bouffes du Nord ne manque pas d’allure. La star n’est pas encore arrivée sur le devant de la scène qu’une sensation de gravité psychédélique et loufoque imprègne les lieux. Comme toute diva qui se respecte, Michel Fau (ou Lady Margaret plutôt) se fait désirer devant un public conquis d’avance. Elle met aussi les nerfs en pelote de la pauvre réceptionniste qui doit supporter ses incessants caprices… En Normandie, dans un « loft », (on ne dit plus palace en 2016, so ringard) notre Lady s’amourache d’un groom ténébreux au caractère bien trempé, affectueusement surnommé « Boy » (délicieux et caustique Antoine Kahan). Entre jeux de rôles (au choix : marin, chevalier servant, otage…) et fantasme, Christian Siméon revitalise la dialectique du maître et de l’esclave en une série de surprenants renversements.

En rose et noir
L’amour, toujours l’amour avec Michel… Un amour inoubliable qu’on voudrait voir réincarné dans le premier homme qui accepterait de jouer le jeu… Nevrotik Hotel a des airs de Psychose, l’exubérance sans complexe en plus. Fau, c’est le paroxysme de l’emphase : il en fait des tonnes, on aime ou on déteste. En tous les cas, il se jette corps et âme sur le plateau, susurrant des mots doux ou cochons, hurlant la perte et l’appel au plaisir  à travers des chansons aux mots d’esprit bien troussés.

La maladie d’amour sous forme de catharsis kitch et fantastique à laquelle nous invite Michel Fau s’inocule avec une contagion extrême. On en redemande !

NEVROTIK HOTEL de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h30. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marcel Hartmann

La jeunesse à l’assaut de l’Archipel Marie NDiaye

L’une des plus belles missions du théâtre consiste à transmettre. Passer le relais aux générations suivantes. Partager sa passion et son expérience à des jeunes qui débutent sur la scène professionnelle. Après un passage à la Cartoucherie il y a deux ans, Georges Lavaudant revient aux Bouffes du Nord présenter un patchwork textuel centré autour de Marie NDiaye. Dans Archipel Marie NDiaye, l’ancien directeur de l’Odéon fait la part belle à la jeunesse et organise un montage aussi déroutant qu’éclairant autour des leitmotivs du prix Goncourt 2009. De l’humour noir au polar en passant par le conte tragique, cette constellation littéraire dérive de l’intime vers l’universel en un claquement de doigt en révélant les failles de la famille et des liens sociaux et l’exclusion des marginaux.

On ne sait pas trop sur quel pied danser au début. À mi chemin entre Kafka et Bram Stoker, la première vignette se la joue thriller fantastique lorsque le professeur Herman se lance à la recherche de son épouse et de son fils disparu dans un petit village. Inquiétante étrangeté, fantoches, décalage comique entre les Parisiens et les Provinciaux… Bref, du bizarre dans du familier : tel semble être le credo de Marie NDiaye et cette exposition pose d’emblée les fondations d’une écriture de l’entre-deux.

Pas évident de débroussailler une production aussi touffue lorsqu’il s’agit d’en faire une adaptation sur les planches. Fasciné par l’écrivain, Lavaudant a pourtant pris beaucoup de plaisir à « rechercher des densités d’écriture différentes » : romans, poèmes, interviews… Cet aspect de bric-à-brac peut paraître totalement arbitraire voire parfois farfelu mais la relecture finale de la trajectoire adoptée permet de mieux saisir les enjeux et les motifs récurrents de NDiaye. Cette esthétique du disparate engage aussi une certaine fraîcheur, un dynamisme, une capacité d’adaptation exigeante de la part des comédiens. Bien sûr, tous les extraits choisis ne se valent pas et certains semblent plus anecdotiques que d’autres.

Drôle de cynisme
N’empêche.qu’on trouve de belles pépites comme cette bourgeoise de gauche, membre du parti radical, qui s’insurge de la condition de sa domestique tout en étant consciente d’abuser de supériorité de classe. Ou bien, encore plus terrible et cynique, cette mère de famille rabrouée lors d’une réunion de parents d’élèves lorsqu’elle ose dénoncer le viol de son fils par le maître d’école. La petite communauté tolère les exactions de leur ami en échange d’une qualité d’enseignement exceptionnelle… Les trois petites interviews ancrent davantage la partition dans une réflexion méta-littéraire : sa vocation précoce à douze ans, son amour initial pour Proust et Henry James, son envie de devenir unique et de se sauver de la vie réelle par la littérature…

Les deux dernières vignettes opèrent un contraste saisissant entre les noces copieuses d’un couple mal assorti à la Bovary (ponctuées de la « Macarena » et de « La Danse des canards ») et le récit tragique de Khady Demba (Trois Femmes puissantes), qui souhaite fuir son pays et doit se résoudre à la prostitution, trahie ensuite par son amant. Fini de rire ici, les dix comédiens se transforment en chœur antique, sobre et vibrant, tout de noir vêtu et le résultat est déchirant.

Citons-les d’ailleurs tous ces jeunes pousses car elles le méritent amplement : Valérian Behar Bonnet, Elisa Benizio, Hugo Brunswick, Rosa Bursztein, Bérénice Coudy, Clovis Fouin, Kevin Garnichat, Benoît Hamon, Fannie Outeiro et Barbara Probst. Leur complicité est réelle, leur présence bien ancrée sur scène, leur talent indéniable. Naviguant sans problème sur différents registres, ils s’engagent corps et âme dans leur jeu.

Les îlots ainsi rassemblés par Lavaudant forment un archipel élastique, intriguant et noir, grotesque et cruel. L’exercice ne vas pas de soi mais le collage fonctionne puisqu’il permet d’ouvrir une brèche dans l’écriture de Marie NDiaye tout en en soulignant sa diversité de ton et de forme. On a très envie de revoir ces dix jeunes rapidement au théâtre. On espère que notre prière sera entendue. ♥ ♥ ♥

ARCHIPEL d’après Marie NDiaye. M.E.S de Georges Lavaudant. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h30.

© Agence DRC

La pornographie rambertienne s’exhibe dans Libido Sciendi

Aux Bouffes du Nord, Pascal Rambert reprend son abrégé de la sexualité prénommé Libido Sciendi, Illustrant la naissance du désir physique à travers un duo charnel et équilibriste, le directeur du T2G excite les sens et éveille les appétits voyeuristes du public en une brillante leçon d’anatomie tantrique.

Ils se font face. Droits comme un I, éloignés l’un de l’autre de plusieurs mètres. On pense à Audrey et Stan de Clôture de l’amour. Sauf que Rambert nous convie ici à une fête sexuelle et non pas à une épuisante rupture. Après un consciencieux déshabillage, le couple entre dans la danse de la connexion lascive. Kévin Jean et Nina Santes se métamorphosent en Adam et Ève des cavernes : adepte des acrobaties en tout genre, le duo enchaîne les contorsions et finit par s’imbriquer dans une relecture du mythe platonicien de l’androgyne.

Le langage corporel initié par Rambert conjugue deux pulsions : un retour à la primitivité gestuelle constituée de tâtonnements et de désirs carnassiers et une délicatesse appuyée des mouvements, une jouissance dans la lenteur. Une bestialité étudiée en somme. Atterré par le manque d’imagination de la pornographie, Rambert invente une écriture hybride et contrastée renvoyant aux différents tempos de la sexualité. Entièrement silencieux à part quelques râles orgasmiques, Libido Sciendo enclenche les pulsions scopiques. Les corps deviennent autant réifiés que sanctifiés et notre propre rapport au sexe découle de ce condensé aussi fulgurant que magnifique dans la mise à nu du couple.

Après cette lutte gréco-romaine acharnée, les corps exsangues se calment et tournent le dos à la scène, main dans la main. Werther et Charlotte ; Daphnis et Chloé pour autant d’évocations d’amours chastes et innocentes. Un geste ultime de fusion intime faisant fi d’une effusion effrénée de sexe.

Quarante minutes donc. Autant que la durée moyenne d’un coït ? Ce Libido Sciendi augmente considérablement la température dans ces esquisses du Kamasutra ultra sensuelles sans jamais tomber dans la vulgarité. Un cours illustré sur la sexualité diablement convainquant et accrocheur ! ♥ ♥ ♥ ♥

Memento Mori ou cet obscur objet du désir

Ouvrant le bal du Festival Rambert à nu aux Bouffes du Nord, Memento Mori constitue une brève expérience sensorielle qui ne laisse pas de dérouter. Ardue voire hermétique, cette proposition chorégraphique joue avec les ténèbres et les perceptions corporelles pour tenter de réinterroger le désir. Aussi séduisant qu’agaçant.

Pendant vingt minutes, le public croit assister à une supercherie : plongé dans le noir complet, il guette les mouvements des cinq danseurs. En vain. Plaçant d’emblée sa chorégraphie sous le signe du non-événement, Rambert forge un art de l’attente à double tranchant. Intéressé par l’esthétique des prémisses, le directeur du T2G flirte dangereusement avec les limites. Limites d’une patience mise à rude épreuve mais constitutives de l’expérimentation en train de se dérouler. D’où découlent un double sentiment d’ennui et d’excitation provoquant une foule de représentations mentales.

Le coup de poker effectué par Rambert réside bien dans cette ambivalence émotionnelle. Conçu autour de la danse et du geste, Memento Mori s’érige paradoxalement comme une proposition anti-visuelle dans la mesure où les pénombres participent crucialement à la dramaturgie du spectacle. Les cinq fantômes se devinent, s’esquissent à peine : tout est affaire d’audition et de projections. Dans un premier temps en tout cas.

La création musicale d’Alexandre Meyer renvoie aux échographies, à la naissance d’un monde à venir. Ce cocon obscur imaginé par Rambert semble imprégné de références philosophiques plus ou moins explicites ; de la caverne platonicienne à la scène primitive freudienne. Danse intellectualisée donc mais aussi pudiquement érotique. Une grande beauté se dégage de cet écrin viril entre-aperçu. Les sublimes jeux de lumière effectués par Yves Godin dessinent progressivement les contours de ces hommes nus, primitifs. Seule la toute fin de la danse les montrera exsangues, cruellement éblouis par des rayons sans fard. Le dévoilement du mystère en somme. Avec en prime, un marché de fruits et de légumes sur scène, piétinés sans vergogne. Un retour à la nature ?

Memento Mori suscite incontestablement de la curiosité : le cerveau fonctionne à plein régime une fois sortis des Bouffes et la perplexité vient se mêler à la sensation d’avoir assisté à une performance loin des sentiers battus. Un objet scénique étrange, qui exhibe les corps dans une sensualité cachée. Intrigant et frustrant. ♥ ♥ ♥

© Marc Domage
© Marc Domage

Podalydès se repaît de ténèbres face à la beauté sépulcrale de La Mort de Tintagiles

Ha Maeterlinck ! Obscurité quand tu nous tiens… Denis Podalydès monte à la Maison de la Culture d’Amiens La Mort de Tintagiles. Ce poète dramatique sous forme de conte noir et cruel est traversé par la grâce de la vie invisible. Une énigme oppressante et fantastique qui questionne avec trouble la représentabilité. Un spectacle ardu, aride et touchant servi par trois jeunes comédiens à suivre de très près.

Podalydès annonce la couleur : ce sera noir. Un noir de deuil en l’occurrence. Celui d’un enfant. Le poème liminaire et inachevé du symboliste Pour un tombeau d’Anatole exprime la béance qu’entraîne inexorablement la perte d’un petit être cher. La tentative désespérée de ressusciter sa chair et de la fixer à jamais par l’écriture se heurte à un chagrin insondable. Dans la pénombre la plus totale, on entend des voix posées déclamer les vers mallarméens avec une tendre solennité. Judicieuse idée de convoquer sur scène un poète jugé si hermétique histoire d’anticiper le court drame pour marionnettes de Maeterlinck.

La Mort de Tintagiles renvoie à nos peurs les plus enfouies, les plus douloureuses. Ce conte étrange possède tous les ingrédients d’une histoire effrayante :  une reine ogresse et jalouse d’un petit héritier fragile et innocent, une tour immense, un château maléfique et des souterrains inquiétants… Heureusement, Ygraine veille au grain sur la santé de son petit frère, affaibli suite à un long voyage sur mer. Pas de surprise : Tintagiles expirera mais au terme d’une aventure onirique parfois compliquée à suivre.

Les pièces de Maeterlinck s’interrogent principalement sur la notion délicate à rendre en compte sur un plateau du visible et de l’invisible : on regarde mais on ne voit pas ; une énorme reine crainte n’apparaîtra jamais. Tout est affaire de sensation ici, d’écoute et d’attention visuelle. Régy a justement résumé ce drame par l’image du seuil. Pour Podalydès, s’attaquer au dramaturge belge revient à « mettre sur le théâtre ce qui le fuit tout en l’appelant. »

Cette contradiction existentielle se concrétise sur le plateau par un goût indéniable pour l’esthétique gothique. Des trappes servent de portes et de tombeaux ; on s’éclaire à la bougie. . Pas de décor ici, sauf une tenture noire aux motifs géométriques. Le minimalisme scénographique se voit compensé par l’orchestration musicale de Christophe Coin, qui contribue pour beaucoup à créer une ambiance macabre et angoissante. L’utilisation d’instruments anciens à cordes sympathiques comme la viole d’amour, accentue la tension dramatique et occupe un rôle essentiel dans l’économie de la représentation.

Respectant les consignes de Maeterlinck, Tintagiles est représenté par une marionnette au teint cireux, contrastant fortement avec l’obscurité générale. Adrien Gamba-Gontard donne vie par sa voix à ce pantin mortuaire avec candeur et gravité ; Clara Noël campe Bellangère, l’autre sœur, avec une fragilité à fleur de peau et Garth Know joue le vieux maître Aglovale d’un air mélancolique profond. La vraie révélation se nomme Leslie Menu : boule de feu résistante et aimante, elle incarne avec fougue Ygraine. Le spectacle tient majoritairement sur ses épaules et elle s’avère d’une justesse confondante.

Podalydès a su accompagner sans dénaturer la veine inquiétante et énigmatique de Maeterlinck. Sa version de La Mort de Tintagiles possède incontestablement du cachet. Le metteur en scène s’est appesanti à juste titre sur la création d’une atmosphère feutrée et terrorisante tout en soignant sa direction d’acteurs, très fine. Bien sûr, cette proposition aura des réfractaires car le dramaturge est loin d’être accessible. Il faut accepter de lâcher prise et se laisser bercer par l’inquiétante étrangeté de ce conte cauchemardesque… Programmé à Paris aux Bouffes du Nord en mai, il serait dommage de s’en priver.  ♥  ♥  ♥  ♥

© Pascal Gely
© Pascal Gely

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