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Audrey Bonnet

Audrey Bonnet et Marina Hands : un duo de titanes explosives

Qui ne s’est jamais disputé au sein d’une fratrie avec une petite soeur étouffante ou un grand frère moqueur ? Personne. Est-ce suffisant pour créer un terreau théâtral ? Pascal Rambert nous le prouve en élevant un conflit sororal somme toute assez banal en duel épique. Le crêpage de chignon, d’une violence inouie, se transforme en bataille orale où le pouvoir réside dans la prise de parole et les efforts colossaux à déployer pour la conserver. S’inscrivant toujours dans un théâtre de l’adresse, Sœurs questionne notre rapport au langage, ce que l’on en fait. Dans cette cruelle joute oratoire, les mots cognent dur. Audrey Bonnet et Marina Hands enfilent leurs gants et s’affrontent comme deux lionnes en cage. Sans rémission possible.

Audrey et Marina sont deux sœurs que tout oppose. La première, critique littéraire, vit dans l’ombre des autres. Elle essaye d’exister face à son aînée qui prend beaucoup de place. Ancienne championne de natation, reconvertie dans l’humanitaire, Marina ne tient pas en place et sillonne le monde afin d’aider les plus démunis. Quand Audrey débarque à l’improviste sur le lieu de travail de Marina, le règlement de compte a sonné. Qui se relèvera indemne du combat ?

La langue de Rambert taille dans le vif. Les mots blessent et la parole assassine. Il est saisissant de constater à quel point ici le langage s’accouple au corps. Au départ, les adversaires,  poings serrés, se jaugent. Une distance insurmontable semble les séparer. Le discours s’envenime de plus en plus, les rancœurs remontent à la surface, les complexes d’Oedipe aussi. La dureté des mots souhaite trouver une issue physique alors on en vient aux mains. On s’assoit aussi pour récupérer son souffle. Et ses esprits peut-être aussi. On tente d’oublier cette guerre larvée le temps d’une danse, parenthèse enchantée.

Yin et yang
Pour incarner cette parole, pour la restituer dans toute sa puissance, il faut des comédiennes d’envergure. Audrey Bonnet et Marina Hands sont de cette trempe-là. On retrouve avec un immense plaisir la première. Petite souris frêle, il lui suffit d’ouvrir la bouche pour se transformer en Érinye possédée. Chaque mot est pesé, proclamé, projeté. On frissonne devant une telle maîtrise. Marina Hands n’est pas en reste, davantage moqueuse peut-être, incrédule devant la véhemence de la cadette. Il faut l’admirer en train d’énumérer toutes les horreurs dont elle a été témoin au cours de ses voyages, d’une voix blanche. Le duo, organique, se déchire avec la violence de l’incompréhension. Vêtues chacune de noir et de blanc, elles se dévorent pour mieux rayonner sur scène. Elles sont formidables.

On sort exsangue et K.O de cette mise à mort oratoire avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de théâtre, face à un grand texte et d’immenses comédiennes. Avec Rambert, on retrouve ce plaisir du verbe, de l’apostrophe. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥

SŒURS de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Les Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h25

© Pauline Roussille

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Actrice : des fleurs vénéneuses pour le théâtre

Le métier d’actrice est une machine à fantasmes infinie. Diva exubérante, femme complexe et insaisissable, amazone farouche qui dissimule ses fêlures. Autant de facettes que Pascal Rambert cristallise sur la scène des Bouffes du Nord en la personne de Marina Hands. La comédienne joue dangereusement avec les limites et se démène comme une lionne avec la force d’un désespoir lucide. Après Une Vie, le metteur en scène continue de tisser des pièces chorales qui s’articulent autour d’une figure centrale. Las, le mécanisme de la dramaturgie rouille assez rapidement et brille par l’inégalité des épisodes qui la constituent.

Des centaines de fleurs trônent au centre d’un lit d’hôpital. La beauté chatoyante des pétales évoque le fameux recueil de Baudelaire. Des sucs vénéneux étouffent Eugénia, sur le point d’embarque sur le Styx. La célébre actrice reçoit la visite de ses proches venus lui adresser leurs adieux. Une série de rencontres comme autant de confidences et d’échanges, souvent houleux, entre une personnalité volcanique et effacée et le reste de sa famille. Quelle trace laisser de soi au moment du départ  ?

Pascal Rambert offre à Marina Hands un rôle profondément ambigu, entre fascination et rejet. La première apparition hallucinée de l’actrice dans le noir, proférant d’une voix démoniaque son refus de mourir, ne convainc pas vraiment. Too much. Beaucoup trop. Le propre du métier ? En tous les cas, une forme de rage habite la comédienne. Une colère qui s’apaise par la suite, gagnée par la lucidité. Redevenue une enfant, bercée par la fatigue qui la gagne, riant parfois aux éclats, Hands émeut bien davantage dans ce registre plus feutré.

Circonvolutions superflues
Tout tourne autour de celle-ci : c’est bien là que réside la grande faiblesse du texte et de la mise en scène de Rambert. L’écriture tout comme l’interprétation s’éparpillent en fonction de qui se trouve en face de Hands. Pourquoi ne pas avoir réduit la pièce en une confrontation bien plus frontale entre les deux reines que sont Audrey Bonnet (la sœur qui a tout quitté pour faire fortune au Monténégro) et Hands ? Pascal Rambert est toujours plus virtuose lorsqu’il se concentre sur un tandem (qu’on pense à Clôture de l’amour ou Argument pour s’en convaincre). La tension est à son comble et la mise en scène plus nerveuse. Ici, la ruche qui bourdonne autour de l’actrice ne joue pas la même partition et occasionne de fâcheux déséquilibres. Par exemple, Jakob Öhrman s’avère particulièrement fatigant en mari alcoolique et toxique. Le combat de coq qu’il mène avec Elmer Bäck est épuisant et tourne vite en rond. En outre, on ne comprend absolument rien du texte avec leur accent très prononcé, ce qui demeure problématique. Emmanuel Cuchet et Ruth Nüesch campent des parents tendres et désemparés, avec un jeu naturaliste digne et émouvant tandis que les enfants sont campés Lyna Khoudri, pas spécialement à l’aise et un jeune enfant très dynamique mais avec trois lignes de texte. Yuming Hey est impeccable en infirmier-ange de la mort intransigeant et implacable.

 

Ces styles de jeu très contrastés n’entrent jamais en résonnance. Sauf lors du dernier épisode qui réunit toutes les forces en présence en une mise en abyme ultra kitsch du pouvoir réparateur du théâtre. Une troupe d’amateur joue des allégories pour égayer les derniers instants d’Eugenia. Couronnes de fleurs et danse grotesque en guise de catharsis. Pourquoi pas.

Cependant, cette dernière scène ne parvient pas à efface le sentiment de fouillus diffus de l’ensemble. Rambert veut partir à l’assaut d’une multitude de sujets : la mort, la situtation de la culture en Russie, la jalousie, la sororité, la solitude.. Finalement, on ne retient pas grand chose de la soirée. Rambert papillonne trop et survole donc son sujet… Dommage ! ♥ ♥

ACTRICE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 2h15

© Jean-Louis Fernandez

Anne Alvaro et Audrey Bonnet questionnent avec virtuosité le désir koltésien

Quel phénoménal triomphe que ce Dans la solitude des champs de coton ! Roland Auzet investit la poésie koltésienne dans l’espace public du plus grand centre-commercial lyonnais en confrontant l’universalité intime du désir à l’agora capitaliste. Une idée du tonnerre servie sur un plateau d’argent par deux tigresses de prestige : Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Immanquable !

16h30. Une chaleur de plomb règne dans la Part-Dieu. En ce dimanche ensoleillé, les boutiques sont fermées, sauf quelques restaurants. Quelques passants déambulent dans ce lieu désert, l’air de rien. L’œil cherche, devine et traque tandis que dans les casques aimablement fournis par le théâtre résonne une musique angoissante. Enfermé dans son cocon sonore, le public attend voracement l’arrivée du Client et du Dealer, le duo qui cimente l’intrigue énigmatique du fameux dialogue de Koltès, publié il y a déjà presque trente ans.

Les deux reines arrivent enfin : Anne Alvaro, décontractée et confiante dans son perfecto de voyou et Audrey Bonnet, bête pourchassée et tendue. Pas de sang, non, mais un affrontement verbal tournant autour du désir. Koltès imagine un duel pernicieux et intense sur l’interdépendance de l’Autre. Le rapport demandeur/pourvoyeur instaure d’emblée une relation d’offre et de demande. La mercantilisation des affects pousse chacun d’entre nous à se questionner sur notre propre solitude. La réversibilité de la puissance dominante contribue inexorablement à accroître la tension dramatique.

Grâce à sa création musicale digne de Hitchcock, Auzet manifeste avec brio ce renversement dans une descente littérale aux Enfers pour les deux comédiennes. Elles atterrissent au niveau 0, celui de l’abandon et de la remontée agressive. Finis le soudoiement et la parade de séduction : le Client rejette toute camaraderie possible même s’il souhaite instaurer une égalité tout bonnement impossible à mettre en place. Bonnet tient à la gorge sa complice qui s’étale sur le sol et jette les armes.

Femmes couillues
Acte foncièrement politique, la mise en scène d’Auzet insiste sur sa volonté d’inscrire la pièce de Koltès dans un cadre éminemment public : quoi de mieux que des galeries marchandes à n’en plus finir pour traiter justement de la marchandisation du monde ? Il fallait y penser et le metteur en scène a vu grand, avec raison. Les deux comédiennes, absolument renversantes d’intensité et d’alchimie, gravitent autour d’un imposant double escalier en colimaçon : elles courent, se déplacent comme des chattes sournoises, se touchent et s’empoignent. Un duo de femmes couillues et transpirantes de sensualité et pas deux hommes : un choix assumé qui fait mouche. Le temple de la consommation se transforme alors en espace théâtral désacralisé où le combat dans l’arène fait rage au milieu d’inconnus interloqués, amusés ou indifférents. Quelle concentration doivent mobiliser Bonnet et Alvaro pour arriver à faire abstraction des passants ! Cette audace convoque dès lors la sûreté et la conviction d’une interprétation maîtrisée et les aléas d’une foule incontrôlable, guidée par ses pulsions dépensières et néanmoins fascinée par ce qui est, de fait, placé sous ses yeux.

Fondamentalement hardie, l’entreprise de Roland Auzet remporte ainsi tous les suffrages. Distribution féminine de luxe, rapport brillamment matérialisé entre l’intimité d’une joute verbale et la démesure de l’antre consacrée à la dépense, synesthésie entre la vue et l’ouïe… Les éloges ne manquent pas pour qualifier cette création lyonnaise incontestablement grandiose. Un des plus beaux moments de théâtre qu’il nous a été donné de voir cette saison, tout simplement. Le spectacle sera repris l’année prochaine aux Bouffes du Nord et son écrin historique réduit amènera incontestablement une reconfiguration spatiale totale. La question de l’anonymat d’un public involontaire, de l’immensité de l’espace scénique passeront à la trappe et on perdra sans doute au change. Mais nul doute qu’on sera fidèle au poste en février pour découvrir comment Auzet aura repensé sa version de cette pièce intemporelle de Koltès. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Roland Auzet. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h15.

© Christophe Raynaud de Lage

En 2011, Pascal Rambert propageait une onde de choc sévèrement remuante avec Clôture de l’amour. Ce ping-pong verbal à retardement entre Audrey Bonnet et Stanislas Nordey avait provoqué un immense séisme aussi bien du côté des spectateurs que de la critique. Adaptée dans le monde entier, la pièce avait définitivement consacré l’œuvre déjà foisonnante de Rambert.

Trois ans plus tard, le directeur du T2G présente sa nouvelle création dans le cadre du Festival d’automne : Répétition. Un titre programmatique alléchant évoquant le style lancinant de Rambert et ses aspirations métathéâtrales. Un casting de luxe où l’on retrouve Bonnet et Nordey, accompagnés d’Emmanuelle Béart et de Denis Podalydès. À l’arrivée, quelle terrible déception ! L’exploit de Clôture n’a pas été renouvelé : propos tautologiques rasoirs, gestion de l’espace et des corps maladroite, peu d’écoute et au final un exposé interminable qui tient de l’exercice de style. Le choc est rude.

Un regard trop appuyé entre Denis et Emmanuelle jette le feu aux poudres à la table de répétition. Audrey, brune amazone longiligne, décide de quitter la « structure », ne supportant plus cette mauvaise comédie. Elle s’effondre sur scène pour laisser la place à Emmanuelle qui se concentre sur le plaisir, la jouissance et l’aveu d’un double amour. Denis prend ensuite le relais pour traiter de l’abysse et du statut de l’artiste, un psychopathe qui n’hésite pas à tuer pour combler ses ambitions. Enfin, Stan met un terme au discours en soulignant le rôle du messager dans le théâtre occidental et en exhortant les « jeunes gens » à « se lever » et à « se réveiller ».

Somnifère logorrhéique 
On règle donc ses comptes dans Répétition. Dans quatre blocs de monologues. Contrairement à Clôture, où la question de l’intime amoureux se prêtait à merveille à cette forme désarmante, la mayonnaise ne prend pas avec le quatuor. La déflagration attendue s’apparente plutôt à une dissertation verbeuse et fatigante. Provocante dans sa forme mais n’étant pas à la hauteur de ses trop vastes ambitions, la pièce décolle trop rarement  : on décroche vite. Les quatre acteurs, absolument renversants dans leur solo (la fougue vindicative de Bonnet, la sensualité farouche de Béart, le désabusement fatigué de Podalydès et l’espoir communicatif de Nordey), ne parviennent pas à produire une synergie. Confinés dans leur performance, ils oublient de se soucier de la présence de l’autre. Rambert gère de façon brouillonne les déplacements dans l’espace des acteurs, qui, lorsqu’ils ne brillent pas dans leur numéro, essayent de remplir sans conviction le plateau à coup de laçage de chaussure, de grignotage ou de prostration dans un coin. La chair semble désincarnée, sans doute une intention voulue du metteur en scène pour renforcer la mise en abyme de la répétition théâtrale… En tout cas, « quelque chose cloche dans cette maison » comme l’affirme Eléna dans Oncle Vania

D’ailleurs, l’intertexte tchekovien fourmille dans la pièce (l’allusion à La Cerisaie et le monologue final de Sonia repris par Stan) tout comme d’autres références littéraires et historiques. Rambert a beaucoup voyagé dans les pays de l’Est en écrivant Répétition, d’où le fantôme pesant de Staline, le petit père des peuples exterminateur des espoirs de millions de gens. Cette évocation insistante et didactique apparaît bien lourde (l’utopie communiste rejaillirait sur celle du collectif artistique…) tout comme ce récit en gigogne autour d’un autre quatuor de personnages qui seraient des doubles de nos comédiens… À trop vouloir abattre plusieurs cartes d’un coup, Rambert s’égare en chemin et nous avec.

La vision du monde qu’il transmet, celle d’une société rongée par le découragement et revenue de toutes ses désillusions, ne peut pas se targuer d’audace : rien de nouveau sous le soleil. Pourquoi Rambert, au lieu d’évoquer le macrocosme mondial via un quatuor d’êtres perdus, ne s’est-il pas plutôt penché sur les rapports entre ces divers corps de métiers théâtraux ? Il avait pourtant l’embarras du choix vu l’expérience de sa distribution. Amplement autofictionnelle, Répétition aurait pu constituer un terrain de jeu idéal pour discuter du rapport entre théâtre, amour, haine et complémentarité.

On connaît la qualité d’écriture de Rambert, il l’a déjà prouvée dans Clôture : ici, on a l’impression d’être en face d’un texte ampoulé, creux, inutilement répétitif pour le coup. La logorrhée montre vite ses limites et ne délivre aucune réaction ni émotion, sinon une certaine forme d’irritation et de colère. Colère de ne pas avoir retrouvé la force de frappe dévastatrice d’un auteur inspiré. Colère de ne pas avoir adhéré à un texte qui nous a semblé bien vain. Quelle frustration rageuse en sortant du T2G…

Malgré tout, l’ultime scène de la pièce change la donne : comme l’a annoncé Stan, le temps de la beauté est arrivé. À terre, les acteurs se taisent enfin, pour permettre l’entrée en scène de Claire Zeller. La gymnaste, dans un silence de mort, sort son cerceau, ses masses, son ruban et son ballon et se lance avec une élégance divine sur la piste. Un moment de grâce profond et apaisant, loin de tout ce venin discursif. Une dernière répétition avant que la pénombre ne balaie progressivement le plateau, noyant dans l’obscurité des corps défunts d’avoir trop parlé. ♥

RÉPÉTITION de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 2h15

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Deux ans après L’Épreuve, la compagnie des Petits Champs revient avec Yerma, « drame rural » du poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca. Cette tragédie de la stérilité et du manque d’aimer repose sur l’incompréhension d’un mariage arrangé et mal assorti porté par la magnifique Audrey Bonnet et Daniel San Pedro. Refusant d’ancrer son adaptation dans une « espagnolade convenue », ce dernier signe une mise en scène centrée sur l’universalité du drame de cette brûlante Andalouse, consumée par sa frustration. Distribution impeccable, ambiance aride et passionnelle, scénographie malicieuse et de belles images : une version sulfureuse et habitée à venir découvrir au Théâtre 13.

Depuis deux ans, un couple d’éleveurs andalous tente en vain de concevoir un enfant. Tandis que Jean reste obnubilé par son bétail et ses terres, la jeune Yerma souffre en silence. Cette fille de la nature, dans son entêtement, se révèle prête à tout pour que le miracle survienne… Dévotion, recours à la sorcière du village, tentative de dialogue : tout échoue. Se confiant à son ami d’enfance Victor, Yerma s’ennuie dans cette société paysanne et patriarcale.

Les femmes peuplent l’univers lorcanien. Publiée avant La Maison de Bernarda Alba, pièce exclusivement féminine, Yerma se concentre sur l’impossible émancipation de la femme dans l’univers agricole des années 30. Victime du commérage de ses voisines, enfermée dans sa maison par un mari jaloux et soucieux de son honneur, Yerma se retrouve dans l’incapacité de s’accomplir.

Daniel San Pedro opère un travail limpide et soigné dans son adaptation : les protagonistes s’agitent dans une imposante maison en bois, où les portes coulissent à l’envi, soutenant des secrets et des silences déchirants. Le metteur en scène s’entoure d’un casting de prestige, admirablement bien dirigé et où chaque acteur possède son moment de bravoure. Audrey Bonnet, comme toujours magistrale, imprime sa griffe instinctive à Yerma, cette lande désertique. Qu’elle chante, qu’elle crie ou qu’elle déverse sa haine, la comédienne séduit. Beauté brune, liane au visage anguleux si charmant, Audrey Bonnet est sans aucun doute l’une des plus grandes actrices de son temps. Daniel San Pedro joue habilement un Jean renfrogné et sec ; Claire Wauthion campe génialement une vieille femme athée et Stéphane Facco incarne un Victor complice et gourmand.

Un soin certain a été apporté à la conception du temps inhérente à la pièce : on suit la déliquescence de ces deux âmes perdues durant cinq ans et la montée en puissance du drame s’effectue au rythme des saisons, pertinemment illustrée par les vidéos de Nikolas Chasser-Skilbeck. Des tableaux saisissants captivent l’œil comme ce délire mystique célébrant la fertilité où l’épisode final du meurtre de Jean, couché dans un lit de laine avec à ses côtés une Yerma hurlant « J’ai tué mon enfant ! », mettant un terme à cette folie.

Yerma mérite ainsi toute votre attention, tant par sa distribution irréprochable que par l’élégante simplicité de sa mise en scène. Écrite il y a plus de quatre-vingts ans, cette tragédie campagnarde continue toujours autant d’émouvoir et de porter une réflexion actuelle sur le statut de la femme dans le monde agricole. ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguerand
© Brigitte Enguerand

Un cataclysme émotionnel souffle telle une déflagration sur la grande salle Renaud-Barrault du Rond-Point. Dans Clôture de l’amour, succès mondial de Pascal Rambert, un couple se déchire et se lance des uppercuts à retardement d’une violence redoutable. Cette pièce coup de poing sur la maîtrise du discours et sur l’art du théâtre bouleverse les corps et les cœurs. Audrey Bonnet et Stanislas Nordey sortent les crocs et livrent une performance qui fera date dans le monde du théâtre. Un vrai coup de foudre pour cette pièce exceptionnelle.

Un décor immensément vide, d’un blanc éblouissant et clinique. Une série de néons aveuglants. Un espace presque carcéral. La clôture se retrouve matérialisée avant même l’entrée en scène du duo. Elle s’appelle Audrey. Lui se prénomme Stan. Ce couple étouffe et se retrouve enfermé dans une configuration conjugale insatisfaisante. La rupture s’annonce explosive et irrévocable.

Clôture de l’amour déjoue tous les clichés liés à la thématique contemporaine amoureuse en revendiquant le statut vital de la parole. Il s’agit moins ici d’une virulente dispute amoureuse que d’une lutte pour la main mise sur le logos. Pascal Rambert s’illustre par une construction dramaturgique géniale et complètement à contre-courant. On s’attendrait à une suite d’échanges vifs et rythmés mais l’auteur bâtit sa pièce autour de deux tirades d’une heure chacune. Stan et Audrey parlent ainsi à tour de rôle sans jamais s’interrompre. L’effet produit repose sur une bombe à retardement : Stan commence les hostilités et pose les termes de la rupture sous le silence faussement résigné d’Audrey, qui va ensuite démonter un à un ses arguments et l’incendier sans ménagement. Le spectateur se retrouve plongé dans une situation d’attente insoutenable et excitante durant laquelle il imagine la réponse bien sentie d’Audrey.

Attention cependant à ne pas taxer de monologues ces deux interventions : certes un seul personnage s’exprime longuement mais l’autre ne se contente pas d’agir en plante verte pour autant. La saveur de la pièce tient à son double aspect apparemment paradoxal de performance cérébrale et ultra physique. Pendant que Stan joue avec brio au phraseur verbeux, Audrey reste les pieds fixés au sol et la valise à la main. Plus la diatribe s’amplifie et plus Audrey réagit par son corps : ruade, poing levé, colère qui a du mal à se contenir. Puis, le corps qui s’affaisse et se courbe douloureusement sous le poids de la douleur et de la rancune. Hautement chorégraphique, Clôture de l’amour met en scène deux comédiens qui occupent l’espace comme des taureaux furieux. La parole, objet performatif par excellence au théâtre,  s’oppose au corps. Deux langages dramatiques se confrontent et s’unissent.

La pièce semble prendre pour prétexte la rupture amoureuse pour nous interroger sur le théâtre et ses représentations. Le tandem évoque sans cesse le « travail » et Stan finit son discours par un éloge des « talents » d’Audrey. Les deux personnages se déchirent sur le terrain de l’amour mais paraissent en phase au niveau du jeu d’acteurs. La scène finale surprend d’ailleurs à cet égard : Stan et Audrey partent chacun d’un côté de la scène et ont l’air de prendre la porte séparément. Sauf qu’ils enlèvent le haut et se parent d’une coiffe exotique et excentrique. Image saisissante et absurde mais qui au fond renvoie à la pratique du comédien. Le théâtre reprend ses droits et bien que la rupture sentimentale ait eu lieu, show must go on.  Cette mise en abyme théâtrale se double d’une confusion nominative qui brouille les pistes entre réalité et fiction (« fiction » est le terme d’ailleurs auquel Stan compare son histoire avec Audrey) : les personnages portent le nom de leurs interprètes. Le public se retrouve ainsi dérouté et ne sait plus s’il assiste à une répétition, une vraie pièce ou à l’évocation d’une rupture réelle.

Pascal Rambert a écrit Clôture de l’amour sur mesure pour Audrey Bonnet et Stanislas Nordey et quel bonheur de les voir se déchirer sur scène. Tout oppose ce couple volcanique : Stan attire d’emblée l’antipathie car c’est lui qui commence le round. Maniant les tournures métaphoriques comme personne (le panier de fraises, le filet), le personnage/comédien s’affiche comme un salaud lâche qui se réfugie derrière les discours. Expliquant sans relâche les raisons de sa rupture, l’acteur abat sa logorrhée avec une implacable rigueur. Transpirant et haletant, Stanislas Nordey jette toutes ses tripes dans la bataille et semble laminer Audrey, qui pour l’instant se contente de serrer les dents. Quand c’est à son tour de prendre la parole, la dialectique s’opère de façon magistrale. Contrairement à Stan et conformément à la construction de la pièce, Audrey se caractérise par un mouvement de réaction bien plus brutal que la diatribe de Stan. L’actrice ne passe pas par de longs détours rhétoriques et se montre très directe, très concrète dans ses propos sans négliger une certaine poésie. « Je garde ton absence » ou « J’ai aimé jusqu’à ta merde » frappent l’esprit par leur violence. La souffrance d’Audrey s’adresse bien plus à l’âme qu’au cerveau par opposition au discours de Stan.

Les deux tirades sont coupées par un chœur d’enfants entonnant « Happe » de Bashung. Les paroles de cette chanson évoquent la situation du couple, englouti par l’incompréhension et les reproches. La présence symbolique des enfants peut aussi renvoyer à cette innocence faisant cruellement défaut au couple et agit dès lors comme un contrepoint ironique et une pause salvatrice dans cette joute verbale épuisante. L’idée est bonne sur le papier mais scéniquement parlant, le résultat tombe à l’eau et casse le rythme de la bataille. Fausse bonne idée donc.

Malgré ce léger reproche, Clôture de l’amour s’avère donc indispensable à tout amoureux du théâtre qui se respecte. Menée de main de maître par Pascal Rambert et bénéficiant d’une dramaturgie brillante, cette pièce nous confronte aux tourments déchirants d’un couple qui n’en peut plus. On sort lessivés de ces deux heures éprouvantes, tout comme les comédiens qui se jettent corps et âme dans leur interprétation. Audrey Bonnet et Stanislas Nordey rayonnent d’une sombre humeur querelleuse dans cette bataille amoureuse et langagière. La clôture s’effectue bien au niveau sentimental mais pas théâtral. Heureusement pour nous d’ailleurs devant tant de talent. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

CLÔTURE DE L’AMOUR de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 2h.

© Marc Domage

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