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Anouk Grinberg

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

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Anouk Grinberg, révoltée incendiaire

larevolte

Dans le superbe écrin des Bouffes du Nord, Marc Paquien monte La Révolte, un drame cinglant en un acte peu connu de Villiers de l’Isle-Adam. Ce manifeste féministe, avant tout ode à l’accomplissement personnel, se retrouve incarné par une Anouk Grinberg stupéfiante de vérité et de justesse dans son combat pour la liberté.

À minuit, Élisabeth finit de boucler les comptes de son banquier de mari. Consciencieuse, elle essuie les remarques paternalistes et vexantes de Félix sans broncher. La nuit aidant, elle décide de prendre sa vie en main et se lance dans un plaidoyer vibrant d’humanité où désillusions, résignation et finalement révolte se cognent et se succèdent.

Villiers de l’Isle-Adam compose sa courte pièce l’année de la naissance de la Troisième République. Visionnaire et courageux, il dénonce le patriarcat misogyne de son époque, celle des grandes innovations industrielles confinant la femme à la maison, épouse et mère dévouée. Son héroïne envoie valser les convenances et s’éprend d’une vie retirée, loin de tous les soucis matériels. Pourtant, cette fuite n’est qu’éphémère : à quatre heures du matin, Élisabeth revient dans son foyer, victime d’une terrible épiphanie. Elle se rend compte que sa vie est déjà derrière elle et que ses chimères s’avèrent bien futiles. Alors, autant retourner aider son bêta de mari… La révolte sera donc matée de l’intérieur.

Marc Paquien resserre sa mise en scène avec un sens du dépouillement bienvenu. Deux, trois meubles et un immense rideau en velours vert spatialisent l’étouffement de cette femme opprimée par les carcans d’une société bien-pensante. L’accent est mis sur le face-à-face déséquilibré entre deux comédiens fabuleux : Anouk Grinberg explose en épouse vindicative : poétesse rêveuse et idéaliste, elle est épatante d’insoumission insidieuse. Dans sa longue robe noire corsetée, la fille de Michel Vinaver se montre bouleversante d’humanité. Hervé Briaux, lui, ploie avec panache sous les piques répétées de sa conjointe : hilarant en mari fat et terrien, il offre un contrepoint à la fois pathétique et détestable.

Dans un délicat clair-obscur, Marc Paquien va droit au but avec sa Révolte : le duel idéologique orchestré par Villiers de l’Isle-Adam s’illustre avec une fougue rentrée et irradiante par la complémentarité de deux acteurs géniaux : l’effarement stupide d’Hervé Briaux s’oppose ainsi brillamment à la colère implacable et douloureuse d’Anouk Grinberg. Un moment intense de théâtre, sobre et puissant. ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Gely
© Pascal Victor

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