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Anne Alvaro

Anne Alvaro, rock star dionysiaque

Les dramaturges antiques n’ont pas vraiment le vent en poupe dans nos contrées. Pourtant, ces tragédies millénaires dissèquent l’âme humaine et ses emportements avec une terrible véracité. Dans Les Bacchantes, Euripide érige la folie comme une nouvelle raison, une libération chamanique de la pensée et des actes, un excès à la fois bénéfique et meurtrier. La jeune Sara Llorca s’empare de cette fable cruelle en l’ornant finement d’un enrobage rock et vénéneux. Fiévreuse et paradoxalement en sourdine, cette folie contamine le public.

Folie douce
Les Bacchantes constitue avant tout l’histoire d’une vengeance. Celle du dieu bâtard Dionysos, un peu à part dans le panthéon grec. Pas franchement séduisant, il est le fruit de l’union de Zeus et de Sémélé. Le dieu cornu n’aura pas connu longtemps sa mère, foudroyée par l’apparition divine du dieu céleste (sa femme Héra n’appréciant pas vraiment de se faire encore une fois cocufier). Sa famille ne croit pas à son ascendance divine et le prend pour un fou. Pour les punir de cette audace, le dieu du vin va plonger toutes les femmes dans une transe infernale…

Sara Llorca a privilégié une mise en scène globalement sobre qui s’autorise quelques sorties plus endiablées. Ces effets soigneusement choisis évitent une foire tapageuse et vulgaire à laquelle on pourrait s’attendre au vu de certaines mises en scènes contemporaines et d’un tel sujet. Le plateau est noir, une batterie et une guitare impulsent un rythme saccadé à l’ensemble. Arrive Anne Alvaro, telle une rock-star avec ses lunettes de soleil. Dégaine assurée, tranquille, elle mène le jeu avec un calme olympien. Sa voix séduisante et roublarde hypnotise toujours autant. Elle joue là où on ne l’attendait pas, avec beaucoup de maîtrise. La metteur en scène assure le choeur d’un ton très scandé, discordant et harmonieux à la fois. Elle teinte les vers d’Euripide d’une modernité bienvenue. Ulrich N’Toyo est également très convaincant en roi déchu : une belle virilité qui s’érode au fur et à mesure que la folie le gagne.

Pas besoin de verser dans la surenchère pour exposer la perte des repères. Sara Llorca l’a bien compris et propose une version fluide et compréhensible du texte d’Euripide. Que demander de mieux ? ♥ ♥ ♥

LES BACCHANTES d’Euripide. M.E.S de Sara Llorca. En tournée. 1h40.

© Adrien Berthet

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Anne Alvaro et Audrey Bonnet questionnent avec virtuosité le désir koltésien

Quel phénoménal triomphe que ce Dans la solitude des champs de coton ! Roland Auzet investit la poésie koltésienne dans l’espace public du plus grand centre-commercial lyonnais en confrontant l’universalité intime du désir à l’agora capitaliste. Une idée du tonnerre servie sur un plateau d’argent par deux tigresses de prestige : Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Immanquable !

16h30. Une chaleur de plomb règne dans la Part-Dieu. En ce dimanche ensoleillé, les boutiques sont fermées, sauf quelques restaurants. Quelques passants déambulent dans ce lieu désert, l’air de rien. L’œil cherche, devine et traque tandis que dans les casques aimablement fournis par le théâtre résonne une musique angoissante. Enfermé dans son cocon sonore, le public attend voracement l’arrivée du Client et du Dealer, le duo qui cimente l’intrigue énigmatique du fameux dialogue de Koltès, publié il y a déjà presque trente ans.

Les deux reines arrivent enfin : Anne Alvaro, décontractée et confiante dans son perfecto de voyou et Audrey Bonnet, bête pourchassée et tendue. Pas de sang, non, mais un affrontement verbal tournant autour du désir. Koltès imagine un duel pernicieux et intense sur l’interdépendance de l’Autre. Le rapport demandeur/pourvoyeur instaure d’emblée une relation d’offre et de demande. La mercantilisation des affects pousse chacun d’entre nous à se questionner sur notre propre solitude. La réversibilité de la puissance dominante contribue inexorablement à accroître la tension dramatique.

Grâce à sa création musicale digne de Hitchcock, Auzet manifeste avec brio ce renversement dans une descente littérale aux Enfers pour les deux comédiennes. Elles atterrissent au niveau 0, celui de l’abandon et de la remontée agressive. Finis le soudoiement et la parade de séduction : le Client rejette toute camaraderie possible même s’il souhaite instaurer une égalité tout bonnement impossible à mettre en place. Bonnet tient à la gorge sa complice qui s’étale sur le sol et jette les armes.

Femmes couillues
Acte foncièrement politique, la mise en scène d’Auzet insiste sur sa volonté d’inscrire la pièce de Koltès dans un cadre éminemment public : quoi de mieux que des galeries marchandes à n’en plus finir pour traiter justement de la marchandisation du monde ? Il fallait y penser et le metteur en scène a vu grand, avec raison. Les deux comédiennes, absolument renversantes d’intensité et d’alchimie, gravitent autour d’un imposant double escalier en colimaçon : elles courent, se déplacent comme des chattes sournoises, se touchent et s’empoignent. Un duo de femmes couillues et transpirantes de sensualité et pas deux hommes : un choix assumé qui fait mouche. Le temple de la consommation se transforme alors en espace théâtral désacralisé où le combat dans l’arène fait rage au milieu d’inconnus interloqués, amusés ou indifférents. Quelle concentration doivent mobiliser Bonnet et Alvaro pour arriver à faire abstraction des passants ! Cette audace convoque dès lors la sûreté et la conviction d’une interprétation maîtrisée et les aléas d’une foule incontrôlable, guidée par ses pulsions dépensières et néanmoins fascinée par ce qui est, de fait, placé sous ses yeux.

Fondamentalement hardie, l’entreprise de Roland Auzet remporte ainsi tous les suffrages. Distribution féminine de luxe, rapport brillamment matérialisé entre l’intimité d’une joute verbale et la démesure de l’antre consacrée à la dépense, synesthésie entre la vue et l’ouïe… Les éloges ne manquent pas pour qualifier cette création lyonnaise incontestablement grandiose. Un des plus beaux moments de théâtre qu’il nous a été donné de voir cette saison, tout simplement. Le spectacle sera repris l’année prochaine aux Bouffes du Nord et son écrin historique réduit amènera incontestablement une reconfiguration spatiale totale. La question de l’anonymat d’un public involontaire, de l’immensité de l’espace scénique passeront à la trappe et on perdra sans doute au change. Mais nul doute qu’on sera fidèle au poste en février pour découvrir comment Auzet aura repensé sa version de cette pièce intemporelle de Koltès. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON de Bernard-Marie Koltès. M.E.S de Roland Auzet. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h15.

© Christophe Raynaud de Lage

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