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Anna Cervinka

Dans la jungle des appétits shakespeariens

Coup de tonnerre à la Comédie-Française ! Thomas Ostermeier tranforme la majestueuse salle Richelieu en cube d’expérimentation identitaire. Palmiers et gorilles figurent un ailleurs primitif, un lieu où les corps se vautrent dans la débauche tout en essayant de se contraindre. En mettant en scène La Nuit des rois, le directeur de la Schaubühne nous invite à une orgie débridée, un désordre des sens aussi sensuel que grotesque. La comédie des apparences shakespearienne se teinte d’une violence hyperbolique. Trouble dans le genre, confusion du moi… Autant d’interrogations crûment mises en lumière dans ce spectacle qui ne se refuse rien. Pour notre plus grande joie.

Shakespeare aime les naufrages sur une île déserte. L’occasion d’avancer incognito en terre étrangère et de se déguiser à l’envi. Viola et Sebastien sont des jumeaux fusionnels séparés à la suite d’une tempête. Afin de gagner la confiance du Duc Orsino, Viola choisit de travestir son sexe. Une idée aux lourdes conséquences….

Qui sommes-nous ? C’est à cette question vertigineuse que le dramaturge élisabéthain tente de répondre. Un déguisement suffit-il à créer l’illusion du paraître ? Changer d’habit, n’est-ce pas changer d’être ? En brouillant les identités sexuelles, le grand Will souligne une grande constante de l’Homme avec un grand H : l’impulsivité de ses désirs, l’impossibilité de dominer les élans du cœur, la folie qui guette à se consumer d’amour…

Comédiens en rut
Tel un volcan, Thomas Ostermeier fait exploser la lave sexuelle de la pièce en déshabillant tout ce beau monde. Sus aux pantalons et vive les strings, les petites culottes et les boxers ! Dévêtus, au sens propre comme figurés, les comédiens s’exposent et se mettent en danger. Ils sont tous magnifiques, tous au sommet de leur art. Georgia Scalliet est superbe en cavalière androgyne perdue entre vérité et mensonge. Le duo qu’elle forme avec Adeline d’Hermy, érotique Madone au teint d’ange, restera dans les annales. Julien Frison est un très bel Adonis, vif et frais dans son innocence. Les bouffons ne sont pas en reste : Laurent Stocker, Stéphane Varupenne et Christophe Montenez nous entrainent dans des scènes d’anthologie. Ces grotesques harangueurs apostrophent la foule avec culot et fantaisie telles des rock stars ivres et pathétiques. On adore ! On ignorait la fibre comique de Sébastien Pouderoux, on la découvre dans un rôle de prêtre opportuniste et fat absolument délicieux. Anna Cervinka, elle, convainc en soubrette malicieuse et manipulatrice.

Sulfureuse, cette mise en scène se veut très gourmande et généreuse. Elle dévoile les corps, les attirances au gré des sexes. Pas de provoc’ gratuite non (même si certaines sorties sur Macron étaient  faciles bien qu’amusantes) mais une volonté de marquer la chair d’une empreinte ultra bestiale et raffinée à la voix. En contrepoint à ce torrent impétueux, résonnent les airs délicats de Monteverdi. Un moment de grâce. Dionysos et Eros s’unissent en une alliance magique.

Finalement, le décor s’écroule comme un château de cartes, révélant la vérité au grand jour. Un vérité mâtinée d’ambiguïté puisque dans un ultime éclat, le désir passe de bouche en bouche. Un ultime pied de nez aux conventions. ♥ ♥ ♥ ♥

LA NUIT DES ROIS de William Shakespeare. M.E.S. ded Thomas Ostermeier. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h50

© Jean-Louis Fernandez

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Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Le sérail ronronnant d’Éric Ruf

Au théâtre, l’imprévu s’invite souvent à la fête. Avec plus ou moins de bonheur. Éric Ruf en a fait les frais. Le patron du Français s’est lancé dans une aventure impossible en montant Bajazet. Il remplace en effet au pied levé Jacques Lassalle, qui devait initialement mettre en scène La Cruche cassée de Kleist. L’urgence peut parfois produire des miracles. Cependant, les conditions précipitées de création mènent la représentation vers une impasse. La musicalité des vers raciniens parvient mal jusqu’aux oreilles : la mollesse de l’ensemble, d’une part, entraîne une forme de lassitude et d’autre part, le flot de paroles parfois mal maîtrisé oblige à courir derrière les comédiens pour pouvoir espérer comprendre un minimum l’intrigue passablement compliquée. Ce double problème de tempo crée un effet de sourdine : on sort du Vieux-Colombier passablement exténué et frustré. Gageons qu’avec le temps, le spectacle gagnera en puissance, en émotions et en énergie.

Des rangées de chaussures encombrent  le plancher selon une exactitude géométrique qui confine à la maniaquerie. L’image est saisissante et rend palpable la matérialité ordonnée et féminine omniprésente dans cette tragédie du sérail. On pense évidemment à la mise en scène récente des Fausses Confidentes par Luc Bondy (mais là, on avait plutôt affaire à des Louboutin…). De belles armoires, imposantes et austères, encadrent le plateau, tels des gardiens impassibles renfermant d’innombrables secrets. Le huis-clos, habilement scénographié, sera donc l’espace de confidences à vif, d’aveux brûlants et de dénouement macabre.

Seulement, la scène d’exposition interminable plombe immédiatement l’ambiance et annonce un rythme mortifère. Volontiers bavarde, Bajazet ne lésine pas sur les explications. On apprend ainsi que Bajazet et Atalide s’aiment en secret depuis l’enfance. Roxane, la sultane, tombe amoureuse de Bajazet sans connaître cette liaison tandis que le grand Vizir Acomat, chargé de placer sur le trône le héros éponyme, désire Atalide. De ce chassé-croisé amoureux, le sang jaillira, bien sûr.

Flottement généralisé
Comme toujours chez Racine, passion et raison d’État s’affrontent pour déboucher sur un jeu de massacre. Ruf a visiblement éprouvé des difficultés à restituer ces déchirements intérieurs car sa mise en scène se montre trop léthargique et la direction d’acteurs semble dangereusement flottante. Laurent Natrella est égaré dans le rôle-titre, très effacé, presque transparent. Encore verte dans son interprétation, la très jeune Rebecca Marder ne sait pas sur quel pied danser : parfois hystérique et donc fausse ; parfois lumineuse et éclatante de douleur. Denis Podalydès apparaît plus sur de lui en ambitieux tactitien. Saluons surtout Clotilde de Bayser, impeccable en Roxane (malgré plusieurs bafouillements). D’une dignité hiératique, elle impose une prestance indéniable à son personnage d’amoureuse éconduite et rend son rôle de furie vengeresse presque sympathique. On la comprend cette Roxane qui a un poids lourd à supporter sur ses épaules.

Ruf restitue plutôt finement l’atmosphère oppressante du sérail : l’homogénéité initiale des costumes délicats de Renato Bianchi présente les femmes comme une sororité virginale (des ancêtres de la famille de La Maison de Bernarda Alba peut-être). Les tensions apparaissent ensuite par des couleurs plus écarlates et des tenues plus raffinées puisque les manœuvres de séduction se révèlent plus soutenues. On admirera également le magnifique travail de clair-obscur opéré par Franck Thévenon transformant la scène en crépuscule inquiétant, digne de Barbe-Bleue.

Éric Ruf a donc joué de malchance ou/et d’un manque de stratégie car monter avec soin du Racine en si peu de temps est une entreprise périlleuse. On sent la plupart des comédiens pas encore suffisamment rodés pour être à la hauteur de leur rôle. Avouons aussi que si le contexte historico-social de la pièce se veut passionnant, sa transposition textuelle pêche par une amplitude d’informations barbante. Si les sérails vous passionnent, nous vous conseillons vivement la lecture des Lettres persanes de Montesquieu (d’ailleurs, tiens tiens, l’héroïne féminine se prénomme… Roxane). En somme, l’ennui pointe assez rapidement le bout de son nez car la mise en scène ronronne trop pour le moment. ♥

BAJAZET de Jean Racine. M.E.S d’Éric Ruf. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Vincent Pontet

Intérieur : conte lunaire

Le Studio-Théâtre se veut le lieu de tous les possibles : après les contes de Marcel Aymé, virage à 180°. Le sociétaire Nâzim Boudjenah se lance dans l’expérience Maeterlinck avec l’austère et mystérieux Intérieur. On se souvient de la mise en scène d’une radicale beauté austère de Régy. Ici, la proposition s’annonce moins tranchée, dans un entre-deux vaporeux qui oscille entre conte japonisant et drame morbide. Ce flou artistique, sans doute volontaire,  laisse un peu sur notre faim. La pièce invitait franchement à une prise de risque maximale. Le pas n’a pas été franchi. En demeure une atmosphère singulière qui puise au fond de nos peurs les plus ancestrales.

Maeterlinck pose une question fondamentalement douloureuse dans Intérieur : comment annoncer la perte ? Comment prendre en charge la parole de la mort ? Voilà une interrogation épineuse à laquelle un vieillard et un étranger tentent de répondre. Amateurs d’action, passez votre chemin. Comme son titre l’indique, la pièce invite à une forme de méditation contemplative sur le passage de vie à trépas.  Intérieur également, car les deux hommes se transforment en voyeurs et observent par les fenêtres la vie de la famille avant la verbalisation du drame.

Mal-être en résonance
Boudjenah abat la carte de la distanciation : la direction d’acteurs se fonde très nettement sur une déréalisation. Thierry Hancisse campe un vieillard hagard à la voix douce et au débit mesuré ; son fils, Pierre Hancisse est plus sec. Les deux comédiennes, Anna Cervinka et Anne Kessler, apportent une dissonance supplémentaire. Leur jeu invite au malaise : une fausseté assumée qui entre en caisse de résonance avec le mal-être intérieur qu’expérimente le quatuor.

Alors que Régy avait privilégié la sur-articulation, Boudjenah s’est davantage concentré sur l’esthétisation : à mi-chemin entre des films d’horreur japonais (on pense inévitablement à The Ring) et une ambiance zen lunaire, cet Intérieur ressemble à un conte nocturne où le fantastique et le réel se superposent. La scénographie de Marc Lainé et l’animation vidéo de Richard Le Bihan rapprochent et éloignent à la fois ces personnages de nous. L’inquiétante étrangeté freudienne affleure sur le plateau tout en créant une routine.

Intérieur est donc une pièce qui engage à la fois le comédien mais aussi le spectateur. Elle demande un engagement total qui passe par une mise en scène sans compromis. Si Nâzim Boudjenah signe un spectacle étrange, intrigant et ambigu, il aurait pu encore aller plus loin. En orchestrant peut-être moins artificiellement les silences, en préférant une forme d’épure ou tout simplement en ramassant les dialogues. Reste une démarche audacieuse au sein du Français qui a tout à fait raison de proposer des œuvres beaucoup moins accessibles malgré des thèmes universels.

INTÉRIEUR de Maurice Maeterlinck. M.E.S de Nâzim Boudjenah. Comédie-Française. 1h10. 01 44 58 15 15. ♥ ♥ ♥

© Simon Gosselin

 

Une Ronde sans chair

Quelle étonnante vision de la sensualité livre Anne Kessler dans La Ronde. Au Vieux-Colombier, la sociétaire vide totalement le substrat érotique de la pièce de Schnitzler en pratiquant une distanciation systématique à côté de la plaque. Là où devraient triompher le mystère et le trouble, règne un esprit cartoonesque et boulevardier. Schnitzler/Kessler : un mariage mal assorti donc.

Dans La Ronde, le désir circule entre des individus archétypaux  : la Prostituée, le Jeune Homme, le Soldat. La valse charnelle ne s’attarde jamais : de brèves tranches de plaisir permettent à ces couples de permuter. Tout est énigme chez Schnitzler : pas de psychologie, nous sommes dans l’instant présent.

Quelle mouche a piqué Guy Zilberstein de vouloir à tout prix expliciter une situation qui ne demandait pas à l’être ? En introduisant le personnage du plasticien, le compagnon/complice d’Anne Kessler alourdit inutilement d’entrée de jeu la représentation. Pendant dix bonnes minutes, le pauvre Louis Arène se lance dans un monologue mi-sérieux, mi-parodique (on ne sait pas trop, c’est gênant) de hipster berlinois photographe qui souhaite découvrir ses véritables parents, l’un des dix couples présents sur scène, dans le cadre d’une performance Les Chromosomes énigmatiques (tout est dit dans le titre…). Cette tentative artificielle de donner du sens à une pièce qui repose justement sur une énigme perd le public. Pourquoi ne pas faire tout simplement confiance au texte plutôt que de concevoir ces hypothèses biologiques ?

Ajout d’autant plus dispensable et pompeux qu’il se heurte de plein fouet à la tonalité d’ensemble imposée par Kessler. Exit le sexe cru et assumé, bye bye la subtilité et bonjour le jeu du chat et de la souris. La metteur en scène a adopté une direction d’acteur univoque, qui loin d’être désagréable à suivre, manque cruellement de relief et de profondeur.

Attrape-moi si tu peux
On se croirait chez Woody Allen en plein marivaudage. C’est charmant, enlevé et léger. Un peu trop. Pour ne pas sombrer dans le premier degré, la mise à distance a été privilégiée : malheureusement, la caricature ne prend pas. On rit, certes, et avec plaisir mais est-ce vraiment de cela dont il s’agit dans La Ronde ? On devrait ressentir les frissons du désir, une forme d’excitation monter en nous mais non. Tout est trop décalé : Kessler aurait dû s’attaquer à bras-le-corps à la coloration clairement sexuelle de la pièce plutôt que de la traiter en simple rigolade. Plutôt violent le contresens.

La troupe, dirigée dans la mauvaise direction, fait cependant des merveilles : ils sont formidables. Anna Cervinka est toujours aussi délicieuse en ingénue espiègle et coquine ; Julie Sicard campe une grisette extra et nature. Sylvia Bergé est idéale dans le rôle d’une actrice exubérante et très diva et Françoise Gillard étonne en vamp féline façon Audrey Hepburn. Chez les hommes, Benjamin Lavernhe est séduisant en preppy maladroit ; Hervé Pierre délirant en vieux cochon et Laurent Stocker s’avère un fantasque Comte. Leur complicité est vraiment palpable et on adore le Français pour cette raison. Le geste final d’embrassade émeut : une reconnaissance ultime ?

En transformant La Ronde en farce à deux, Anne Kessler oublie sur le bord de la route toute la dimension proprement sexuelle, érotique et charnelle de la pièce. Tout cela manque paradoxalement de corps et de fièvre. Rendez-vous manqué.

LA RONDE d’Arthur Schnitzler. M.E.S d’Anne Kessler. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 2h20

© Brigitte Enguérand

Vania, comme une évidence

Le choc. Julie Deliquet nous a mis K-O à la sortie du Vieux-Colombier. Invitée à présenter son adaptation d’Oncle Vania, la jeune metteur en scène tranche dans le vif avec le sentiment d’une évidence folle. Ce Vania, c’est nous et la force de la mise en scène bi-frontale explose toutes les frontières. Une fiction vraie nous éclate à la figure : celle d’un noyau d’êtres humains harassés et perdus qui se raccrochent aux derniers radeaux en vue. Avec une troupe de comédiens au sommet de leur art, Julie Deliquet en appelle à notre compassion, à notre révolte. Et on se prend diablement au jeu. Rires et larmes en mariage pour observer juste la fin d’un monde…

Autour d’une table, beaucoup de choses peuvent arriver : on trinque, on se saoule, on se confie, on pleure, on rit et on mange bien sûr. L’ambiance n’est pas vraiment à la fête pourtant : le retour de Sérébriakov, vieux professeur fat à la retraite, accompagné de sa charmante et jeune épouse Éléna sème le trouble dans la maisonnée. Le couple cristallise les tensions amoureuses, les rivalités et les jalousies.

De la vitalité à revendre
Julie Deliquet ne perd pas de temps : le public est plongé au cœur d’un dispositif bi-frontal qui le transforme en voyeurs involontaires et attentifs. Une longue table rectiligne trône au milieu de la salle ; un jeu de fléchettes métaphorise le danger et les piques qui menacent les personnages. Quatrième mur définitivement envolé ! Et c’est sur ce point que l’adepte de l’écriture de plateau emporte la mise. On a rarement vu un Vania aussi pêchu, aussi plein de peps et de naturel (attention, pas de naturalisme). Tout coule de source, de fluidité ; les mots s’enchaînent sur le fil d’une conversation quotidienne, comme si Vania était notre voisin et qu’on prenait part à ses déchirures existentielles.

Et que dire de la direction d’acteurs… En plein dans le mille ! Chaque comédien est à sa juste place, comme si le rôle avait été conçu rien que pour lui. Après Néron, Laurent Stocker se glisse dans la peau de Vania, un farceur paumé et trompé par la vie. Il se monte criant de vérité, un anti-héros élevé au rang de martyre. La violente scène de confrontation avec le professeur, où tout vole en éclats, effraie et galvanise : la sève de la colère coule à flots et ce déferlement n’a absolument rien d’hystérique. Stocker prouve encore ici sa finesse de jeu. Face à lui, Hervé Pierre déménage en vieux dégueulasse dégoulinant de suffisance médiocre dans sa chemise à fleurs kitsch. Quel détestable Sérébriakov ! Florence Viala, ravissante dans sa robe fleurie et ses talons rose fluo, souffle le chaud et le froid et insuffle une profondeur appréciable au personnage souvent méprisé d’Éléna. On ne présente plus le talent d’Anna Cervinka, môme si mature bouleversante en Sonia. Son fameux monologue final serre la gorge. Dominique Blanc est à croquer en mamie-hippie-féministe à grosses lunettes et les interventions rares mais souvent hilarantes de Noam Morgensztern en valet brave et revêche tombent toujours à propos. Enfin, Stéphane Varupenne ne montre aucune arrogance dans le rôle du beau médecin Astrov. Il reste droit dans ses bottes et donne du cachet à son personnage.

On aurait tant voulu recevoir les roses d’automne de ce Vania-là. Il continuera de résonner longtemps en nous. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

VANIA d’après ONCLE VANIA d’Anton Tchekhov. M.E.S de Julie Deliquet. Comédie-Française. Vieux-Colombier. 1h45. 01 44 39 87 00.

© Simon Gosselin

Vinaver, une laborieuse entreprise

Pour sa première mise en scène au Français, le sociétaire Gilles David a opté pour La Demande d’emploi de Vinaver. Mais pourquoi, en fait ? L’ancien PDG de Gillette a tenté de fusionner le cadre professionnel d’un entretien d’embauche avec le foyer conjugal d’un homme à la dérive. Mêler l’intimité de la cellule familiale aux humiliations de l’entreprise était audacieux en 1971. Plus en 2016. Tout comme cette écriture hybride et hachée extrêmement compliquée à suivre. Malheureusement, on pique rapidement du nez. La faute, non pas au quatuor toujours très bien dirigé, mais bien davantage à un texte poussif qui se perd dans les méandres d’un lexique technique vite fatigant.

Départ volontaire ou licenciement, on ne saura jamais vraiment. Fage souhaite en tous les cas changer de vie. Un entretien décisif avec Wallace, DRH d’une société innovante, pourrait aboutir à une vie plus palpitante. Si le commercial paraît d’abord sûr de lui, la pugnacité et la sournoiserie de son interrogateur le mettent à rude épreuve. Pauvre Fage ! Chez lui, le temps est aussi à l’orage : son ado Nathalie annonce qu’elle est enceinte (l’avortement reviendra comme un leitmotiv tout au long de la pièce) et sa femme se pique de vouloir travailler ! La bérézina en somme.

On voit très (trop) bien où Vinaver veut nous embarquer : en brouillant les frontières entre les cloisons du foyer et celles du brouillon, le prolixe dramaturge souligne le chaos généralisé qui gouverne notre monde. Comment faire front au travail alors qu’on ne parvient même pas à gérer son chez soi ? En souhaitant valoriser cette poétique du banal et du quotidien, Vinaver aplatit les enjeux de son texte. Le vocabulaire beaucoup trop trivial n’autorise pas d’échappées réellement littéraires et l’ensemble paraît bien plat.

Louis Arène, remonté à bloc
Pour tenter de pallier cet ennui, il faut une mise en scène béton et Gilles David s’en tire plus qu’honorablement. On oubliera ces agaçants fondus au noir entre chaque séquence, qui tendent à robotiser sa proposition. Dans un espace blanc ultra épuré en forme d’angle droit, les quatre comédiens sont impeccables. On apprécie de revoir Louis Arène, sous-exploité cette saison, dans un rôle à contre-emploi : implacable, il titille le malheureux Alain Lenglet (tout en dignité fissurée) avec l’appétit féroce d’un lion trop longtemps retenu en cage. On aime également retrouver Clotilde de Bayser, touchante en mère inquiète et femme au foyer parfaite progressivement ouverte à la voie de l’indépendance. Enfin, Anna Cervinka (au contraire, très exposée cette saison) se prête avec naturel au jeu de l’ado rebelle.

En somme, malgré une interprétation au taquet, une direction d’acteurs éclairée et un travail scénique tout à la fois sobre et déchaîné, cette Demande d’emploi bâtit d’un texte faible et peu  palpitant. Dommage. ♥

LA DEMANDE D’EMPLOI de Michel Vinaver. M.E.S de Gilles David. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h25

Françoise Gillard, lionne farouche et sourde dans Les Enfants du silence

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Petite révolution à la Comédie-Française. Avec Les Enfants du silence de Mark Medoff, Anne-Marie Étienne distribue pour la première fois des acteurs entendants dans des rôles de sourds. Incroyables caméléons, la distribution s’envole vers des stratosphères émotives palpables. Sans aucun doute, Françoise Gillard y trouve l’un de ses plus beaux rôles avec Laurent Natrella dans une mise en scène honorable et fluide.

Dans un institut spécialisé, Sarah fait de la résistance : cette jeune sourde devenue femme de ménage refuse catégoriquement de se plier au diktat de la norme. Elle ne soumettra jamais à la langue parlée. L’arrivée de Jacques, un orthophoniste plein d’humour et tenace, chamboulera les certitudes de Sarah, l’amour aidant…

Plutôt didactique, la pièce de Mark Medoff correspond pleinement à une certaine idée du théâtre américain des années 80 : ancrée dans un cadre ultra réaliste aux situations cinématographiques, Les Enfants du silence s’érige comme une ode à la tolérance dans laquelle comprendre l’autre sans chercher à imposer à tout prix son système de valeurs prédomine. Sans jamais tomber dans le mélo, l’adaptation qu’en propose Anne-Marie Étienne tient la route sans émerveiller. La scénographie efficace mais terriblement glaciale de Dominique Schmitt à la Hopper encadre le ballet muet/parlé d’un casting en or.

Françoise Gillard irradie en boule de nerfs révoltée et ardente en diable. Avec son allure de gamine rehaussée d’une mignonne queue de cheval, la comédienne belge (dont la sœur est sourde) s’avère déchirante de vérité : pendant deux heures, elle n’émet presque pas un son puisque tout passe par sa gestuelle et son travail colossal d’apprentissage de la LSF. Face à elle, Laurent Natrella campe un amant profondément humain, tout en dévotion et en accès colériques effroyables. Leur couple fera date dans l’histoire du Français. Anna Cervinka et Elliot Jenicot fournissent un travail d’articulation remarquable : la première excelle en chipie aguicheuse tandis que le second séduit en malentendant militant. Catherine Salviat fait preuve d’une grande dignité dans la peau de la mère de Sarah et Nicolas Lormeau est irrésistible en avocat maladroit.

Au Vieux-Colombier, Anne-Marie Étienne s’en sort donc avec les honneurs dans Les Enfants du silence. Difficile de proposer une mise en scène géniale lorsque l’on s’attaque à un texte fortement marqué par des questions sociales au réalisme attesté. Sans surprise mais mené avec conviction jusqu’au bout, ce travail permet surtout de réaffirmer l’immense talent protéiforme des acteurs du Français, qui peuvent pratiquement tout jouer et s’adapter à n’importe quelle situation. Un spectacle qui ne triche jamais et qui offre des émotions vraies. N’hésitez pas. ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirco Magliocca
© Cosimo Mirco Magliocca

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Comme de coutume à l’approche de Noël, le Français programme son spectacle jeune public pour les fêtes. Après La Princesse au petit pois, Andersen se retrouve également à l’honneur cette année. Olivier Meyrou a perçu la portée atemporelle de La Petite Fille aux allumettes en amalgamant deux niveaux de perception apparemment inconciliables. Poussant à son paroxysme l’hypernaturalisme social de la fable en la contextualisant à notre époque, il crée une mise à distance en lorgnant vers un onirisme-vidéo poétique. Amplifiant la noirceur du conte d’Andersen, Meyrou tire sans complexe vers le glauque et  façonne une adaptation déconcertante, surtout pour les plus jeunes, mais nécessaire dans la mesure où il est question de deuil et de questions sociétales importantes comme la pauvreté ou l’exclusion. Remarquable.

La Petite Fille aux allumettes possède tous les ingrédients d’un « conte cruel » cher à Villiers-Adam. Tout commence par un conte de fées traditionnel : une mère, un père et leur fille s’amusent dans un photomaton pour immortaliser l’occasion. Détente et bonne humeur au rendez-vous malgré la misère. Mais la joie tourne court lorsque suite à un vol, la mère meurt, victime d’un accident de voiture. En colère, le père rejette la faute sur sa fille et lui ordonne d’aller vendre des allumettes pour ramener des sous en cette soirée du Réveillon. Pieds nus, frigorifiée, la petite se consume lentement en se réchauffant avec ses allumettes. Jusqu’à mourir de froid, le sourire aux lèvres, rejoignant sa grand-mère au Paradis.

Oliver Meyrou injecte de la contemporanéité dans sa mise en scène notamment par l’utilisation dramaturgique des objets. Le caddie se transforme en berceau puis en linceul, la poubelle devient une campagne de jeu et des jouets défectueux des amis imaginaires. Ce réalisme nous confronte à la paupérisation de la société, à ces laissés pour compte possédant encore des rêves et des aspirations. Structurant son récit selon un avant, un pendant et un après; Meyrou se penche aussi bien sur les causes que sur les conséquences de cette pauvreté. La culpabilité du père envoyant sa fille au casse-pipe résonne avec l’appel de l’Abbé Pierre. Incapable d’exprimer son amour à son unique enfant, il finit seul et désemparé.

Quelle histoire sombre que ce conte ! On a froid dans le dos en assistant à la déchéance d’une enfance innocente, au destin brisé par l’inégalité des chances. Meyrou appuie donc l’âpreté de la partition andersonnienne en ne négligeant cependant pas des percées comiques tel que ce dialogue entre le petite et un pou. La fantaisie ne manque également pas à l’appel grâce à la vidéo enfantine, naïve et touchante du metteur en scène et de Loïc Bontems offrant des bouffées d’air bienvenues comme ce sapin de Noël ou ces poissons-arêtes. La neige s’incruste aussi joliment dans la projection, la vidéo n’est jamais accessoire. Mais des scènes de jeu prennent soudainement une coloration tragique : ainsi cet épisode de la dînette où la petite ingurgite littéralement du papier journal, des gobelets en plastique ou du carton. Cette tentative dérisoire d’échapper aux engelures et à l’ennui se montre poignante.

La place centrale de la mort dans le conte renverse les schémas traditionnels : elle allège une vie triste et sans avenir en ouvrant les portes d’un au-delà lumineux et accueillant. La voix protectrice et terrifiante de Catherine en grand-mère affectueuse apporte d’ailleurs une touche d’émotion aux propos. La petite, telle Wendy, vole dans les airs, libre et heureuse et disparaît comme le souffle d’une bougie.

Le trio d’acteurs du Français démontre l’étendue de son talent, Anne Cervinka en tête. La nouvelle recrue s’avère idéale dans le rôle éponyme : gracile et fine comme une allumette, elle distille légèreté et égarement dans son interprétation. Jouant une petite fille mature par la force des choses, elle reste imaginative et courageuse. Bouleversante. De sa voix grave, Céline Samie campe une mère ange-gardien protectrice et habitée. Enfin. Nâzim Boudjenah, s’en sort fort bien dans un rôle difficile, celui d’un père brutal et fragile.

Cette Petite Fille aux allumettes explose donc dans une noirceur hallucinante où la violence du conte dissuaderait d’emmener des enfants. Pourtant, la version qu’en propose Olivier Meyrou séduit amplement par sa capacité à mixer deux univers opposés et extrêmes ; la crudité ultraréaliste côtoie des envolées ludiques et oniriques pour créer un spectacle fascinant à tout point de vue. Foncez ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirco Magliocca
© Cosimo Mirco Magliocca

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