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Alberto Lombardo

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Après le triomphe du génial Racine par la racine à l’Essaïon, Serge Bourhis signe et persiste avec Molieratus. Fondé sur le même principe de réinvention pédagogique, ce patchwork diaboliquement inventif propose une porte d’entrée savoureuse et intelligente sur l’un des plus grands dramaturges de la littérature française. Le résultat se veut enlevé, régressif à souhait et malicieusement construit. Un régal à voir en famille ou avec ses élèves.

En ce 17 février 1763, Molière fait ses adieux à la scène et à la vie à seulement cinquante-et-un ans : il s’écroule après avoir joué dans Le Malade imaginaire. Sa courte existence, pourtant bien remplie, aura marqué de son sceau indélébile le XVIIème siècle : fierté nationale, Molière ne cesse d’être remodelé, représenté et adapté au gré des envies et des préoccupations des metteurs en scène. Serge Bourhis, lui, impose sa patte décalée et exhume le dramaturge des cahiers d’école parfois poussiéreux.

S’attachant à dépeindre les coulisses de la troupe de Molière, Bourhis s’amuse à mettre en abyme son propre métier par le biais de la figure moliéresque : des extraits de ses œuvres les plus illustres côtoient les ragots et les tensions qui font rage notamment entre les figures féminines : Armande Béjart, la nouvelle femme du dramaturge (et accessoirement la fille de sa défunte compagne) batifole avec Michel Baron, le fils spirituel du grand patron tandis que Catherine de Brie n’hésite pas à railler la jeune Armande. Charles Lagrange, lui, semble plus imperturbable et tente de raisonner le directeur. Tout ce beau monde se croise sans cesse et l’enchaînement dramatique séduit par sa mécanique rigoureuse et astucieusement conduite. D’un côté, les puristes se voient ravis de réentendre des morceaux si connus tandis que de l’autre, les curieux en apprennent un peu plus sur le caractère forcené et passionné du dramaturge. Ce mélange entre données historiques et fiction littéraire se superpose avec une habileté confondante et les scènes se succèdent à un rythme endiablé.

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Pour éviter de bâtir son adaptation comme une simple vulgarisation, le metteur en scène mise à fond sur la carte du ludique : les Parques de la destinée et de la mort se transforment sous sa direction en trois masses longilignes munies de masques pointus et faussement effrayants. L’un d’eux prend d’ailleurs l’accent de Donald Duck : décalage et rires garantis ! N’oubliant pas au passage la fantaisie, ce spectacle se permet même des audaces qui font mouche : Mademoiselle de Scudéry rend ainsi visite à Molière et le taquine de railler les précieuses. Admirant néanmoins son Dom Juan, elle décide de se lancer dans l’éloge paradoxal de l’inconstance avec un bel abattage. Autre exemple éclairant : le moment où Molière rejoue plusieurs fois une scène de Tartuffe en nuançant sa voix, sa démarche et son temps, prouvant à quel point cet acharné du travail était un perfectionniste.

Bouhris s’entoure de sa troupe fidèle de merveilleux acteurs, Alberto Lombardo en tête : comme toujours avec lui, sa fougue et son incarnation forcent le respect. Habitant littéralement chacun de ses rôles, il s’en tire avec brio dans le costume à perruque de Molière. Julie Macqueron incarne une Armande ambitieuse et inquiète avec une pointe de jalousie exquise tandis qu’Héloïse Lacroix épate aussi bien dans la peau de l’intrigante Catherine de Brie qu’en virago aristocrate ou en provinciale Dorine. La touchante maladresse de Guillaume Dollinger dans le rôle du favori convainc. Pour finir, le calme olympien mais tout de même préoccupé de Vincent Remoissenet tranche avec l’agitation perpétuelle qui régit la petite troupe.

Ainsi, Molieratus achève de nous montrer l’étendue imaginative et fourmillante d’un spectacle à mille lieux des clichés scolaires que l’on pourrait avoir d’un tel monument du patrimoine littéraire. Hilarante, fine et impeccablement maîtrisée, cette adaptation déjantée saura vous faire redécouvrir un auteur que l’on croyait connaitre sur le bout des doigts. À découvrir d’urgence à l’Essaïon. ♥ ♥ ♥ ♥

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tuer phèdre

Alberto Lombardo, qu’on avait déjà admiré dans Racine par la Racine, revient sur ses obsessions raciniennes en présentant son propre spectacle, Tuer Phèdre, à la Folie Théâtre. Dans cette variation maligne sur la pertinence toujours réactualisée du mythe fondateur de la passion amoureuse, le comédien incarne un metteur en scène ravagé par une idée fixe. Sur les célèbres vers raciniens se superpose un thriller érotico-amoureux entraînant et brillamment construit. Une occasion en or de redécouvrir un bijou sous un jour nouveau.

Un jeune homme s’introduit par effraction dans une salle de répétition plongée dans l’obscurité. Christian souhaite voir son cousin éloigné afin d’auditionner pour sa pièce, une réécriture de Phèdre. Le metteur en scène, surpris par cette intrusion, se montre d’abord réticent avant de déceler le potentiel de son futur élève. Un jeu de manipulation pervers et dangereux s’installe alors entre les deux hommes… Qui est la dupe de l’autre ?

On connaît l’amour d’Alberto Lombardo pour Racine. On aime son jeu cérébral et fougueux, mettant à distance le roi de la tragédie pour mieux se le réapproprier. Tuer Phèdre constitue dès lors un hommage vibrant à l’art de la sobriété racinienne couplé à la fureur de la passion mais aussi une mise à mort de cette figure incestueuse qui consume le metteur en scène. L’auteur porte la pratique du décalcage à son plus haut niveau : les scènes cultes de la plus connue des tragédies raciennes se mêlent à l’histoire d’amour en pleine élaboration d’un couple surprenant. L’épisode des aveux, du suicide ou de la rage amoureuse viennent ainsi illustrer la situation du duo : Christian est amené à parler du désir coupable pour sa tante, mime la masturbation afin de ressentir plus intensément les morsures de la chair…

© Vincent Desauti
© Vincent Desauti

La pièce se focalise sur la notion de dépassement : afin de pousser Christian dans ses derniers retranchements, le metteur en scène ose tout. Les provocations, l’humiliation et les exhortations se déchaînent mais l’adulte glisse dans sa propre toile. Ce créateur démiurge ne voit pas que l’élève n’est pas si candide : la transformation la plus fulgurante n’opérera pas chez celui que l’on croit.

La fusion permanente entre fiction et réalité, via une mise en abyme vertigineuse, entraîne des troubles identitaires malléables : tour à tour bourreaux puis victimes, les deux personnages endossent la ribambelle de rôles raciniens avec une égale intensité. Le don total de soi que suppose le théâtre apporte une auto-destruction sans retour qui laissera brisé le metteur en scène pendant que l’élève triomphant quittera la scène. On songe évidemment à La Leçon de Ionesco, dans un contexte moins absurde mais tout autant ravageur.

Ce jeu de masques terrifiant repose sur l’interprétation d’un duo explosif et complémentaire. Le très jeune Maxime Fabia, grande brindille faussement fragile, insuffle une touchante maladresse à son personnage tandis qu’Alberto Lombardo excelle dans le rôle du tyran pris malgré lui dans les filets du désir. La mise en scène sans fioriture distille çà et là de belles trouvailles comme ce drap rouge serrant érotiquement les corps dans une étreinte d’abord hésitante puis violente ou encore un jeu sur les lumières inspiré injectant des zones d’ombre troubles sur ces protagonistes à double facette.

Ainsi, Tuer Phèdre fascine par sa réinterprétation engagée d’un mythe littéraire dérangeant et captivant. Alberto Lombardo se fait plaisir dans un spectacle ingénieux en forme d’hommage paradoxal. On se surprend à trouver de nouvelles caisses de résonance dans cette histoire que l’on croyait connaître sur le bout des doigts. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Vincent Desauti
© Vincent Desauti

Certains auteurs dramatiques se sont élevés au fil des siècles au rang de classiques de la littérature. Molière, Corneille, Marivaux ou Beaumarchais ont rejoint le club très select de la crème des dramaturges français. Tout comme Racine, qui résonne dans les oreilles des jeunes ouailles comme un supplice, une corvée que les professeurs de français infligent à leurs élèves pour les familiariser avec le classicisme.

Le pari des « Alexandrins Anonymes », membres d’une secte dévouée corps et âme à Racine est osé et audacieux : réussir à faire rire en résumant de manière ultra condensée les onze tragédies de leur auteur fétiche. Le défi est relevé haut la main tant le quatuor d’acteurs se révèle brillantissime. Citons-les tous car ils le méritent vraiment : Cécile Le Guellec, Héloïse Lacroix, Guillaume Dollinger et Alberto Lombardo. Ces quatre comédiens impressionnants de talent, de précision et de potentiel comique réalisent un patchwork de toute l’œuvre racinienne. La magie opère malgré le scepticisme qui aurait pu s’installer en début de représentation.

Redécouverte. Ce nom résume très bien l’ovni théâtral qui se joue dans la petite cave de l’Essaïon. Redécouverte d’un auteur rangé au panthéon littéraire et qui semble mortellement ennuyeux au premier abord.

Rivalisant d’ingéniosité et de malice, les acteurs se déchaînent sur scène et proposent même de nous faire un abrégé d’histoire littéraire notamment sur les règles de la tragédie, ponctué d’éléments biographiques disséminés çà et là. La pièce a l’intelligence de s’adresser à la fois aux néophytes et aux érudits. Preuve en est dans la salle avec une masse importante de jeunes certes très dissipés mais aussi très réactifs à cette adaptation fantaisiste et de personnes âgées. Racine sait rassembler les générations. La question est de comprendre pourquoi. Peut-être tout simplement car son œuvre est constamment réinventée. Le parti pris du décalage et de l’humour fait mouche et surprend très agréablement le spectateur.

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Onze pièces. Onze réinterprétations. Le metteur en scène Serge Bourhis ne sait plus où donner de la tête avec ce feu d’artifice d’idées géniales. Il déploie des trésors d’imagination pour renouveler cette œuvre qu’on pensait recouverte du vernis de la respectabilité et du sérieux. Eh bien non, Racine peut faire rire et avec brio.

Les pièces moins connues et cultes de Racine sont revisitées de manière complètement loufoque. On pense à Alexandre le Grand et sa scène de duel projetée en ombres chinoises (bienséance oblige), Bérénice et ses silences pesants restitués comiquement (la pièce ne repose sur rien), Iphigénie dont l’action est mimée par des clowns, Britannicus vue par le biais d’un garde muet et l’interview barrée de l’auteur ou encore Athalie et Esther, tragédies chrétiennes qui deviennent des comédies musicales de Broadway sur fond sonore angoissant à la Psychose.

La fin du spectacle est constituée de deux moments bien différenciés : une parodie des Alcooliques anonymes à tomber par terre. Les comédiens s’avancent masqués (clin d’œil à la tragédie antique) et content avec gêne leur dépendance à Racine. Cette addiction paraît résolue par une thérapie de groupe mais la pièce s’achève par la scène plus culte de l’auteur : l’aveu de Phèdre. Plus de second degré ici. Alberto Lombardo, poudré de blanc, incarne la reine incestueuse qui déclame de manière pathétique un « Je t’aime »  intense sous les yeux médusés de sa nourrice Œnone. Final en apothéose qui revitalise l’impact toujours aussi puissant de ce moment d’anthologie littéraire.

Emmenez donc toute votre famille, vos élèves, en résumé toutes vos connaissances, voir Racine par la racine. Hommage intelligent, drôle, très bien conçu et superbement interprété, En sortant de salle, on n’a qu’une envie : se précipiter chez soi pour relire l’intégrale de Racine et voir ses tragédies sous un regard neuf. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

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