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Alain Françon

Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

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Alain Françon, Poséidon bondien

Quelle étrange idée d’avoir choisi La Mer pour faire entrer Edward Bond au répertoire de la Comédie-Française ! Après le scandale provoqué par le bébé lapidé dans Sauvés, Bond revient à une esthétique beaucoup plus traditionnelle et romanesque, à mille lieues de la violence énigmatique des Pièces de guerre. Intime connaisseur de Bond, Alain Françon s’attelle à ce morceau inconnu dans nos contrées avec une éblouissante maîtrise : il démontre (après Les Trois Sœurs ou La Trilogie de la Villégiature) une fois de plus son talent synergique à mobiliser les forces vives d’une troupe imposante et rayonnante (près de quinze comédiens !). L’ancien directeur de la Colline métamorphose la Salle Richelieu en une mystérieuse dune déchaînée par les éléments : prenez garde à la tempête !

On pourrait paraphraser l’intrigue de La Mer en reprenant le titre de l’autobiographie de Zweig, Le Monde d’hier. Bond semble fusionner Au Bonheur des dames et Tailleurs pour dames en offrant le cadre d’une petite ville anglaise située au bord de la mer du Nord en 1907. Un univers clos et replié sur lui-même, satisfait de vivre en autarcie et protégé (en apparence seulement) des méfaits de l’extérieur. Au centre de cette communauté, trône Louise Rafi, une riche matrone caustique. La stabilité de son règne vacille le jour où l’on retrouve échoué sur la plage, Collin, le futur époux de sa nièce Rose. Willy, son compagnon d’infortune a survécu, lui. Comment réapprendre à vivre quand on perd une moitié de soi ? Une enquête s’ouvre alors et les pistes les plus farfelues abondent, comme celle de martiens exterminateurs…

Microcosme atomique complexe
Si la trame de La Mer ne brille vraiment pas par son originalité, l’ambiguïté des registres à l’œuvre occasionne un renversement burlesque tout à fait prégnant. Evens, le clochard ivre résume à merveille cette philosophie en guise de conclusion (néanmoins maladroitement illustrative et poussive) : « Sans tragédie, il n’y a pas de rire. » La vie, comme le théâtre (malicieusement mis en abyme lors d’une répétition délirante du mythe d’Orphée), peut basculer en un instant d’un extrême à l’autre. Tel le ressac marin, les atomes de ce microcosme étriqué s’attirent et se repoussent et vivent ensemble en un agglomérat hétérogène.

Françon capte l’essence de la pièce avec la finesse d’un vieux loup de mer habitué aux distributions conséquentes. Poséidon dans l’âme, le metteur en scène orchestre son Olympe aquatique avec un sens frappant de la mosaïque : chaque comédien trouve sa place et parvient à exister sur le plateau. La circularité globalement homogène de la parole assure la cohésion d’un monde polymorphe à la tranquillité brusquement agitée.

Sur le mode du tableau impressionniste magnifiquement dessiné par la scénographie en trompe-l’-œil de Jacques Gabel, les artistes de la maison de Molière donnent le meilleur d’eux-mêmes à commencer par l’impériale Cécile Brune. Toujours aussi impressionnante dans le rôle de matrones impitoyables, elle imprime une autorité tranquille à son personnage, entre cruauté raffinée et élan généreux. Hervé Pierre détonne en marchand de tissus illuminé, écrasé par le rouleau-compresseur du capitalisme. Jérémy Lopez campe un Willy au cœur simple à l’évidente bonté. Elsa Lepoivre s’avère absolument délicieuse de drôlerie en dame de compagnie prête à tout pour se faire remarquer (l’épisode du concours des vocalises lors des funérailles censées être pathétiques de Collin est un régal dans le genre). Seul petit bémol, les changements de décor beaucoup trop nombreux entravent la vélocité d’une action rendue parfois ronronnante.

Françon dompte ainsi La Mer avec une élégance fin de siècle : en combinant son expérience du répertoire bondien à celle de la troupe du Français, il assume un travail d’une belle limpidité, tout en entretenant avec agilité le fracas aussi bien météorologique qu’émotionnel d’une micro-société tiraillée entre le désir d’un nouveau départ et l’attachement à une terre isolée. ♥ ♥ ♥

LA MER d’Edward Bond. M.E.S d’Alain Françon. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h15.

© Christophe Raynaud de Lage

Les grands méchants loups conjugaux d’Alain Françon

Inutile de le nier, vous adorez assister à des crêpages de chignons au théâtre. Tranquillement installés dans vos sièges, vous effectuez votre propre catharsis conjugale en observant avec délice et effroi le naufrage d’un ménage en crise.  Si les comédies actuelles raffolent de ces disputes qui finissent toujours par du rabibochage, Edward Albee, lui, assume une démarche explosive. Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, naturalisme et jeu fictionnel se marient jusqu’au vertige dans un règlement de compte aussi venimeux que délectable. Au Théâtre de l’Œuvre, Alain Françon organise son combat de boxe avec le doigté d’un magicien du doute. D’une finesse rare, comme d’habitude, dans sa direction d’acteurs, l’ancien patron de la Colline peut compter sur les talents d’un quartett affamé de violence, Dominique Valadié en tête.

Qui a peur de ?… débute comme une comédie bourgeoise américaine des années 70. Martha et Georges, un couple d’universitaires, rentrent ivres dans leur demeure cossue. L’excentrique maîtresse de maison a invité pour un dernier verre Honey et Nick, deux jeunes tourtereaux tout juste installés dans le campus. Sous couvert de plaisanterie, les hôtes déballent leur linge sale devant un public médusé qui se prendra finalement au jeu des répliques acides… Soirée cauchemardesque en perspective.

Edward Albee dissèque admirablement bien les failles du couple dans sa pièce incendiaire. Avec un art du dialogue qui fait mouche, le dramaturge s’emploie à refléter en miroir les névroses d’un ménage qui ne parvient plus à communiquer que sous la forme de gamineries cruelles et ironiques. Ce ping-pong verbal incessant se suit sans temps mort, les deux adversaires en ont sous le coude. Cependant, sous le vernis évident de la crise conjugale, se dissimule une autre strate thématique irriguant peut-être davantage l’ensemble de la comédie dramatique. La dimension ludique et métathéâtrale de Qui a peur de ?.. s’inscrit plus insidieusement et plus profondément dans les esprits. En anglais, « play » évoque à la fois la pièce de théâtre mais aussi les jeux enfantins. Albee réunit ces deux acceptions dans un étourdissant procédé de poupées russes. Où se situe la frontière entre l’illusion et la réalité ? Martha et Georges sont-ils des mythomanes compulsifs ou des douleurs cachées existent-elles bel et bien ? On ne saura jamais, par exemple, si Jimmy, le fils fraîchement majeur et source de disputes, est issu du fruit de leur imagination ou s’il est bien en chair et en os. C’est toute la force d’une pièce constamment sur le fil de la folie discursive.

Quartett infernal
Alain Françon parvient magiquement à restituer cet entre-deux indécis et terrifiant dans sa mise en scène. Déjà, le décor mi-décati, mi-chic de Jacques Gabel inscrit l’espace dans une troublante irréalité. À jardin, un imposant fauteuil noir ; à cour une descente d’escalier élégante. En guise de moquette, un revêtement rouge sang tâché de moisissure grise. Ensuite, les lumières géométriques, dignes des tableaux angoissants et mélancoliques de Hopper, découpent le plateau de façon glaçante. Cette atmosphère de polar vaporeux et alcoolisé se vérifie dans l’interprétation du quatuor, capable de retournements saisissants.

Dominique Valadié trône au sommet de la névrose en harpie-gamine totalement bordeline. Ce complet contre-emploi de vieille sorcière séductrice lui permet d’occuper la scène avec une prestance hypnotique. En même temps, elle suscite à la fin de la pièce une compassion terrible. Valadié dessine le portrait d’une femme couillue et libre, qui sait s’imposer avec excès tout en dévoilant un sensibilité maternelle à fleur de peau. On sent le trauma refluer violemment lorsque la dernière blague de Georges dépasse les limites. À ses côtes justement, Wladimir Yordanoff campe un mari apparemment castré et soumis dont la perfidie éclate avec d’autant plus de méchanceté. Universitaire raté, potentiel assassin involontaire de ses deux parents, il traîne ses casseroles avec une rancœur palpable. Le couple de comédiens restitue avec un art consommé de la répartie et de la volte-face les égarements du cœur et de l’esprit de ces êtres pas si mal assortis que cela. La jeune et délicieuse Julia Faure apporte une touche de légèreté bienvenue dans son emploi de nunuche coincée et vite dévergondée tandis que Pierre-François Garel incarne brutalement un biologiste carriériste.

Alain Françon arrive donc à ménager un suspense haletant dans ce combat oratoire sans répit et autodestructeur par la somme de quatre diamants bruts aux multiples facettes. Cette mise à mort sans issue se déroule dans un cocon de banquet festif défraîchi, comme pour signifier la déliquescence inévitable du mariage après des débuts heureux… ♥ ♥ ♥ ♥

QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ? d’Edward Albee. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre de l’Œuvre.  01 44 53 88 88. 2h.

© Dunnara Meas

aff_toujours_tempete

À l’Odéon, Alain Françon crée Toujours la tempête, la nouvelle pièce de Peter Handke. Une fresque historico-familiale âpre et exigeante sous forme d’hommage à la langue natale et minoritaire;

Pas de hic et nunc dans ce maelstrom spatio-temporel. Une lande-steppe. Moyen-Âge ou actuellement.. Un banc, un pommier, un landau, un sécateur pour cartographier cet espace pentu et informe. Sur cette terre désolée, Moi (solide Laurent Stocker, narrateur maître du jeu à l’écoute et curieux) convoque son passé afin de retracer son propre fil généalogique : Toujours la tempête entrelace l’histoire intime d’une famille de 1930 à nos jours et les ravages de la Seconde Guerre mondiale sur la région natale de Handke, la Carinthie.

Cette région autrichienne concentre une forte minorité slovène : la déferlante nazie contamine le logos et s’approprie le patrimoine culturel d’une communauté prête à défendre corps et ongles son territoire et ses racines. Fortement autobiographique et presque cathartique, la nouvelle pièce de Handke plébiscite le multilinguisme et érige la langue en arme de résistance antifasciste.

Toujours la tempête commence par désarçonner : fusionnant le discours trivial du quotidien avec un univers fantastique où vivants et morts dialoguent naturellement, la pièce trouve rapidement son équilibre par cet onirisme réaliste. Moi, sa mère, ses trois oncles, sa tante et ses grands-parents maternels cohabitent dans un pré post-apocalyptique où la force de la remémoration suffit à tendre vers une cohérence dramatique.

L’éducation paysanne de Handke se traduit ici par l’évocation d’une tribu au caractère bien trempé disposée à la métamorphose : que ce soit la tante Ursula (prodigieuse Dominique Valadié, à l’intonation méconnaissable de petite fille rejetée), vilain petit canard devenu résistante convaincue ou bien l’oncle Gregor (pitoyable Gilles Privat, excellent en idéaliste brisé), arboriculteur borgne transformé en commandant impitoyable des Partisans, les plus faibles peuvent se révéler des héros. Mais cette opération magique s’accompagne d’un terrible retour à la réalité lorsque les soi-disant alliés vous trahissent et vous abandonnent, saccageant votre utopie révolutionnaire.

Le texte de Handke, volontiers bavard, s’articule donc autour du poids de l’héritage et de la question des origines : la mère (irradiante Dominique Reymond) cherche désespérément à retrouver le père officier allemand de son fils en vain tandis que Moi subit une épiphanie de plein fouet : il doit être l’acteur de sa vie et non plus se réfugier dans une Histoire passée. Si la première partie de deux heures se suit avec attention, fonctionnant à rebours par petites touches pointillistes ; après l’entracte, l’intérêt se gâte. La faute à un récit qui patauge et dont le souffle épique collectif initial perd de sa vigueur au profit d’un statisme plus ennuyeux.

Françon parvient à dompter la tempête handkienne par une rigueur salutaire : finalement, sa mise en scène se révèle très sobre. Pas d’artifices inutiles mais des trappes magiques qui renvoient aux contes ou des pommes en suspension. L’ancien directeur de la Colline s’appuie surtout sur une impeccable direction d’acteurs. Pas question de se priver avec ces huit grands comédiens en présence dont l’alchimie fait des étincelles.

Le grand-père refuse d’employer les termes d’amour, de religion ou de tragédie sous son toit. Pourtant, Toujours la tempête résonne comme un tourbillon de fierté affectueuse envers une langue mutilée, le slovène. Handke ne verse pas dans la facilité avec cette pièce assez peu accessible malgré une langue ultra réaliste. Françon restitue avec fidélité ce monde en déclin mais pourtant toujours debout malgré l’hécatombe familiale.  ♥ ♥ ♥ ♥

© Michel Corbou
© Michel Corbou

Une longue histoire d’amour théâtrale lie Edward Bond à Alain Françon : le metteur en scène a grandement contribué à faire découvrir le dramaturge anglais en France en adaptant notamment ses Pièces de guerre il y a tout juste vingt ans. L’entente entre les deux se révèle à ce point concluante que Bond écrit pour Françon cinq pièces regroupées sous la « Quinte de Paris » dont Les Gens constitue le quatrième volet. Publiée en 2005, cette vision post-concentrationnaire du monde fait évoluer un quatuor de personnages désœuvrés et déshumanisés. Comment survivre dans un univers où plus rien n’existe ? Comment ne pas céder à la noirceur absolue lorsque l’on n’a plus foi en rien ? En se frottant à un dramaturge qu’il connaît dans les moindres détails, Françon signe au TGP de Saint-Denis une adaptation paradoxalement haletante et suspendue, très physique et par ailleurs méditative. Cette alliance des contraires peut surprendre mais la sauce ne tourne jamais au vinaigre. Les comédiens assurent une performance rigoureuse et hallucinée, et le souffle pestilentiel de cette déliquescence universelle nous est crachée avec dégoût au visage. Du grand art.

Un immense décor d’une froideur terrifiante accueille les spectateurs lorsqu’ils entrent dans la belle salle boisée du TGP. Terne, grisâtre et incliné, la scène fait d’entrée penser à un paysage de survivants. Bombes atomiques, guerre mondiales et luttes intestines ont modelé une plaine désolée et sanglante. Résultat, en 2077, le monde repose sur des ruines béantes. Seuls rescapés de cette affreuse destruction, trois hommes et une femme déambulent tristement dans ce no man’s land : Lambeth, la dépouilleuse de cadavres ; Postern, un soldat à l’agonie ; Margerson, un homme traumatisé par la violence de la guerre et Quelqu’un, un jeune désespérément amnésique. Quatre clochards en lambeaux tâchant de s’accrocher tant bien que mal à la vie. Un combat de tous les jours.

Les Gens, dans son titre même résonne de façon terriblement ironique puisque l’imprécision du nom renvoie à une prétendue multitude, désigne ici un univers défini seulement par quatre pauvres vagabonds. Les personnages ne semblent pas comprendre ce qu’ils s’adressent et s’enferment dans leur discours sans venir en aide à l’autre. Régis par leur égoïsme et la recherche de leur propre paix intérieure, ils se retrouvent cependant à s’affronter. À partir de là, le duel pour la survie peut commencer.

Il est vital de constater à quel point les objets jouent un rôle dramatique inhérent à cette pièce. Ce sont eux qui sont dotés d’humanité néanmoins teintée de cruauté. Le revolver représente l’apogée du pouvoir et est tenu à tour de rôle par chacun des personnages. Symbole du retournement de situation, il concentre toutes les tensions. Quelqu’un au départ se rapproche de Postern car il pense que celui-ci peut lui fournir des indices quant à son identité mais au final, le jeune homme n’hésite pas à braquer son arme sur le combattant. Les habits par métonymie évoquent les rescapés : le pull d’enfant que serre Lambeth autour de Postern afin d’abréger ses souffrances se voit ainsi doté d’un caractère spécifique. Idem pour le manteau, central dans l’intrigue puisqu’il véhicule à la fois un réceptacle mémoriel, un abri contre le froid et un enjeu de survie. D’ailleurs, Postern répète comme une litanie obsédante « Boutonne-toi ! », ordre qu’il s’adresse à lui-même mais pourquoi ? Pour cacher l’indécence et l’horreur de la situation ? Pour conserver un minimum de dignité à l’approche de la mort ? On ne saurait trancher.

Les Gens met en avant l’aspect constant d’entre-deux glauque et lugubre de la pièce : les personnages sont des zombies, à la fois morts puis ressuscitant mais toujours mal en point. Évoluant dans un Enfer terrestre dévasté, nos anti-héros déambulent dans une lumière crépusculaire cauchemardesque, due au beau travail de Joël Hourbeigt. Ces pâles pantins s’agitent en vain, condamnés à un voyage éternel sans possibilité de rédemption.

L’autre thématique incontournable de la pièce tourne autour de la responsabilité : les trois hommes sont en effet taxés de gangsters de l’armée ayant perpétré des exactions inimaginables sur la population. Sauf que l’ambiguïté des propos de Bond semble dédouaner les personnages d’une faute qu’ils auraient plus que probablement commise. Par un jeu d’écho, deux phrases frappent nos oreilles : « Tu n’as pas pu tuer » et « J’ai tué ». Qui croire ? Opèrent-ils un déni ou cachent-ils leurs immondices ? On ne saura jamais et tant mieux. Une part de mystère permanente vient planer sur ces potentiels filous.

La mise en scène de Françon joue sur les espaces et la profondeur de champ : les décors de Jacques Gabel permettent aux personnages d’évoluer dans un environnement bien trop vaste pour leurs frêles épaules et permet de faire ressortir leur fragilité. Il ne faudrait pas pour autant négliger l’incroyable jeu physique d’Aurélien Recoing, passionnant en chien fou souffrant le martyre. Dans une scène particulièrement difficile à supporter, l’acteur semble manger de la boue ou des excréments à la limite de la boulimie et son corps laisse couler les traces de sang provenant d’une méchante plaie au ventre. Incarnation des ravages de la guerre, Postern est également un personnage absurde, capable de provoquer un rire noir chez le public. Pierre-Félix Gravière, lui, donne à apprécier l’évolution de son rôle, passant d’un jeune amnésique innocent et perdu à un tortionnaire implacable avec une fraîcheur saisissante. Alain Rimoux campe avec folie et couardise un homme torturé psychiquement par la brutalité des combats : la langue de Bond, si économe verbalement, trouve son acmé dans les paroles du vieux fou qui ne cesse de répéter son traumatisme. Enfin, Dominique Valadié reste sans doute celle qui nous a le plus impressionnés. Magistrale en voleuse pragmatique et imperturbable, la comédienne s’improvise marchande macabre avec un calme olympien. Songeons à sa couture au moment de crise le plus aigu. Émouvante à pleurer lors de sa parabole du bon et du mauvais fils, l’actrice insuffle profondeur à son rôle de victime au fond.

Ainsi, la mise en scène des Gens par Alain Françon continue d’explorer avec succès les méandres infernaux du cœur humain, tout en conservant cette forte part d’indétermination qui fait tout le charme des textes bondiens. L’ancien directeur de la Colline s’entoure d’une distribution de haut vol restituant avec une fatalité résignée et en même temps hargneuse la survie entravée de ses personnages. Si vous aimez le théâtre exigeant et sombre, ne tardez pas à vous rendre au TGP. Vous en sortirez secoués. ♥ ♥ ♥ ♥

© Michel Corbou
© Michel Corbou

Après un triomphe la saison passée, La Trilogie de la villégiature est reprise salle Richelieu pour à peine quinze jours de représentations. On ne saurait que trop vous conseiller de vous précipiter sur ce triptyque de Goldoni, mis en scène avec rigueur et délectation par Alain Françon, un habitué du Français. Le bel esprit de troupe de la maison de Molière est parfaitement incarné dans cette comédie truculente mais bien pessimiste.

Goldoni, contemporain de Beaumarchais, se veut un peintre de la société de son époque. Centrant l’intrigue de La Trilogie autour de bourgeois désargentés, obnubilés par les apparences et leur respectabilité, le dramaturge italien passe au scalpel la déliquescence de cette bourgeoisie échouant à assimiler les codes de l’aristocratie.

Englués dans cette toile d’araignée mensongère, ces bourgeois sont prêts à s’endetter pour pouvoir s’offrir une escapade à la campagne, dans l’espoir de ridiculiser ces aristocrates aisés.

Alain Françon a choisi de monter sur scène les trois parties de La Trilogie dans un spectacle fleuve de quatre heures trente. Dans La Manie de la villégiature, deux familles sont affairées à s’occuper des préparatifs. Dans Les Aventures de la villégiature, l’action se cristallise autour d’un moment de quiétude mêlant jalousie et romance. Enfin, dans Le Retour de la villégiature, les illusions se sont brisées. Ne restent que le dépit et la vertu, au détriment de l’amour sincère.

La pièce suit donc une ascension descendante : le ton badin du début, correspondant à l’exposition, renvoie clairement à la comédie. Les personnages sont pressés, sans le sou certes, mais joyeusement impatients de partir prendre des vacances à la campagne. L’air est à l’insouciance et à l’épicurisme malgré les caisses vides. Un moment d’apaisement vient ensuite avec une belle réception sur une terrasse, assortie d’élégants lampions et d’une violoncelliste exquise. La langueur est reine. La fin signe la décrépitude de la société bourgeoise vénitienne. La fête est finie, la banqueroute achevée bien qu’un espoir de changement éclaire un peu cette atmosphère lugubre. Le microcosme est envahi par les ténèbres ; la maison de Madame Costanza est sale, grise et terne. Le temps est figé, les mouvements lents, la désillusion installée. Finies les plaisanteries et place à la vertu bien pensante et ennuyante. Goldoni mêle la comédie au drame avec la même efficacité : on passe du rire aux larmes de manière progressive, les transitions sont subtiles même si prévisibles. La structure de ces trois parties se révèle implacable : les bourgeois sont punis de leur orgueil et renvoyés à leur réelle condition. Les masques tombent et la réalité reprend ses droits. Le constat, amer et cruel est d’autant plus cynique que le début de la pièce était léger. Les mariages, normalement consécrations d’un bonheur amoureux, n’apportent pas vraiment la joie escomptée. Dure chute pour ces mondains en quête de reconnaissance sociale de se voir ainsi déclassés…

Pour incarner cette bande de bourgeois envieux, le Français déploie les meilleurs éléments de sa troupe. Laurent Stocker campe un Leonardo farouche et jaloux en diable ; Michel Vuillermoz, un Ferdinando pique-assiette et mauvais à souhait tourmentant une Danièle Lebrun exquise en vieille veuve cougar et maniérée. Adeline d’Hermy et Benjamin Lavernhe forment un couple de jeunes clowns cabotins et virevoltants. Elsa Lepoivre et Éric Ruf incarnent des valets d’une touchante gravité, en se révélant bien plus matures et responsables que leurs maîtres. Bruno Raffaelli joue un Fulgenzio plein de sagesse, digne et honnête. Hervé Pierre est excellent en père soumis et faible devant les exigences de sa fille.

Deux actrices se distinguent de la distribution : Anne Kessler endosse son rôle de Vittoria avec une jubilation jouissive et fait preuve d’une hystérie coquette hilarante. Ses apartés mesquins et médisants s’avèrent savoureux et ses mimiques impayables. La comédienne est parfaite dans son personnage. L’autre excellente surprise se nomme Georgia Scalliet… Celle qui nous avait exaspérés dans Troïlus et Cressida avec sa voix traînante et geignarde trouve enfin un rôle de composition. Elle est tout simplement brillante en Giacinta et étonne par les nuances qu’elle apporte à son personnage, qui est un peu l’héroïne de la pièce. Géniale en pouliche hypocrite méchante et mondaine, notamment dans ses piques avec Vittoria, la jeune femme irradie aussi dans le désarroi, torturée par ses deux amants. La bienséance semble céder à la passion avant de reprendre le contrôle. Bravo à Mademoiselle Scalliet qui a su donner l’épaisseur nécessaire à son personnage.

Un petit bémol concernant le personnage de Guglielmo, incarné par Guillaume Gallienne. Le comédien semble bien mou et nous a paru manquer du feu nécessaire pour jouer le rôle d’un prétendant enflammé de désir. Sa prestation, assez terne, aurait pu être amplifiée par plus d’ardeur et d’énergie. Dommage.

Autre bon point : les costumes de Renato Bianchi sont sublimes et extrêmement bien travaillés. Les robes des coquettes surtout sont magnifiques.

Alain Françon signe donc avec La Trilogie de la villégiature une mise en scène rigoureuse et éclatante d’une sombre joie. Sa direction d’acteurs est remarquable tout comme le soin apporté à la scénographie et aux costumes. Une adaptation de qualité, à découvrir d’urgence au Français. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Les Trois sœurs constitue l’avant-dernière pièce de la tétralogie tchekhovienne. Écrite au début du siècle en 1901, après Oncle Vania et trois ans avant La Cerisaie, elle raconte la déréliction de trois sœurs qui rêvent de retourner à Moscou, la ville de leur enfance, leur paradis perdu, de se marier ou de travailler. Pièce de l’espoir puis des désillusions, Les Trois Surs nous embarquent dans une Russie reculée, aristocratique mais décrépie où la bourgeoisie et le pragmatisme grignotent les rêves et les désirs, annihilent la joie et les plaisirs.

La trinité sororale se compose de l’aînée Olga, institutrice vieille fille qui rêve de se marier, de Macha la cadette mélancolique et mystérieuse et d’Irina la jeune colombe solaire et joyeuse. L’action débute le jour de la fête d’Irina, un an après la mort du père. Le deuil est fini et les sœurs sont en liesse, la vie reprend son cours. Les militaires viennent égayer la maison familiale et de nouvelles connaissances font irruption comme Verchinine le nouveau commandant de la batterie et Natacha, la fiancée d’Andreï, le frère. L’espoir règne. Il sera de courte durée. Quatre ans plus tard, les rêves se sont écroulés et la vie redevient monotone. Malgré tout, les sœurs garderont la tête haute et tiendront le coup.

Alain Françon s’occupe de la mise en scène à la Comédie française. Habitué de Tchekhov, il a déjà travaillé sur Ivanov et La Cerisaie du temps où il était le directeur de la Colline. Françon avance donc sur un terrain connu et sait où il met les pieds. Il offre une relecture classique mais efficace de la pièce. La troupe de comédiens du Français est dirigée d’une main de maître. Florence Viala, Elsa Lepoivre et Georgia Scalliet  sont désarmantes d’harmonie dans le rôle de ces trois sœurs inséparables. La première campe une Olga sérieuse et raisonnable et responsable dans le rôle de l’aînée ; la deuxième incarne une Macha au bord de la folie, torturée et rêveuse, dans son monde ; la troisième joue une Irina flamboyante et rayonnante de vie aspirant au travail mais déchantant rapidement. Coraly Zahonero incarne une Natacha incroyable de sans-gêne et de vigueur : de brebis égarée, elle se transforme en louve vorace qui empiète et empare tout l’espace de la maison familiale.

Les hommes ne sont pas en reste avec notamment le réjouissant Salony joué par un Éric Ruf au meilleur de sa forme et le travailleur tendre Touzenbach, sensiblement incarné par Éric Genovèse. Gilles David est désopilant en nigaud heureux et cocu (Koulyguine) et Michel Vuillermoz convaincant en utopiste fougueux (Verchinine). Enfin, Stéphane Varupenne compose un Andrei épuisé et vaincu par tant de vigueur féminine.

Les Trois sœurs joue constamment sur la tension entre l’idéal et la réalité : l’ambiance languissante rendue par Françon éclaire bien cette opposition. L’action réside dans le langage, dans les discours inconscients ou implicites des personnages : Macha et son obsédant poème, Tcheboutykine et son fameux « Cela n’a pas d’importance », les déclarations d’amour sous-entendues entre Macha et Verchine qui chantent le Boléro…

La pièce dure trois heures, ce qui est conséquent et une baisse de tension se fait sentir après l’entracte. Le décor en carton-pâte est plutôt laid et ne ravit pas vraiment les yeux. Il est aussi dommage que Françon ait choisi d’enfermer les personnages dans des costumes et une atmosphère trop liés à l’époque de la création de la pièce. Un peu de modernisation au niveau de la mise en scène aurait été souhaitable, l’ennui étant par essence une notion intemporelle. Malgré tout, l’adaptation de Françon vaut le détour et satisfera les amateurs de Tchekhov. ♥ ♥ ♥

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