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Adrien Gamba-Gontard

La volte-face goldonienne de Maxime d’Aboville réjouit le Théâtre Hébertot

Après avoir proposé sa version entraînante des Rustres, Jean-Louis Benoît récidive avec Goldoni, dans le privé cette fois-ci, au Théâtre Hébertot. Comédie bouillonnante à double-face, Les Jumeaux vénitiens explore les troubles de l’identité. Avec le génial Maxime d’Aboville dans le rôle-titre, la soirée ne peut être que délicieuse. Il mène la danse avec gourmandise coutumière et se démène comme un beau diable. Son énergie intarissable fait oublier les tariscotages de la pièce qui s’embourbe dans des longueurs inutiles.

Le thème de la gémellité a toujours été un formidable terreau comique pour les dramaturges, Shakespeare en tête. Il offre des quiproquos en pagaille et des situations ubuesques. L’action des Jumeaux vénitiens oppose deux frères qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau mais au caractère diamétralement opposé. D’un côté, Tonino excelle par ses bonnes manières et son honnêteté et de l’autre côté Zanetto, épouvantable rustre. Vingt ans après leur séparation, les voilà réunis sans le savoir à Vérone pour retrouver chacun leur promise. Bien sûr, des confusions identitaires vont semer le trouble.

Un classique de bon goût
La dramaturgie goldonienne repose ici sur une construction en double qui aurait gagné à être moins dense et abracadabrantesque. Le principe de vraisemblance n’est pas vraiment à l’honneur ici et l’intrigue s’éparpille dans des énormités qui desservent son intérêt. La pièce dure deux heures ; pour une comédie, c’est trop long. Saluons néanmoins le coup de fouet vivifiant que Benoît insuffle à cet ensemble alerte. La fluidité des décors crème qui montent et descendent à la vitesse de l’éclair, l’utilisation totale de l’espace qui crée du relief et de la profondeur dynamisent la mise en scène. Au demeurant très classique, mais au sens noble et non poussiéreux du terme, le travail de Benoît a du cachet. Les somptueux costumes d’époque signés Frédéric Olivier égayent la scène : pas besoin d’actualiser ici des propos qui résonnent de façon très actuelle. Le public d’ailleurs rit de bon cœur face aux innombrables péripéties de nos Italiens.

Maxime d’Aboville domine la distribution avec un éclat comique qui n’appartient qu’à lui. Janus ébouriffant, il joue sur les deux tableaux avec facétie. Jeune homme bien élevé aussi bien que pouilleux sans gêne (son accent mi-chti ; mi-provencal est hilarant), il passe d’un rôle à l’autre naturellement. À ses côtés, Olivier Sitruk campe un Tartuffe inquiétant et ridicule ; Benjamin Jungers un Arlequin plein de panache ; Agnès Pontier une domestique pleine de gouaille… Toute la distribution tourbillonne autour d’Aboville et se meut avec complicité au rythme des combats d’épée et des déclarations enflammées. ♥ ♥ ♥

LES JUMEAUX VÉNITIENS de Carlo Goldoni. M.E.S de Jean-Louis Benoît. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 2h.

© Bernard Richebé

Le Poignard de la jeunesse touche en plein cœur

Comment et pourquoi devient-on terroriste ? Pour qui fait-on la révolution ? Au Théâtre de Belleville, Alexis Laveda-Waksmann tente de répondre à ces questions problématiques avec Poignard. La pièce du Brésilien Roberto Alvim dissèque le processus d’embrigadement d’une jeunesse révoltée et naive dans ses idéaux. Dans une atmosphère interlope de polar, la parodie côtoie la violence dans un mariage dérangeant. La mise en scène fait la part belle aux jeunes comédiens qui se glissent avec un bonheur évident dans la peau d’apprentis criminels. Prometteur.

Dans Poignard, les jeux de dupes s’emboîtent comme des poupées russes. À l’origine, un mystérieux individu (inquiétant Adrien Gamba-Gontard, en total contre-emploi) décide de relancer la croissance économique et augmenter le budget de la sécurité publique en recrutant un groupe terroriste révolutionnaire. En échange d’une promesse de gloire immédiate, il charge une taupe de mener à bien cette mission. Les jeunes recrues, loin de se douter de cette manipulation, se lancent à corps perdu dans la bataille en ciblant un groupe de pop suscitant l’hystérie, les TNT. L’incarnation même de la vacuité et de la superficialité.

La pièce d’Alvim met en parallèle deux phénomènes fondés sur la fascination et l’effet de masse : d’un côté, le terrorisme séduit les foules par son enfièvrement et sa volonté de changer le monde de fond en comble alors que de l’autre côté, la pop culture matraque son public de chansons sirupeuses et dénuées de sens. La mise en abyme orchestrée par Poignard se retrouve particulièrement bien exploitée par Alexis Laveda-Waksmann notamment lors des concerts et des interviews hilarantes du groupe à midinettes. Un trio de beaux garçons en mini-shorts moulants (Guillaume Perez, Benjamin Tholozan et Julien Urrutia) fait le show et la société du spectacle tourne à fond la la caisse. Entre  « teen movie » et « thriller politique », Poignard met surtout en lutte une jeunesse confuse et sans repères. Le nom de leur cellule, Club Mickey, et le titre même de la pièce symbolisent à eux seuls le décalage entre la soif révolutionnaire et l’inexpérience naïve de ces marginaux. Utiliser une arme blanche, le poignard, pour commettre un attentat montre bien l’incompétence et le délire utopique de ces jeunes.

Des jeunes au diapason
Alexis Laveda-Waksmann joue beaucoup sur le clair-obscur pour manifester la dichotomie entre les feux du succès des TNT et l’opération terroriste en train de s’élaborer. Le mélange fonctionne très bien et l’alternance entre les deux registres engendre une respiration. L’idée d’utiliser la vidéo et Skype pour représenter le relais entre la nouvelle et l’ancienne génération était pertinente sur le papier mais des bugs techniques ont gâché l’affaire. Ce que l’on retient surtout de cette mise en scène, c’est le nombre élevé de jeunes comédiens sur le petit plateau de Belleville : ils sont dirigés avec finesse et la synergie entre eux ne fait aucun doute. Citons-les tous : Rachel André, Célia Catalifo, Claire Lemaire, Majid Chikh-Miloud.

En définitive, ce Poignard ne manque pas de peps ni d’élan. Assister à la création et aux manœuvres d’un apprenti groupe terroriste s’avère plutôt fascinant. Porté par une jeune troupe au talent indéniable, le spectacle mérite sans doute qu’on s’y penche d’un peu plus près, histoire de comprendre en miroir la déréliction de notre société vouée à un consumérisme vain. ♥ ♥ ♥

POIGNARD de Roberto Alvim. M.E.S d’Alexis Laveda-Waksmann. Théâtre de Belleville. 01 48 06 72 34. 1h25.

© Soledad Pino

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