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La vie en rose malabar de Michel Fau

On avait quitté Michel Fau en fourreau doré, affublé d’une longue perruque brune dans son Récital emphatique d’anthologie. On le retrouve toujours aussi timbré dans Nevrotik Hotel aux Bouffes du Nord. Sauf qu’un brushing blond platine et un tailleur turquoise très 80’s ont remplacé la parure de tragédienne. Les multiples paradoxes de ce caméléon ; sa démesure très contrôlée, son outrance naturelle se retrouvent injectés dans ce spectacle étrange, mélange de comédie musicale désuète et de tragi-comédie carnassière et tendre. De la pure Fau-lie.

Barbie sur scène ? Est-ce bien raisonnable ? Le décor rose bonbon ultra flashy installé dans le cadre prestigieux et chargé d’histoire des Bouffes du Nord ne manque pas d’allure. La star n’est pas encore arrivée sur le devant de la scène qu’une sensation de gravité psychédélique et loufoque imprègne les lieux. Comme toute diva qui se respecte, Michel Fau (ou Lady Margaret plutôt) se fait désirer devant un public conquis d’avance. Elle met aussi les nerfs en pelote de la pauvre réceptionniste qui doit supporter ses incessants caprices… En Normandie, dans un « loft », (on ne dit plus palace en 2016, so ringard) notre Lady s’amourache d’un groom ténébreux au caractère bien trempé, affectueusement surnommé « Boy » (délicieux et caustique Antoine Kahan). Entre jeux de rôles (au choix : marin, chevalier servant, otage…) et fantasme, Christian Siméon revitalise la dialectique du maître et de l’esclave en une série de surprenants renversements.

En rose et noir
L’amour, toujours l’amour avec Michel… Un amour inoubliable qu’on voudrait voir réincarné dans le premier homme qui accepterait de jouer le jeu… Nevrotik Hotel a des airs de Psychose, l’exubérance sans complexe en plus. Fau, c’est le paroxysme de l’emphase : il en fait des tonnes, on aime ou on déteste. En tous les cas, il se jette corps et âme sur le plateau, susurrant des mots doux ou cochons, hurlant la perte et l’appel au plaisir  à travers des chansons aux mots d’esprit bien troussés.

La maladie d’amour sous forme de catharsis kitch et fantastique à laquelle nous invite Michel Fau s’inocule avec une contagion extrême. On en redemande !

NEVROTIK HOTEL de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h30. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marcel Hartmann

Les Coquettes : un trio de chipies qui donne le la

Il était une fois trois bonnes copines : une blonde, une rousse et une brune. Mues par leur passion commune pour le chant et la comédie, elles se lancent dans un spectacle hybride qui jette le feu aux poudres du Grand Point Virgule. Méfiez-vous des apparences : si Les Coquettes jouent les pin-up élégantes, leur langage se veut sacrément fleuri ! En accentuant précisément ce contraste, le trio de chipies touche en plein dans le mille. Le public en délire leur fait les yeux doux. Et nous aussi.

Les Coquettes n’ont peur de rien : leur minois gracile et innocent cache un florilège de paroles crues déconseillées aux âmes pudibondes. Féministes trash, elles auscultent les préoccupations souvent futiles (mais pas tout le temps) de leurs consœurs dans un esprit résolument bon enfant. L’épilation, les Louboutin, la chatte (oui oui), le kamasutra, la petite fessée du dimanche soir et autres joyeusetés sont passées en revue avec un abattage assez monstrueux.

Têtes brûlées
Lola Cès, Marie Facundo et Juliette Faucon, en plus de chanter divinement bien, sont rigolotes comme tout. Langues de vipères bitchy, pestouilles et expertes ès cassage, elles ressemblent à s’y méprendre à des Têtes Brûlées. Vous savez, ces bonbons qu’on dévorait dans la cour de récré et qui cachaient bien leur jeu car douces au dehors et piquantes au dedans. Les textes, au cordeau, reflètent une liberté de ton salvatrice en ces temps moroses. On attend avec impatience les prochaines vacheries que vont se lancer les filles tout en adoptant un ton sucré d’autant plus dévastateur !

Les Coquettes, savant mélange entre les loufoques triplettes de Belleville et les Pointer Sisters survoltées, rempliront à coup sûr l’Olympia. Et on prédit que cela se fera incessamment sous peu…

LES COQUETTES. Le Grand Point Virgule. 01 42 78 67 03. 1h15. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Dark Circus : le noir et le blanc épousent la beauté de l’instant

Bienvenue au Dark Circus ! Si vous espériez déguster de savoureuses barbes-à-papa en vous émerveillant devant des numéros respirant la joie de vivre, fuyez votre chemin ! Les amateurs d’humour grinçant et macabre devraient en revanche se régaler : l’histoire concoctée par Pef et brillamment mise en musique et en scène par Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet est un petit bijou nocturne.

Nous sommes conviés à une expérience unique fondée sur la beauté de l’instant, sur une poésie de l’insaisissable : si les circassiens décèdent tous d’une mort brutale (la trapéziste s’écrase sur le sol, le lanceur de couteaux est victime d’une maladresse ou le dompteur de fauves finit dévoré par sa bête…), leur trépas n’a rien d’effrayant. Les bambins réagissent plutôt de bon cœur à ces séries de décès inattendus.

Magie de l’éphémère 
Aucun tour de magie ici, tout se déroule à vue : le duo d’artistes fonde son esthétique sur la transparence et l’authenticité. Jardin et cour sont mobilisés : le public observe avec attention le spectacle en train de se construire sous leurs yeux : tout est projeté ensuite au milieu de la scène et on reste ébahis devant tant de maîtrise : un simple jet de sable permet de créer un décor, un manche de guitare se transforme en dresseur de lions… Dans un univers régi par le noir et le blanc, les saynètes prennent vie à toute vitesse et leur création ex nihilo laisse rêveur. Quelques coups de crayon, de pinceau ou de feutre configurent un cirque un brin glauque présidé par un Monsieur Loyal accro au Lexomil. Le degré de synchronisation entre les deux performeurs tutoie les sommets ici : la machinerie dévoilée sans trucages au public donne l’illusion d’une accessibilité, d’une facilité dans l’exécution alors que cela demande une rapidité et une maîtrise incroyables. En sortant du Monfort, on se prend à devenir calligraphes. Une calligraphie qui finira par se teinter de couleurs et de paillettes… ♥  ♥  ♥  ♥

DARK CIRCUS de Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet. D’après une histoire de Pef. M.E.S des auteurs. Monfort-Théâtre (en partenariat avec le Théâtre de la Ville). 01 56 08 33 88. 55 min.

© Anne-Christine Poujoulat

Le Cerf et le Chien : la forêt de la tolérance

Après Le Loup, Véronique Vella plonge dans un autre chapitre des Contes du chat perché de Marcel Aymé au Français. Avec Le Cerf et le Chien, la sociétaire s’aventure dans un univers gentiment désuet qui prône le droit à la différence et la tolérance. Les comédiens se prêtent volontiers à ces métamorphoses animalières et effraient autant qu’ils émeuvent.

Marinette et Delphine ont grandi : fini l’emprisonnement dans la maison, le monde extérieur leur ouvre grand les bras. Quand un cerf poursuivi par une meutre de chiens enragés demande l’asile, les jeunes filles acceptent et le protègent. Animal épris de liberté, le cerf va se plier aux exigences de la vie domestique mais le naturel reprend vite le galop… Un désir de retourner dans la nature qui se payera au prix fort.

Sous ses apparences de conte d’antan au vocabulaire d’autrefois et aux accents parfois un brin Bisounours, Le Cerf et le Chien laisse échapper des effluves de cruauté et de violence. Les chansons rétro ajoutées par Véronique Vella soufflent le chaud et le froid : parfum d’insouciance fleuri ou menaces à peine voilées. On sourit et on tremble. La belle scénographie de maison de poupée de Julie Camus nous prend par la main et nous entraîne dans un monde inquiétant et rassurant à la fois.

Animaux humains
La metteur en scène n’a pas choisi de grimer totalement les comédiens en animaux : un accessoire suffit à éveiller l’imagination, et la personnalité des acteurs modèle la représentation de chaque bête : Michel Favory est idéal dans le rôle du chat philosophe avec ses habits élégants et sa patte de fausse fourrure ; Jérôme Pouly ressemble à un Cerbère effrayant, emmitouflé dans son gros manteau (mention spéciale au costume d’Isabelle Benoist et à ses multiples têtes canines) ; Stéphane Varupenne s’impose clairement en bœuf bourru, un peu simplet mais tellement attachant. Enfin, Elliot Jenicot était tout trouvé pour incarner un cerf rock-star avec ses bagouzes, ses bracelets et son air farouche.

Côté humains, Véronique Vella et Elsa Lepoivre sont malicieuses comme tout, sans verser dans la niaiserie éhontée ; Cécile Brune et Alain Lenglet campent à merveille des parents pas commodes.

Les petits dans la salle n’ont pas hésité à exprimer leurs émotions : surprise, terreur, joie ou soulagement. Les grands aussi se sont pris au jeu. Pari réussi donc. ♥ ♥ ♥

LE CERF ET LE CHIEN de Marcel Aymé. M.E.S de Véronique Vella. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h.

© Simon Gosselin

Isabelle Carré et Audrey Hepburn : souris jumelles

Isabelle Carré dans la peau d’Audrey Hepburn ? Au premier abord, l’association surprend puis l’évidence saute aux yeux : les deux comédiennes ressemblent à une petite souris, gracile et espiègle, fragile et vulnérable. Dans Le Sourire d’Audrey Hepburn, la Française se livre dans une retenue (trop) pudique, d’une dignité folle. Elle se montre touchante au Théâtre de l’Œuvre mais Jérôme Kircher, qui la dirige, aurait dû la pousser davantage dans ses derniers retranchements. La confession se révèle austère, un brin monocorde, sèche. Malgré tout, la présence astrale d’Isabelle Carré, dame Soleil et Artémis blessée, sauve la mise.

Si les stars du grand écran resplendissent devant la caméra, les ombres du désenchantement et de l’amertume les engloutissent une fois le clap de fin hurlé à grands cris. Audrey Hepburn ne déroge pas à la règle. La belle de Diamants sur canapé a toujours souffert de l’absence de son père, un homme distant qui a fui sa famille pour collaborer avec Hitler. Ce lourd secret familial, Audrey le porte comme un fardeau. L’éternelle angoissée a l’occasion de revoir son géniteur trente ans après son départ. L’occasion d’essayer de recoller les morceaux.

Le monologue signé Clémence Bouloque retrace le parcours contrarié de Mrs Hepburn, qui aurait voulu devenir danseuse-étoile. La séance poussé d’introspection qui nous est offerte place le père indigne au centre de l’attention. Cette façon de se confier imaginairement à l’autre désengagé ne manque pas de mystère ni d’élégance. Les récriminations de la comédienne ne se transforment jamais en harangue. Non, c’est plus fin que cela.

Soleil caché
Le défaut de cette qualité réside peut-être en un verrouillage des émotions. Sans verser dans le pathos bien sûr, on aurait souhaité des épanchements plus marqués, plus prononcés. L’atmosphère trop éthérée (à dessein) nous plonge trop dans l’onirisme réflexif et pas assez dans la générosité du partage. La mise en scène minimaliste de Jérôme Kircher se révèle lisse : il aurait pu guider Isabelle Carré vers plus d’aspérités, de ruptures.

Néanmoins, la comédienne rayonne sur scène : sa présence, timide et discrète, comme un nouvel élève qui débarque en milieu d’année comme une classe, séduit. Si elle ne parvient pas à dévoiler suffisamment une palette d’émotions élargie, elle possède cette stature délicate et parfois si affirmée. Elle verbalise les fêlures de son aînée avec délicatesse. Vers la fin de la pièce, elle se met à  ressembler à un personnage issu des tableaux de Hopper à la fenêtre. Mélancolique, un sourire au coin des lèvres mais les pensées bien occupées. ♥ ♥ ♥

LE SOURIRE D’AUDREY HEPBURN de Clémence Bouloque. M.E.S de Jérôme Kircher. Théâtre de l’Œuvre. 01 44 53 88 88. 1h.

© Pascal Victor

Les blessures intimes de Johanna Nizard

Le titre de la nouvelle pièce de Laurent Mauvignier intrigue. Oxymorique, Une légère blessure promet la caresse d’une gifle sourde ; un effleurement à peine perceptible aux conséquences pourtant traumatiques. L’acmé dramatique, la révélation tant attendue ne se montre pas à la hauteur de nos espérances car beaucoup trop prévisible. On espérait plus de la plume de Mauvignier, décidément bien meilleur romancier qu’homme de théâtre. Malgré tout, Johanna Nizard fait des merveilles en control freak qui se laisse progressivement aller aux confidences. Amazone à la dérive, la comédienne, solidement dirigée par Othello Vilgard, tient la pièce sur ses épaules. À découvrir pour sa performance au Rond-Point.

Elle reçoit toute sa famille pour un repas convivial. Cela fait un petit moment que toute la smala n’a pas été réunie. Pour l’occasion, on met les petits plats dans les grands. Cette bourgeoise au prénom inconnu semble gérer la situation comme une reine. Sa femme de ménage étrangère l’aide dans ses tâches en silence. Il est temps de se livrer…

Le dispositif dialogué imaginé par Mauvignier est malin : si un seul personnage est présent sur scène, on note la présence d’un échange. Le public devient le réceptacle des confidences et se retrouve directement apostrophé : nous nous transformons en cette domestique impersonnelle dont le langage freine toute communication possible mais dont l’ombre soumise et discrète assure un soulagement immédiat.

Défouloir trop bavard
Ces confessions intimes ratissent un large spectre de préoccupations : la première fois inoubliable, les copines qui n’en sont pas vraiment, les échecs avec les hommes… Des thèmes assez banals au bout du compte dont l’écriture, parfois vive et percutante, s’expose aux boursouflures. La séance poussée d’introspection vire à la psychanalyse de comptoir et au blabla un brin rasoir. Il aurait sans doute fallu moins se dissiper et se concentrer plus longuement sur cette fameuse blessure.

Dans un appartement sommairement reconstitué, Johanna Nizard joue à la poupée qui met la table et enfile plein de tenues à la suite : robe rouge aiguicheuse ou jean boyfriend plus confortable. Sa voix rauque, grave et chaude donne des picotements ; elle possède une aura attirante et malsaine à la fois, comme l’amie un peu trop collante qui vous oppresse. Pitié et répulsion entourent son jeu, impossible de trancher.

Si le fond déçoit, Une légère blessure assoit sur le trône une comédienne de talent, libre dans ses ambivalences et pleine de panache dans l’exposition de ses troubles. ♥ ♥ ♥

UNE LÉGÈRE BLESSURE de Laurent Mauvignier. M.E.S d’Othello Vilgard. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h

© Ida Jakobs

Micha Lescot et Jérôme Deschamps, Laurel et Hardy flaubertiens du tonnerre

Laurel et Hardy, Bouvard et Pécuchet modernes ? Assurément oui selon Jérôme Deschamps qui adapte le roman de Flaubert au T.N.P. (repris aussi au Théâtre de la Ville).  Face à ce grand dadais longiligne de Micha Lescot, l’ancien directeur de l’Opéra Comique lui donne la réplique avec une gouaille et une énergie montées sur ressort. Multipliant les gags et autres bouffonneries uro-poétiques, le spectacle tend la main à notre présent en égratignant mine de rien quelques maux du siècle (la pédophilie des prêtres, le recyclage à tout prix…) On adhère.

C’est l’histoire de deux employés de bureau qui s’ennuient à mourir dans les rues brûlantes de la capitale. Réunis sur un banc, ils vont rapidement lier connaissance pour ne plus se quitter par la suite. Une amitié est née, celle de Bouvard et de Pécuchet. Direction Chavignol et la campagne normande pour fuir tous ces insupportables bobos… L’occasion peut-être de prêcher le ramassis d’ignares qu peuplent cet « océan de verdure » ?

Si Flaubert égratigne avec férocité le monde des pédants ignares, il n’en reste pas moins bienveillant à leur égard, presque tendre. Jérôme Deschamps respecte cette dualité en proposant une vision gentiment moqueuse de nos deux zigotos qui ressemblent à un couple de guignols. Ce sera à qui débitera la plus grosse énormité pour mieux se faire mousser.

Le roseau et la pierre
Entre Micha Lescot et Monsieur Deschamps, difficile de choisir. Après des rôles sombres et tourmentés, quel plaisir de découvrir notre sauterelle dégingandée dans un rôle purement comique. Hypnotiseur de pacotille ou revêtu d’une simple couche de mousse, la liane poivre et sel distend sa voix et sa gestuelle. Jérôme Deschamps, lui, bien plus tassé, campe un Monsieur Je-Sais-Tout assez truculent. Ses petits airs de fouine suffisante et lourdingue valent leur pesant d’or. Et quand le duo se met à imiter Maïté, le bonheur est à son comble…

Dans ce castelet de tôles métalliques, Pauline Tricot, avec sa voix d’attardée à croquer et Thibaut Hérault, alcoolique rustique à côté de ses pompes apportent un contrepoint très premier degré idéal. Quelle judicieuse idée d’avoir intégrer ce couple de cobayes péquenauds dans cette aventure ! Le quatuor gagne en consistance et la dichotomie entre les deux couples abolit finalement les distances (ce sont quatre idiots, mais d’une idiotie bien différente). Vive la science ! (et ses pédants si attachants) ♥ ♥ ♥ ♥

BOUVARD ET PÉCUCHET d’après Gustave Flaubert. M.E.S de Jérôme Deschamps. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h25.

© Pascal Victor

Alexis Michalik nous mène par le bout du nez

Monsieur Michalik a du flair : pour sa troisième création, après les succès phénoménaux du Porteur d’Histoire et du Cercle des illusionnistes, le multi-Moliérisé conçoit un biopic fantasmé autour de la figure attachante d’Edmond Rostand. Par un système imparable de poupées russes, Edmond dévoile les coulisses de la genèse du plus grand succès théâtral français. Si nous n’avons pas atterri sur la lune, nos yeux ont clairement pétillé comme des étoiles. Plus le temps passe, plus Alexis Michalik impose sa patte de conteur avec une magie déconcertante. Troupe visiblement ravie de porter ce texte malicieux ; public sous le charme de cette histoire où fiction et réel se confondent dans un charmant méli-mélo parfaitement orchestré.

Nous sommes en 1897. Face à Feydeau et Courteline, le jeune Rostand est à la peine. Vivant chichement avec sa femme et deux enfants en bas âge, le dramaturge se voit offrir l’occasion de sa vie lorsque Constant Coquelin le pousse à écrire la pièce qui va devenir Cyrano de Bergerac… Mais les conditions de rédaction de ce futur bijou seront loin d’être un long fleuve tranquille.

Avec Edmond, Michalik pousse le vice à son comble en utilisant une dramaturgie à rebours, c’est-à-dire en partant d’une pièce gravée dans le marbre et dans les mémoires pour échafauder un scénario diaboliquement efficace : des événements totalement inventés de la vie de Rostand vont permettre la germination de Cyrano, un ouvrage déjà inspiré par la vie d’un écrivain oublié du XVIIème siècle. Vous voyez le processus ? L’imagination débordante du jeune auteur carbure à plein régime et chaque micro-événement s’imbrique à merveille dans l’économie d’ensemble de la pièce. La scène du balcon, les lettres, la muse… Tout ces passages-clé sont revivifiés avec un naturel, une simplicité et une fluidité plutôt bluffante.

Conteur i-nez
Si Michalik remplit pendant des mois les salles, il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre pourquoi. Il sait raconter une histoire et le public vient avant tout au théâtre pour être embarqué vers un ailleurs scotchant. Bien loin des facilités vulgaires et insignifiantes des Zeller et autres Thiéry, Michalik est l’un de nos plus grands conteurs actuels. Les décors fusent à toute vitesse, les acteurs se transforment en deux trois mouvements et on prend un plaisir immense à suivre les aventures de cet anti-héros attachant, angoissé et si touchant.

Guillaume Sentou, avec sa petite moustache, est une pile électrique, il porte la pièce sur ses épaules avec pétulance. Kévin Garnichat, craquant et juste en bel idiot l’accompagne avec un charisme indéniable.Christine Bonnard et Valérie Vogt jouent avec délice les femmes à poigne tandis que Stéphanie Caillol et Anna Mihalcea, en apparence plus fragiles, cachent très bien le feu sous la glace. Pierre Forest est un Coquelin/Cyrano avec du coffre et de la gouaille.Christian Mulot et Pierre Benezit sont la caution comique de la pièce, impayables en mafieux corses tout comme Régis Vallée, irrésistible en neuneu piètre acteur. Jean-Michel Martial ne manque pas de bonhomie en maître de cérémonie et Nicolas Lumbreras est hilarant en Feydeau filou.

On peut ne pas apprécier Cyrano de Bergerac. Résister à Edmond s’avère plus compliqué. Au Palais-Royal, la magie du théâtre nous entraîne deux heures durant dans les méandres de la création artistique sur un ton volontiers taquin, bon enfant tout en proposant une véritable tentative de mise en adéquation entre les données biographiques et littéraires et la verve d’un Michalik très en forme. Carton assuré. ♥ ♥ ♥ ♥

EDMOND d’Alexis Michalik. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Palais-Royal. 01 42 97 40 00. 2h.

© Alejandro Guerrero

Dom Juan, galaxie libertine

Dom Juan déroute : une intrigue décousue dont le fil d’Ariane se tisse par une succession de performances au centre desquelles gravite la figure mythique du libertin moliéresque. En acrobate échevelé, Jean-François Sivadier transforme l’Odéon en piste de cirque borderline avec un Nicolas Bouchaud impeccable en Maître Loyal désinvolte et cinglant.

Dom Juan, playboy ou gros beauf ? Ce séducteur invétéré multiplie les conquêtes tout en provoquant un dégoût tenace. Pourquoi ? Car il se moque absolument des conventions et sa liberté de ton excite son entourage. C’est cela qui fascine chez ce personnage, pas sa beauté. Jean-François Sivadier l’a très bien compris en proposant un bourreau des cœurs blasé et cynique. En peignoir, improvisant une reprise coquine et rauque de « Sexual Healing », Nicolas Bouchaud attise les regards.Son entrée sur scène fracassante joue la carte de l’improvisation décontractée et du détachement : le drôle d’oiseau n’hésite pas à apostropher des donzelles aux premiers rangs et à les draguer ostensiblement. C’est punchy, acéré et cocasse. On aime. Par la suite, le comédien sait se montrer plus grave tout en  gardant cet air absolu de mépris léger. Marie Vialle l’accompagne admirablement en Elvire déchaînée et digne. Telle une plume goudronnée, elle virevolte sur le plateau mi-Mégère, mi-groupie.

Crooner céleste
Sivadier nous propulse dans une galaxie lointaine et si proche à la fois, celle du libertinage moral et sensuel. La scénographie céleste de Daniel Jeanneteau démultiplie les suspensions-planètes, qu’elles soient argentées ou mates. Le ciel, si moqué et si craint, devient l’acteur principal. Tempête et fumée enveloppent les corps dans un rythme tonitruant. Ce Dom Juan a du panache derrière ses allures de bazar déglingué. La scène des paysans est à mourir de rire (Lucie Valon et Stephen Butel déménagent) et Vincent Guédon incarne un Sganarelle clochard loin d’être bête et très facétieux.

Si la pièce de Molière continue de nous laisser de marbre, force est de reconnaître le dynamisme explosif de la version Sivadier, qui ne nous laisse presque aucun répit. Du show, du vrai ! ♥ ♥ ♥

DOM JUAN de Molière. M.E.S de Jean-François Sivadier. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h30.

© Brigitte Enguerand

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