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Léa Drucker et Micha Lescot, un tandem digne de Feydeau !

Après un Système Ribadier décoiffant, Zabou Breitman se frotte encore à Feydeau dans La Dame de chez Maxim. Attentive à en restituer la mécanique explosive, la metteur en scène s’appuie sur une distribution quatre étoiles. Si le jeu des comédiens est de haute voltige, les longueurs bavardes du vaudeville auront eu raison de notre patience.

C’est la débandade dans la chambre du docteur Petypon ! Après une folle nuit d’ivresse, notre savant comate et ne se rend même pas compte de la présence d’une cocotte importune dans son lit ! Comment éviter le scandale ? En faisant passer la danseuse du Moulin Rouge pour sa légitime pardi ! C’est par ce fâcheux concours de circonstances que se noue l’intrigue de la pièce.

Feydeau se joue, comme souvent, de l’irréprochabilité de façade d’une bourgeoisie névrosée et lâche. Zabou Breitman accentue ce décalage et convie le public à une critique de l’intérieur de ce microcosme parisien avec comme détonateur une fille vraie et nature qui s’amuse comme une folle de la situation. Les magnifiques décors, dans l’esprit pop up, d’Antoine Fontaine, nous plongent dans un univers de faux-semblants où tout se joue sur des malentendus.

Troupe de dingues
Aucune place n’est laissée au hasard ici puisque les comédiens s’inscrivent dans une belle énergie de groupe, galvanisés par l’œil éclairé de leur metteur en scène. On aime retrouver Micha Lescot dans un rôle comique proportionnelle à sa taille. Élastique au possible, il se fait traîner dans tous les sens sans broncher, et son allure aristo-désinvolte sied parfaitement au rôle de beau salaud macho du docteur Petypon. Pour lui donner la réplique, Léa Drucker ne se fait pas prier en grisette franche du collier à la gouaille sympathique. Sa Môme Crevette donne du souffle et de l’entrain à l’ensemble même si on aurait pu imaginer une comédienne plus jeune dans le rôle.  Anne Rotger, impeccable de maîtrise, campe une Madame Petypon solidement accrochée à sa logique, pauvre dindon bigot complètement déboussolé. André Marcon, lui, jouit d’une belle autorité sur scène, un peu gaillarde. Il était donc idéal dans la peau du militaire fortuné.

Quelques gags récurrents tels que le fauteuil-somnifère ou le travestissement de ces messieurs en duchesses et baronnes donnent le sourire tout comme quelques scènes jouées en accéléré, clin d’œil aux balbutiements du cinéma ou encore cette parodie de duel effectué avec… des doigts !

Cependant, le temps semble s’éterniser à la Porte Saint-Martin. Des essouflements se font sentir assez rapidement malgré le train d’enfer que tente d’imprimer Zabou Breitman à la représentation. Le problème se niche bien dans le noyau textuel de la pièce de Feydeau, qui se ramifie à l’envi et s’enferme dans ses quiproquos jusqu’à l’écœurement. Bien que des coupes aient déjà été effectuées, il aurait encore fallu davantage oser tailler dans ce matériau afin d’offrir un rythme plus soutenu à l’ensemble. ♥ ♥ ♥

LA DAME DE CHEZ MAXIM de Georges Feydeau. M.E.S de Zabou Bretiman. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h.

© Jean-Louis Fernandez

Feydeau au music-hall !

L’été est une saison propice aux boulevards. Labiche et Feydeau trônent toujours en majesté parmi les maîtres du genre. Avec Un Fil à la patte, Christophe Lidon était sûr de frapper dans le mille. Distribution aux petits oignons, scénographie soignée, sens du rythme et du gag… Rien n’est oublié et l’on rit de bon cœur.

Dans ce vaudeville pur jus, la satire se veut corrosive : entre les pique-assiettes, les vieilles filles, les idéalistes nunuches, les amants lâches et les belle-mères snob, tout le monde en prend pour son grade ! Bois d’Enghien, anti-héros autour duquel l’intrigue se noue, ne sait plus où donner de la tête : comment rompre avec une maîtresse collante tout en préparant son mariage avec une damoiselle riche à foison ?

Christophe Lidon démarre au quart de tour : l’arrivée de la cocotte Lucette (exquise et piquante Noémie Elbaz) évoque le Moulin-Rouge et ses effeuillages coquins. L’ambiance est à la fête et la crise de nerfs n’est jamais bien loin… Dans un décor à damier noir et blanc très chic, les péripéties s’enchaînent sans faiblir.

Les comédiens, en totale symbiose, ne ménagent pas leur peine. Ils donnent tous de leur personne et on en redemande ! Jean-Pierre Michaël a beaucoup d’allure (marcel ou costume d’ailleurs, peu importe !) en noble désargenté pusillanime. Il parvient à rendre son personnage attachant. On adore Catherine Jacob en cougar taquine, chapeau XXL vissé sur la tête et accent bourgeois à se damner. Bernard Malaka est formidable en général bolivien impulsif (ha cet accent… !). Adèle Bernier, véritable caméléon, se fond dans tous ses rôles avec un naturel déconcertant. Enfin, Marc Fayet campe un Bouzin du tonnerre, aux mimiques et à la maladresse prononcées (impossible en revanche de ne pas penser à Christian Hecq…)

Un divertissement estival tout trouvé !

Un fil à la patte de Georges Feydeau. M.E.S de Christophe Lidon. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jeep Stey

L’insoutenable légèreté du deuil

Comment trouver la force d’écrire et de jouer sur scène la perte de ses parents ? Céline Milliat Baumgartner se livre avec une pudeur lumineuse dans Les Bijoux de pacotille. Pas de misérabilisme ni d’appel au sensationnel non. Un épopée enfantine sur le deuil, un conte magique qui retracent la construction de soi par le prisme de l’absence. Seule en scène, la comédienne bouleverse avec légèreté. Salutaire.

Quel joli titre de spectacle Les Bijoux de pacotille… Intrigant non ? Ce mystérieux oxymore dévoile toute la stratégie du spectacle porté par Céline Milliat Baumgartner. La beauté se cache dans l’insignifiant, dans l’apparente banalité d’une donnée universelle : la mort de nos proches. Sauf qu’ici, la perte intervient très tôt dans la vie de l’auteur : ses deux parents décèdent lors d’un accident de voiture alors qu’elle n’a que neuf ans. 

La pièce a l’intelligence de jouer sur les ruptures : ainsi, si le lever de rideau débute par le récit clinique en voix off des circonstances du drame, la comédienne oscille ensuite entre incarnation malicieuse et moqueuse, distanciation et émotion à fleur de peau. Narratrice de sa propre histoire qu’elle agence au gré de ses souvenirs, elle évoque des voyages au bord de la mer, la délectation de contempler sa mère actrice, d’entendre le cliquetis de ses bijoux.

Délicat écrin
Le temps du bonheur s’égrène avec plaisir, le flot des vagues projetées en vidéo léchant les pieds de l’actrice. Puis vient l’annonce retardée de l’accident qui résonne presque comme un sketch : la présence du baby-sitter désamorce le pathos et l’absence prolongée des parents apparaît comme une récréation aux yeux des bambins.

Pauline Bureau capture les paroles en un délicat écrin, d’une simple fantaisie : des lettres brûlent instantanément, des bottes marchent toutes seules… La mort n’exclut pas la magie, bien au contraire. Cet enchantement, loin d’être mortifère, est disséminé avec grâce par la chef d’orchestre qui ne surcharge pas la mise en scène d’une tartine de larmes. Le résultat se montre bien plus élégant : un immense miroir placé en surplomb fait office de passage entre le songe et le réel. Une musique de carroussel nous replonge , elle, en enfance.

Le regard n’est pas jeté en arrière, on ne s’attarde pas sur le malheur. Il est indicible. On peut en revanche essayer de se projeter vers l’avenir, d’ouvrir au public la porte de son moi intérieur et le partager avec lui. Vaincre la mort par la communion du théâtre. Ce sont peut-être cela, les véritables bijoux.  ♥ ♥ ♥ ♥

LES BIJOUX DE PACOTILLE de Céline Milliat Baumgartner. M.E.S de Pauline Bureau. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h

© Pierre Grosbois

Des mâles bouillonnants en quête de vérité à Hébertot

Le Théâtre Hébertot respire la testostérone en ce moment. Avant de découvrir le facétieux et bouillonnant Maxime d’Aboville dans Les Jumeaux Vénitiens, place à des mâles en quête de vérité. Dans Douze hommes en colère, Charles Tordjman tente de recréer un univers carcéral anxiogène qui s’appuie pour beaucoup sur la justesse de la distribution.

Douze hommes en costume rétro sont alignés le long de la scène. Une lourde charge leur incombe puisqu’ils vont devoir décider d’envoyer ou non un jeune homme condamné par parricide à la chaise électrique. Il suffira d’une main levée qui exprime un doute pour que cette prétendue formalité se transforme en joute oratoire. La pièce de Reginald Rose est un huis-clos psychologique qui s’interroge sur la notion de libre-arbitre. Comment résister face au groupe ? Comment assumer une opinion contraire à la doxa ? Comment parvenir à convaincre ceux qui s’opposent à vos idées ?

Ruche en ébullition
C’est Bruno Wolkowitch qui endosse le rôle difficile de celui qui s’insurge contre les jugements à l’emporte-pièce. Belle prestance, calme olympien, assurance digne. Il éclaire l’ensemble d’une juste humanité. Difficile en un peu plus d’une heure d’exister alors que douze comédiens occupent l’espace ! Pourtant, Charles Tordjman réserve à chacun une bulle d’oxygène salutaire dans laquelle il peut librement s’exprimer. On retiendra le côté sanguin du directeur des lieux Francis Lombrail, l’autorité naturelle de Pierre-Alain Leleu, la séduisante réserve maladroite de Jeoffrey Bourdenet. La dynamique de groupe n’est certainement pas à remettre en cause.

En revanche, la comparaison avec le cinéma s’avère inévitable.  au théâtre un policier relève réellement d’une gageure. Les magies du montage évitent les temps morts et entretiennent une forme de suspense que la scène peine à surpasser. Du coup, l’ensemble paraît bien bavard et s’étire en longueur. Repasser sans cesse les preuves au crible de nouvelles interprétations va un temps. La valse des interrogatoires, aussi vifs qu’ils puissent être, crée une routine, accentuée par un certain statisme. La gestion bien réglée de l’espace, le jeu des lumières qui renvoie à l’écoulement du temps et une pointe de musique solennelle pimentent un brin l’ensemble. Pas assez.

L’adaptation de Francis Lombrail s’avère donc honnête et surtout portée par la qualité de la troupe (bien qu’on aurait souhaité que la moyenne d’âge des comédiens soit plus jeune…). Difficile de passer les feux de la rampe lorsqu’il s’agit de mettre en scène un policier. Charles Tordjman aura essayé. ♥ ♥ ♥

DOUZE HOMMES EN COLÈRE de Reginald Rose. M.E.S de Charles Tordjman. Théâtre Hébertot. 01 43 87 24 24. 1h20.

© Lot

Cendrillon ou l’art de la réparation pommeratien

Des obsessions habitent l’œuvre de Joël Pommerat : ses diverses relectures des contes d’antan englobent un questionnement sur le deuil, la perte, le déni, les nœuds familiaux. Sa Cendrillon ne déroge pas à la règle. Après avoir fait les beaux jours de l’Odéon, elle pose ses valises pendant plusieurs mois à la Porte Saint-Martin suite à la louable initiative de son directeur Jean Robert-Charrier. Plongée primitive au coeur de nos peurs les plus profondes, cette ambitieuse relecture de Perrault et des frères Grimm conçoit la scène comme un espace de réparation. Ou comment l’enfance s’affranchit d’une culpabilité trop lourde à porter pour de si jeunes épaules.

Les drames n’attendent pas les années pour poignarder une vie en plein vol. Une vieille femme se remémore en voix off une tragédie qui lui est arrivée. Ou peut-être pas. Sa mémoire lui joue des tours. Des nuages projetés sur des murs-vidéos apaisent la vue autant qu’ils symbolisent les flottements de l’esprit.

Brusque analepse : Sandra discute avec sa mère agonisante pour la dernière fois. En interprétant mal ses paroles, la petite fille se fait une promesse : elle pensera à sa mère à chaque minute de sa vie pour éviter sa mort effective. Cette mission impossible accélère la maturité de l’enfant qui refuse de voir la vérité en face. Ce n’est pas son père, passéisté et gérant maladroitement la situation qui va arranger l’affaire. Il se remarie d’ailleurs rapidement avec une odieuse femme hantée par le vieillissement et doté de deux pimbêches de filles accro à leurs téléphones portables. L’enfer commence alors pour Sandra, rebaptisée Cendrier : un enfer recherché, souhaité même par la petite. La version pommeratienne complexifie les données initiales en dotant son héroine d’un sens de la culpabilité aigu, voire maladif. Cette exigence de maltraitance, de rabaissement, de mépris vise à compenser la faute que pense avoir commise l’adolescente : avoir négligé trop longtemps de penser à sa mère.

Cauchemar réconfortant
D’où cette absence de couleurs : Éric Soyer, éclairagiste fétiche de Pommerat, enferme le conte dans une noirceur étouffante, trouée de rayons de lumière. Une ambiance crépusculaire aux allures de cauchemar qui jette un voile de deuil sur la représentation. L’imagination, le goût des histoires qu’on invente pour se rassurer apparaissent comme des soupapes de sécurité. La confrontation à la réalité, cruellement incarnée par la marâtre, s’inscrit dans l’onirisme inquiétant cher au dramaturge. Les contes de fées se révèlent débarassés de leur oripeau magique pour s’ancrer dans une déglamourisation terrienne. La marraine n’a plus de baguette magique mais se révèle accro à la nicotine ; pas de carosse magique ni de strass. La transposition moderne place le conte dans une trajectoire résolument universelle : l’éclatement du cocon familial, la difficulté de trouver sa place au sein d’un espace recomposé, la construction de soi sans la figure maternelle constituent autant d’échos bouleversants. Sans jamais verser dans le pathos puisque le décalage comique brise des épanchements larmoyants.

Avouons que l’abattage des acteurs contribue beaucoup au succès de l’affaire. Catherine Messtoussis campe une épouvantable belle-mère traquant les rides avec une réjouissante monstruosité. Noémie Carcaud est irréstible en bonne fée terre-à-terre. Alfredo Cañavate ne lâche rien en père à côté de la plaque et Déborah Rouach excelle en enfant-adulte à la maturité désarçonnante combinée à une répartie sans appel.

Les braises tombées au fond du cendrier ne s’éteindront pas dans l’esprit de ceux qui auront assisté à Cendrillon : la flamme d’un amour sans faille et les angoisses d’une âme pure ne manqueront pas de résonner chez chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

CENDRILLON de Joël Pommerat. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 1h40.

Karin Viard, une Vera qui a du chien

Les dramaturges tchèques demeurent inconnus au bataillon dans notre plat pays. Petr Zelenka va sûrement changer la donne. Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo proposent une lecture acide et ébouriffante de sa pièce Vera au Théâtre de la Ville. Karin Viard explose dans le rôle-titre en odieuse dragonne intransigeante qui perd pied. Très bien entourée, la comédienne fait miroiter un cynisme diabolique et consumériste avec un abattage criant de maîtrise.

Vera n’a jamais caché ses ambitions : cette carriériste a rapidement grimpé les échelons pour devenir une puissante directrice de casting. Tyrannisant avec volupté son entourage, la quinquagénaire a décidé de fusionner son agence avec la filiale européenne. Le début d’un engrenage infernal qui la conduira à la déchéance…

La pièce ne fait pas dans la dentelle et ce parti-pris outrancier ne verse paradoxalement pas dans la caricature. On sent bien la part de vérité dans la description du milieu artistique entre egos surdimensionnés, prises de bec, réconciliations et dérives en tout genre. Tout commence par une situation ubuesque qui donne le la : des coups de fil déplacés dans une chambre mortuaire suffisent à imprimer ce ton décalé-familier. Tout un chacun pourrait aisément se projeter en Vera, figure catharthique de la self-made girl partie de rien et parvenue au sommet. Le théâtre cristallise ce personnage de businesswoman en soulignant ses excès avec un humour ravageur : on rit souvent du grotesque effroyable de l’intrigue.

Descente aux enfers captivante
Le rire s’avère cependant bien noir : toute la finesse de la partition provient justement du fait qu’on éprouve de la compassion pour cette virago au parcours personnel chaotique. Zelenka ne juge pas son personnage ; il la laisse se débattre dans son chemin de croix vers la rédemption. Karin Viard papillonne avec insolence dans ce monde d’apparences. Femme fatale, mante carnassière, gamine égoïste, loque croulant littéralement dans sa propre merde : elle est tout cela. Et elle assume avec panache toutes les facettes de son rôle complexe. Hélène Noguerra, Lou Valentini, Pierre Maillet, Rodolfo de Souza et Marcial Di Fonzo Bo lui-même l’accompagnent avec brio.

L’usage pertinent de la vidéo en mode « intrusion Closer » se combine bien avec le voyeurisme des propos, cet étalement indécent de l’ultra-libéralisme : le décor convertible de Marc Lainé et Sylvain Zimmerli assure une transition fluide entre l’intime et le public. Quel plaisir de suivre une mise en scène aussi alerte et « folledingue », barrée et si lucide sur nos travers contemporains effrénés.

VERA de Petr Zelenka. M.E.S de Marcial Di Fonzo Bo. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Tristan Jeanne-Valès

Les dessous cachés (et lubriques) de la politique

Des portes qui claquent sans arrêt, des cocufiages en veux-tu en voilà, des situations abracadabrantesques… En réunissant tous les codes du boulevard, C’est encore mieux l’après-midi en fait exploser les cadres : menée sur un tempo diabolique par José Paul, habitué du genre, cette comédie explore avec malice les addictions sexuelles de nos politiques. On ne sait plus où donner de la tête en sortant du Théâtre Hébertot : une belle tranche de rire à consommer sans complexe.

La fameuse expression « de 5 à 7 » prend tout sens lorsque l’on suit la vie riche en cachotteries de Richard. Ce célèbre député trompe Madame avec la secrétaire du Premier Ministre dans une chambre d’hôtel à deux pas de l’Assemblée Nationale. Pratique ! Sauf lorsqu’un assistant gaffeur vient faire capoter cette histoire d’adultère bien huilée…

La pièce de Ray Cooney, adaptée avec doigté par Jean Poiret, ne s’embarrasse absolument pas du vraisemblable. Les quiproquos s’enchaînent à une vitesse vertigineuse (accrochez-vous !) et la mécanique implacable des malentendus carbure à plein régime. Attention à l’overdose mais ne boudons pas notre plaisir.

Bande d’obsédés !
En vieux loup de mer, José Paul a soigné une mise en scène aux petits oignons : les personnages sont assaisonnés comme il le faut mais le mérite en revient aux comédiens, tous très à l’aise dans leur rôle. Pierre Cassignard est odieux de lâcheté et de lourdeur en député cochon (mention spéciale à son boxer léopard) ; Lysiane Meis, potiche idéale qui s’accoquine avec des airs faussement effarouchés (dommage que les femmes soient cependant traitées de manière aussi caricaturale) et Rudy Milstein, filou en diable dans la peau du groom avide et complice.

La palme d’or revient toutefois à l’ineffable Sébastien Castro : le Droopy de la comédie fait des merveilles en Gaston Lagaffe embarqué dans des situations ubuesques. On se demande tout le temps comment il va bien pouvoir se sortir du pétrin : ses pirouettes génialement embarrassées déclenchent illico le fonctionnement des zygomatiques.

En outre, le décor élégant et très fonctionnel de Jean-Michel Adam dynamise la mise en scène et la synergie de la troupe : les entrées, sorties, confrontations entre les comédiens gagnent ainsi en piquant.

Finalement, cette bande d’énergumènes lubriques n’en finit pas de nous surprendre. On y court ! ♥ ♥ ♥ ♥

C’EST ENCORE MIEUX L’APRÈS-MIDI de Ray  Cooney. Adaptation française de Jean Poiret. M.E.S de José Paul. Théâtre Hébertot. 01 43 87 23 23. 1h25.

© Lot

De Petites Reines si attachantes

Comment transformer l’injure et le harcèlement en force émancipatrice ? Avec Les Petites Reines, Clémentine Beauvais concentre en une boule d’énergie solaire une multitude de faisceaux adolescents qui sont autant d’interrogations judicieusement soulevées. L’humour et l’émotion font bon ménage dans l’adaptation enlevée de Justine Heynemann présentée au Montansier. Une économie de moyens au service d’une interprétation enjouée et attachante, complexe également. Le trio de comédiennes au centre de cette folle aventure se montre soudé et complémentaire. Une belle réussite.

Hakima, Astrid et Mireille ont un point commun : elles ont toutes les trois été élus Boudin de l’année au collège-lycée de Bourg-en-Bresse. Cette distinction honorifique réunissant les pires laiderons de l’établissement selon leurs camarades va constituer le pivot d’une nouvelle existence. Un périple de longue haleine se prépare lorsque Hakima décide de ruiner la Garden Party de la Présidente de la République. L’adolescente a en effet appris qu’on allait décorer ce jour-là le général responsable de l’amputation des jambes de son frère Kader. Mireille, la meneuse de troupe, souhaite se rendre dans la capitale à vélo avec ses deux nouvelles amies après avoir pris au mot les paroles en l’air de sa philosophe de mère. Malgré les coups durs, la persévérance et la bonne humeur du trio contamineront un public en délire via les réseaux sociaux et les reportages en tout genre…

On comprend rapidement pourquoi Les Petites Reines a cartonné en libraire : Clémentine Beauvais s’attarde sur les chamboulements de l’adolescence avec un sens de la formule cinglante et une forme d’auto-dérision salutaires. Mireille accepte ses kilos en trop avec sagesse malgré les moqueries. Aucun pathos ici mais une maturité touchante et décapante. L’acceptation de soi, le regard des autres, l’absence d’un modèle paternel, le rejet, l’entraide, la complicité, le dépassement de ses limites : autant de thèmes, qui loin d’être éparpillés, s’unissent avec harmonie et limpidité.

Adolescence criante de vérité
La mise en scène lumineuse de Justine Heynemann éclaire les enjeux du roman : un décor réduit au strict minimum (trois jolis vélos colorent égayent le plateau ainsi que des routes de France et de Navarre projetées en toiles de fond), une adaptation dynamique sans temps mort et une brochette d’actrices au taquet. Manon Combes est une Mireille pétillante et rentre-dedans, éclatante de naturel ; Justine Bachelet campte une Hakima droopy-darienne lunaire et Barbara Bolotner une Astrid complètement déjantée accro aux jeux de management et exubérante. Rachel Arditi et Mounir Margoum complètent la distribution en se glissant avec talent dans la peau de divers personnages.

LES PETITES REINES de Clémentine Beauvais. Adaptation de Justine Heynemann et Rachel Arditi. M.E.S de Justine Heynemann. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

La vie en rose malabar de Michel Fau

On avait quitté Michel Fau en fourreau doré, affublé d’une longue perruque brune dans son Récital emphatique d’anthologie. On le retrouve toujours aussi timbré dans Nevrotik Hotel aux Bouffes du Nord. Sauf qu’un brushing blond platine et un tailleur turquoise très 80’s ont remplacé la parure de tragédienne. Les multiples paradoxes de ce caméléon ; sa démesure très contrôlée, son outrance naturelle se retrouvent injectés dans ce spectacle étrange, mélange de comédie musicale désuète et de tragi-comédie carnassière et tendre. De la pure Fau-lie.

Barbie sur scène ? Est-ce bien raisonnable ? Le décor rose bonbon ultra flashy installé dans le cadre prestigieux et chargé d’histoire des Bouffes du Nord ne manque pas d’allure. La star n’est pas encore arrivée sur le devant de la scène qu’une sensation de gravité psychédélique et loufoque imprègne les lieux. Comme toute diva qui se respecte, Michel Fau (ou Lady Margaret plutôt) se fait désirer devant un public conquis d’avance. Elle met aussi les nerfs en pelote de la pauvre réceptionniste qui doit supporter ses incessants caprices… En Normandie, dans un « loft », (on ne dit plus palace en 2016, so ringard) notre Lady s’amourache d’un groom ténébreux au caractère bien trempé, affectueusement surnommé « Boy » (délicieux et caustique Antoine Kahan). Entre jeux de rôles (au choix : marin, chevalier servant, otage…) et fantasme, Christian Siméon revitalise la dialectique du maître et de l’esclave en une série de surprenants renversements.

En rose et noir
L’amour, toujours l’amour avec Michel… Un amour inoubliable qu’on voudrait voir réincarné dans le premier homme qui accepterait de jouer le jeu… Nevrotik Hotel a des airs de Psychose, l’exubérance sans complexe en plus. Fau, c’est le paroxysme de l’emphase : il en fait des tonnes, on aime ou on déteste. En tous les cas, il se jette corps et âme sur le plateau, susurrant des mots doux ou cochons, hurlant la perte et l’appel au plaisir  à travers des chansons aux mots d’esprit bien troussés.

La maladie d’amour sous forme de catharsis kitch et fantastique à laquelle nous invite Michel Fau s’inocule avec une contagion extrême. On en redemande !

NEVROTIK HOTEL de Christian Siméon. M.E.S de Michel Fau. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 1h30. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marcel Hartmann

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