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Écriture de plateau

Simon Stone : femmes, je vous aime

Quand Les Feux de l’amour rencontre les drames élisabéthains, cela donne La Trilogie de la vengeance. En s’inspirant très librement de Shakespeare et de ses contemporains, Simon Stone se lance dans un soap implacable et diaboliquement bien ficelé. Conçue comme un feuilleton haletant, cette plongée au coeur du mal est un tour de force  technique.

En tordant la logique spatio-temporelle, la nouvelle coqueluche de la scène invite le public à suivre trois parcours comme autant de scénarios possibles qui finiront par retracer le parcours d’un violeur incestueux. Si l’on sort de l’Odéon secoué par cette expérience théâtrale d’un nouveau genre, on aurait souhaité plus d’hémoglobine. Le metteur en scène ne semble pas franchement assumer le trash et le gore qui irrigue les références élisabéthaines.

Le côté feuilleton a tendance à lisser la violence de l’ensemble, comme si Simon Stone avait peur d’embrasser son sujet à bras le corps. On se dit alors qu’il aurait pu faire fi de ses illustres prédecesseurs car on a un peu l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise à la fin du spectacle. D’autant plus que d’un point de vue purement langagier, sa réécriture ne casse pas trois pattes à un canard et l’on est loin de la fougue poétique de William. Il aurait peut-être fallu trouver un entre-deux. Reste que la pauvreté relative et triviale des dialogues contribue à l’efficacité du dispositif : comme s’il regardait une série Netflix, le public veut connaître les tenants et les aboutissants de ce drame.

Un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel. Ou bien une chambre d’hôtel, un bureau, un restaurant chinois. Etc. En fonction de la lettre attribuée (A,B,C), le public ne va être confronté ni au même décor ni à la même temporalité. Un espace bi-frontal, frontal ou angulaire vous attend. L’action peut se passer aussi bien de nos jours que dans les années 1980. Vous l’aurez compris, la narration de La Trilogie de la vengeance est sens dessus dessous. Vaste puzzle à reconstituer a posteriori, le spectacle se savoure comme une enquête dont on serait les inspecteurs. Invités à retracer le parcours d’un serial violeur, nous pénétrons dans le microcosme de Jean-Baptiste, un raté alcoolique, qui n’aura de cesse d’offenser les femmes suite à un déchirement amoureux pour le moins transgressif. Qu’il s’agisse d’une scène professionnelle, intime ou publique, le mal du mâle rôde partout et mérite d’être puni.

Seul acteur au milieu d’un essaim de comédiennes, Éric Caravaca a du mal à imposer son personnage ingrat face à l’éclat de ses camarades. Véritables caméléons, Valéria Bruni-Tedeschi, Nathalie Richard, Alison Valence, Pauline Lorillard, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara sont à la fois filles, mères, employées, prostituées, maquerelles, épouses. Des femmes brisées et bien décidées à en découdre. Habilement dirigées, elles sont toutes formidables. Dans une forme d’urgence captivante, elles transmettent leur douleur, leur frustration et leur rage et créent une sororité digne d’être entendue. Toutes relèvent le défi fou de jouer trois fois la même pièce d’où une terrible course contre la montre qui oblige à une synchronisation extrême. Chapeau !

Cette mise en scène fera sans doute date dans l’histoire du théâtre. Bien que la virtuosité de cette impressionante machine technique puisse paraître de la poudre de perlimpinpin, il n’en demeure pas moins que l’on reste complètement captivé devant ce drame misogyne à la sauce soap. Accessible, malgré une distorsion spatio-temporelle presque machiavélique, cette Trilogie de la vengeance souligne la vitalité et le naturel de sept comédiennes au sommet de leur forme. ♥ ♥ ♥ ♥

LA TRILOGIE DE LA VENGEANCE. D’après William Shakespeare, Thomas Middleton, Tom Ford et Lope de la Vega. M.E.S de Simon Stone. Théâtre de l’Odéon. 3h45 (avec deux entractes). 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

Le féminisme pour les nuls et avec le sourire au Rond-Point

Une prise en otage divertissante, est-ce possible ? Les Filles de Simone s’époumonent avec enthousiasme et organisent un meeting survolté au Rond-Point. Le thème ? La femme dans tous ses états, entre injonctions et sédition ; complexes et fierté. Dans un esprit work in progress convivial, le quintette de comédiennes livrent leur compte-rendu sans pérorer. On s’amuse drôlement et on reçoit ces paroles de femmes avec d’autant plus de bienveillance que Les Filles de Simone ont habilement évité de tomber dans le piège du pensum lénifiant.

Comment aborder la complexité de la question féminine en 1h30 ? Mission impossible ? Pas pour nos cinq aventurières à la recherche de réponses claires et nettes. Pas facile de s’organiser lorsque les idées fusent ! Même en s’organisant en AG, les prises de bec ne sont pas rares. Heureusement qu’elles se battent pour une cause commune ! La première à se lancer dans l’arène n’y va pas par quatre chemins et établit scrupuleusement la liste de ses complexes : cellulite, seins qui tombent, cernes, rides, dents proéminentes… Bref, rien ne va ! Dur dur d’avoir confiance en soi quand la société projette sur les femmes un idéal de beauté et de minceur. Les copines sont là pour la soutenir. Tiphaine Gentilleau donne le ton du spectacle : une dénonciation par l’absurde des diktats imposés aux femmes et on rit !

La visite guidée de la vulve vaut aussi le détour tout comme les chansons revisitées à l’ukulélé par Claire Méchin ou l’épisode du nez disgracieux raconté par Cécile Guérin, sosie de Rossy de Palma . C’est frais, léger et profond à la fois car on touche l’air de rien à des sujets tabous ou délicats comme les règles, le viol, la boulimie. Tout un rapport au corps entravé par une culture patriarcale. Les Filles de Simone ne prétendent pas révolutionner la pensée sur le féminisme, non. Elles citent d’ailleurs leur principale référence, Mona Chollet, avec une honnêteté et un engagement revigorants. L’important pour elles est de poser le problème sur la table, concrètement, et de discuter, échanger, s’enrichir l’une de l’autre.

On sent un bel élan de solidarité entre les comédiennes qui, en entremêlant l’intime et le théorique, bâtissent un spectacle réjouissant et généreux. On y va ! ♥ ♥ ♥ ♥

LES SECRETS D’UN GAINAGE EFFICACE des Filles de Simone. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h30

© Giovanni Cittadini Cesi

Liddell, incandescente sorcière anti-féministe

Angélica Liddell est de retour et en colère. La performeuse espagnole se métamorphose en sorcière anti-féministe et réduit les compagnes d’Eve en cendres dans son nouveau spectacle. Reprenant la trame de La Lettre écarlate de Hawthorne, l’enfant terrible du théâtre cloue au pilori la bien-pensance et dénonce la mise à mort du mâle suite au mouvement Metoo. À rebours, comme toujours,  Liddell enflamme la scène de la Colline et dresse finalement un auto-portrait peu flatteur de femme vieillissante et aigrie. Le théâtre ne serait-il pas, au bout du compte, une catharsis destinée à rester éternellement jeune ?  Par sa fougue démentielle, la señora Angélica renaît tous les soirs de ses cendres et devient un Phénix au cri perçant.

Assister à un spectacle d’Angélica Liddell revient toujours un peu à se confronter à deux extrêmes : accepter d’une part la beauté énigmatique de puzzles visuels et s’ouvrir d’autre part à une loghorrée impitoyable. Entre un silence propice à une méditation souvent perplexe et un torrent verbal qui noie tous ceux qui l’écoutent, le public est pris entre deux eaux. Ce sentiment de malaise, l’artiste le provoque sciemment et en joue. On ne sort jamais indemme à la fin d’une de ses représentations. Ici, c’est la fin de l’égalité homme-femme qui crée la contreverse : Liddell n’est pas en faveur d’une émancipation de la femme bien au contraire ; elle trouve son salut dans sa soumission à l’homme, son maître.

Rouge sang
La scénographie, saturée de rouge, évoque aussi bien la passion christique qu’un flot d’amour qui ne demande qu’à se déverser. Entre sacré et profane, les frontières se brouillent. La beauté qui se dégage de l’ensemble tient sans doute d’un sentiment d’offrande qui irrigue constamment la scène. Un bouquet d’hommes nus se livre et s’abandonne, obéit à l’orchestration enfiévrée de la diablesse, se transforme en tables. Qui dirige l’autre alors ici ? Ce paradoxe entre le dire et le faire interroge. Si les hommes se donnent, Liddell n’est pas en reste et franchit une étape vers le don de soi (on se souvient de ses scarifications en direct) en saisissant victorieusement et amoureusement des sexes en main et en bouche !

Si les femmes en prennent pour leur grade, Liddell semble, elle, vivre en symbiose avec cet essaim masculin qui butine autour d’elle. En résulte, un sentiment confus de violence et d’apaisement. On adhère. ♥ ♥ ♥ ♥

THE SCARLET LETTER d’après Nathaniel Hawthorne. M.E.S d’Angélica Liddell. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h30.

© Simon Gosselin

Seasons of Love

Retenez bien son nom : Alexander Zeldin. Encore inconnu en France, le trentenaire britannique a fait chavirer d’émotion l’Odéon. Avec Love, l’ancien assistant de Peter Brook met un coup de projecteur sur les exclus de la société, sans racolage ni misérabilisme. Des paroles saisies sur le vif, troublantes d’authenticité. Un théâtre du quotidien où la vraie vie rejaillit sur scène et vous prend à la gorge.

Le vivre-ensemble est une expression devenue tellement galvaudée qu’elle semble en avoir perdu son sens. Pourtant, le noyau qui gravite autour d’un foyer d’urgence insalubre n’a pas le choix. La cohabitation s’avère compliquée ; l’intimité difficilement permise. La pièce, écrite à partir de témoignages malheureusement bien réels, tente une radiographie de ces laissés pour compte qui n’abandonnent pas. Dean et sa petite famille ; leur voisin-ovni et sa mère malade ; un réfugié syrien et une exilée soudanaise essayent de s’apprivoiser, non sans difficulté. Les toilettes, à jardin, constamment occupées rendent criante la métaphore de la promiscuité indigente. Et pourtant, quelle dignité dans le traitement de ce combat de tous les jours !

Le dramaturge expose sans fard la précarité de ces honnêtes gens qui n’arrivent plus à  joindre les deux bouts. Sans tomber dans un voyeurisme malsain, il s’appuie sur des silences éloquents, des regards, une langue crue ainsi que sur une élégante pudeur qui évite le démonstratif. Le public, très proche de la scène, se retrouve partie prenante dans cette odyssée de l’intime.

L’amour en partage
L’émotion vous cueille sans y prendre garde. Vous vous surprenez à sentir des larmes salées couler le long de vos joues tandis que cette femme âgée (campée par Anna Calder Marshall, bouleversante de lucidité) dont le corps lâche, passe, les yeux dans le vague, parmi les spectateurs, à la recherche d’une main tendue. Et là, la magie du théâtre opère : on la tend spontanément cette main, on veut accompagner les derniers instants de Barbara. Un silence règne aux Ateliers Berthier. Une silence d’une beauté saisissante qui invite à goûter aux joies du partage.

Love pourrait glacer le sang par ses thématiques bien sombres. Pourtant, le désespoir ne gangrène jamais les éclairs heureux qui illuminent l’espace. Oh, il suffit de trois fois rien pour esquisser un sourire : un shampooing au liquide-vaisselle, une petite qui se prend pour un professionnelle du gospel, un baiser d’amour pur qui scelle la promesse d’un futur plus radieux. L’amour comme ultime protection contre les coups du sort.

Saluons-les tous : Janet Eduk, le sourire toujours aux lèvres, épatante en compagne enceinte jusqu’aux dents ; Emily Beacock, adorable gamine étonnamment mature pour son âge ; Luke Clarke, père courage droit dans ses bottes ; Nick Holder, voisin bien mystérieux et maladroit ; Waj Ali, fantôme boiteux au mutisme sympathique ; Mimi Malaz Bashir, discrète exilée et Yonatan Pelé Roodner, ado rebelle amateur de rap. Ce sont eux qui composent la galaxie Love. ♥ ♥ ♥ ♥

LOVE d’Alexander Zeldin. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon puis Comédie de Valence. 1h30

© Sarah Lee

L’odyssée de Jatahy : de guerre lasse

Christiane  Jatahy semble raffoler des fêtes désabusées. Après La Règle du jeu alcoolisée de Renoir au Français, elle remet le couvert à l’Odéon cette fois-ci. En tentant de combler les zones d’ombre de L’Odyssée, la metteur en scène brésilienne s’éloigne de l’épique homérique. Ce qui la captive, c’est le domos, la maison, la vie hors des exploits guerriers. Sur le papier, l’idée est séduisante. Sur scène, l’écriture de plateau montre très rapidement ses limites.

Que retient-on de Pénélope ? Sa fidélité à toute épreuve, son art du tissage, sa volonté de fer. C’est la grande oubliée de L’Odyssée, qui célèbre la bravoure rusée d’Ulysse. Jatahy, tout à son honneur, recentre la femme au coeur du propos. Comment survivre face à cinquante porcs qui essayent de vous assaillir de toute part ? Comment maintenir la flamme d’un amour qui s’étiole ? Comment ne pas céder à la tentation d’une caresse malgré le dégoût de l’adultère ?

L’originalité de Jatahy est de se positionner franchement face à ces non-dits : Pénélope n’est pas parfaite non, ni irréprochable. Elle est humaine. Parfois enjouée, prête à danser avec ses prétendants, parfois révoltée, parfois abattue. Insaisissable. Les hommes, eux, n’ont pas fière allure. Ces clowns pitoyables sont loin d’inspirer de l’effroi. Eux aussi semblent vouloir en finir.

Cette envie de désacraliser un texte fondateur de notre culture occidentale, loin de constituer un geste provocateur, tend plutôt la main à une humanité en perte de repères face à l’attente du retour d’une ombre. Pas d’apparat ici, bien au contraire : le festin se limite à de l’eau et des chips.

Comment survivre face à l’ennui ? En se divertissant, au sens pascalien du terme. Pour éviter de broyer du noir, autant faire la fête. Mais quelle fête ! Sinistre, glauque au possible.

Pour varir les plaisirs, Jatahy a conçu un dispositif bi-frontal qui brouille les perceptions. Tandis qu’une partie du public assiste au dialogue entre plusieurs Pénélope (trois qui se relaient) et des prétendants, l’autre moitié se centre sur Ulysse et Pénélope. On oublie d’ailleurs très rapidement qui est qui et cette porosité identitaire tend à constater qu’on ne sait plus qui est la victime ou le bourreau, qui désire et qui résiste…

Le trio féminin tient la barre dans ce naufrage de l’amour : Stella Rabello, Isabel Teixera et Julia Bernat jouent avec intensité et presque nonchalence la mascarade du désir. Les trois garçons semblent phagocités par la présence de cette sororité.

À vau-l’eau
Lorsqu’on prend Homère comme point de départ, la forte attente du spectateur est légitime. Ici, la matériau antique sert de prétexte à une écriture de plateau qui ne casse vraiment pas des briques. La beauté de la langue homérique se confronte à la pauvreté des dialogues, ce qui fait qu’on écoute tout cela d’une oreille très distraite. Reste la majestuosité d’une scénographie qui en met plein la vue. C’est au moment de la réunion des deux groupes que la magie opère : tout part à vau-l’eau, les couples se délitent malgré un rapprochement qui s’avère vain. Du coup, l’élément liquide envahit le plateau et stagne. Les corps pataugent maladroitement, une langueur insupportable envahit le plateau. Des vidéos admirablement bien filmées alternent les prises de vue, les parties du corps, les visages à vif. Exténués et trempés, nos héros abandonnent la bataille.

C’est cet émouvant lâcher-prise qu’on retiendra de cet Ithaque. ♥ ♥ ♥

ITHAQUE de Christiane Jatahy, d’après L’Odyssée d’Homère. M.E.S de l’auteur. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 2h.

© Elizabeth Carecchio

 

Corinne Dadat, danseuse-serpillière

Est-il possible de faire du théâtre sans être comédien ? La réponse est oui et Corinne Dadat nous le prouve avec un humour et une sincérité désarmante. Mohamed El Khatib a proposé à cette femme de ménage de venir sur scène raconter son histoire après l’avoir observée nettoyer la salle dans laquelle il gérait un stage de théâtre. Coup de foudre. Au Monfort (puis à la Colline), un rayon de vitalité, de bonne humeur et de franchise éclaire le plateau. Et cela fait du bien.

Corinne Dadat a cinquante-quatre ans. Plus de trente ans qu’elle occupe la fonction de femme de ménage. Pas le temps de faire un burn-out, réservé aux riches. Elle s’active Mme Dadat. Ce petit bout de femme se confie face à un public attentif : des relents de Strip-Tease surgissent, on adore son côté cash sans blabla inutile. L’empathie est naturelle envers cette mère courage qui ne se plaint jamais mais qui évoque simplement la réalité de sa situation. Son métier, souvent dédaigné et ignoré de la population, est mis sur le devant de la scène. Elle est pétillante Corinne. Son regard malicieux et très expressif en dit long. Son langage fleuri, ultra spontané, est rafraîchissant. Sa complicité avec El Khatib ne fait aucun doute et leur dialogue ping-pong regorge de gentilles piques.

Une femme attachante
On est aussi ému lorsque Corinne Dadat évoque sa famille : l’absence de sa mère qui lui pèse, son amour pour ses enfants pour lesquels elle tient absolument à ce qu’ils aillent au bout de leurs études pour ne pas s’engager dans la même voie qu’elle.

En contrepoint, une danseuse soutient Corinne et met à contribution son corps pour mettre en gestes les mots de la technicienne de surface. Élodie Guézou, superbe de souplesse, se lance dans un ballet de la serpillière étonnant et inattendu. La jeune femme aussi se dévoile et expose son mal-être, la précarité de son emploi, ses doutes. Effet-miroir brillant.

En acceptant de se livrer, Corinne Dadat touche car on sent bien que rien n’est calculé chez cette femme. Cette sincérité, aux antipodes finalement d’un quelconque rôle théâtral, ne manque pas d’émouvoir. ♥ ♥ ♥ ♥

MOI, CORINNE DADAT de Mohamed El Khatib. M.E.S de l’auteur. Monfort-Théâtre. 01 56 08 33 88. 50 min.

© Virginie Meigne

Finir en beauté : quand l’intime devient obscène

Finir en beauté désarçonne. Pose les limites d’un théâtre voyeuriste et exhibitionniste. Interroge sur la nécessité d’une catharsis qui tourne à l’obscène selon les sensibilités. En prenant pour matériau dramaturgique l’agonie de sa mère, sa mort et le deuil du fils, Mohamed El Khatib invite à un refoulement : la mort d’un proche relève de l’intimité la plus pure et exposer volontairement, aux yeux du public, les derniers instants de l’être qui vous a donné la vie provoque le malaise. Un malaise dérangeant et perturbant. Au Monfort, l’artiste associé au Théâtre de la Ville s’embarque dans un travail périlleux qui provoque un rejet total tout en relevant d’un message d’amour tendre et sincère.

Quel rôle joue Mohamed El Khatib dans Finir en beauté ? Il n’est visiblement pas acteur, il ne joue pas, il ne rentre pas dans un rôle. Passeur de témoin entre son vécu d’une expérience traumatisante et l’auditoire venu l’écouter ? Plutôt. Il n’empêche que le statut ambigu du comédien/metteur en scène pose problème. Un problème de réception et d’incompréhension. Pourquoi monter un tel spectacle ? L’entreprise thérapeutique exercée par le théâtre se heurte au tabou immémorial de la mort (la mort réelle, pas la mort fictionnelle d’un personnage de papier). Cette volonté de créer un théâtre-documentaire, qui par divers médias (mail, vidéo, acte de décès, enregistrements sonores) rend compte d’un même événement, ne fonctionne pas car qu’est-ce-qui relève du théâtre ici ?

Malaise
Il n’y a aucun filtre puisque tout passe par la réalité de faits savamment collectés et violemment projetés face au public. On atteint le summum lorsque l’auteur nous dévoile une photo de la défunte peu de temps après sa mort. La frontière de la décence a sans doute été franchie à ce moment-là et l’obscène a pris le pas sur le dévoilement de soi.

Pourtant, l’adresse à l’autre n’est jamais dans la provocation. El Khatib explique et commente, sans affect, la propagation de la maladie de sa mère, un cancer du foie. Aucun pathos, une distance même se créé. Le résultat indispose entre exhibition malsaine, hommage à la mère et neutralité énonciative. On ne sait pas sur quel pied danser finalement et on sort sonné, en colère, choqué, troublé. ♥ ♥

FINIR EN BEAUTÉ de Mohamed El Khatib. M.E.S  de l’auteur. Monfort-Théâtre (en partenariat avec le Théâtre de la Ville). 01 56 08 33 88. 50 min.

Vania, comme une évidence

Le choc. Julie Deliquet nous a mis K-O à la sortie du Vieux-Colombier. Invitée à présenter son adaptation d’Oncle Vania, la jeune metteur en scène tranche dans le vif avec le sentiment d’une évidence folle. Ce Vania, c’est nous et la force de la mise en scène bi-frontale explose toutes les frontières. Une fiction vraie nous éclate à la figure : celle d’un noyau d’êtres humains harassés et perdus qui se raccrochent aux derniers radeaux en vue. Avec une troupe de comédiens au sommet de leur art, Julie Deliquet en appelle à notre compassion, à notre révolte. Et on se prend diablement au jeu. Rires et larmes en mariage pour observer juste la fin d’un monde…

Autour d’une table, beaucoup de choses peuvent arriver : on trinque, on se saoule, on se confie, on pleure, on rit et on mange bien sûr. L’ambiance n’est pas vraiment à la fête pourtant : le retour de Sérébriakov, vieux professeur fat à la retraite, accompagné de sa charmante et jeune épouse Éléna sème le trouble dans la maisonnée. Le couple cristallise les tensions amoureuses, les rivalités et les jalousies.

De la vitalité à revendre
Julie Deliquet ne perd pas de temps : le public est plongé au cœur d’un dispositif bi-frontal qui le transforme en voyeurs involontaires et attentifs. Une longue table rectiligne trône au milieu de la salle ; un jeu de fléchettes métaphorise le danger et les piques qui menacent les personnages. Quatrième mur définitivement envolé ! Et c’est sur ce point que l’adepte de l’écriture de plateau emporte la mise. On a rarement vu un Vania aussi pêchu, aussi plein de peps et de naturel (attention, pas de naturalisme). Tout coule de source, de fluidité ; les mots s’enchaînent sur le fil d’une conversation quotidienne, comme si Vania était notre voisin et qu’on prenait part à ses déchirures existentielles.

Et que dire de la direction d’acteurs… En plein dans le mille ! Chaque comédien est à sa juste place, comme si le rôle avait été conçu rien que pour lui. Après Néron, Laurent Stocker se glisse dans la peau de Vania, un farceur paumé et trompé par la vie. Il se monte criant de vérité, un anti-héros élevé au rang de martyre. La violente scène de confrontation avec le professeur, où tout vole en éclats, effraie et galvanise : la sève de la colère coule à flots et ce déferlement n’a absolument rien d’hystérique. Stocker prouve encore ici sa finesse de jeu. Face à lui, Hervé Pierre déménage en vieux dégueulasse dégoulinant de suffisance médiocre dans sa chemise à fleurs kitsch. Quel détestable Sérébriakov ! Florence Viala, ravissante dans sa robe fleurie et ses talons rose fluo, souffle le chaud et le froid et insuffle une profondeur appréciable au personnage souvent méprisé d’Éléna. On ne présente plus le talent d’Anna Cervinka, môme si mature bouleversante en Sonia. Son fameux monologue final serre la gorge. Dominique Blanc est à croquer en mamie-hippie-féministe à grosses lunettes et les interventions rares mais souvent hilarantes de Noam Morgensztern en valet brave et revêche tombent toujours à propos. Enfin, Stéphane Varupenne ne montre aucune arrogance dans le rôle du beau médecin Astrov. Il reste droit dans ses bottes et donne du cachet à son personnage.

On aurait tant voulu recevoir les roses d’automne de ce Vania-là. Il continuera de résonner longtemps en nous. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

VANIA d’après ONCLE VANIA d’Anton Tchekhov. M.E.S de Julie Deliquet. Comédie-Française. Vieux-Colombier. 1h45. 01 44 39 87 00.

© Simon Gosselin

Métaphysique de la merde

Avouez qu’une guerre de voisinage titille nos plus bas instincts : les commérages, le voyeurisme et les indiscrétions en pagaille. Souvenez-vous de l’émission Strip-tease diffusée sur France 3 il y a quelques années. Une caméra filmant le quotidien des Français sans le filtre de la voix off. Une absence de commentaire qui faisait tout son sel. Situations ubuesques, dérapages fréquents… On peut se demander pourquoi Thomas Blanchard a eu l’idée farfelue d’adapter un épisode pour le théâtre. L’écran de la scène apporte-t-il vraiment un plus ou dénature-t-il au contraire le principe même du reportage ? Au Rond-Point, l’expérience emballe et cristallise avec un humour scato-trash la question épineuse du fameux vivre-ensemble.

Nicole Vaucher en a gros sur la patate : ses voisins, les Dejousse, empiéteraient sur son terrain. Résultat des courses, la vieille agricultrice déverse des tonnes de purin sous leur fenêtre. Insultes, provocations, gamineries… Tout y passe et le village de Brioux Saint-Juire s’enflamme pour l’affaire.

Bouses explosives
Sur le plateau, un immense (trop) tas de fumier mange l’espace. On ne voit que lui, il concentre l’attention et la tension. Merde physique, merde orale : les mots doux s’échangent à la vitesse de l’éclair. Plaisir coupable : se confronter à l’autre, c’est tester ses limites et jouir de l’exercice d’un langage ordurier. Fumiers expose le conflit comme un principe dramaturgique fort, la source même du théâtre. On passe son temps à se voler dans les plumes et tant mieux peut-être finalement. Se disputer violemment revient à s’affirmer, à se revivifier sous la pression de l’autre.

Thomas Blanchard a bien compris que le prisme théâtral pousse à l’excès. Il autorise la distanciation tout en appuyant sans ménagement ses effets. Le risque serait de transformer le documentaire en caricature et le point de non-retour est très tendu ici. Le reportage s’avère déjà en lui-même grotesque et hilarant au possible. Que pourrait apporter une transposition scénique ? Une prise de conscience plus forte par ce phénomène de monstration appuyée ? Peut-être.

Le metteur en scène s’appuie sur des comédiens béton : Johanna Nizard est méconnaissable en Tatie Danielle voûtée et chipie. On adore ! Olivier Martin-Salvan n’a plus rien à prouver : son physique d’ogre-nounours est tout-terrain. Il se montre désopilant en journaliste maniéré qui zozotte et en fermier ahuri aux cheveux longs. Christine Pignet régale en bourgeoise de pacotille et Thomas Blanchard lui-même campe un voisin en pétard du plus bel acabit.

Si ce Fumiers ne brille pas par sa finesse (ce serait vache de le lui reprocher), on passe un moment de détente assuré en compagnie d’une brochette de talents qui s’amusent visiblement comme de petits fous. Et nous avec. ♥ ♥ ♥

FUMIERS d’après un épisode de Strip-tease. M.E.S de Thomas Blanchard. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h20

© Alain Monot

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