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Les contes destroy de Laura Scozzi

Ras le bol des morales cucul la praline de Walt Disney ? Envie de voir exploser les carcans de la bien-pensance ? Laura Scozzi a pensé à vous avec Barbe-Neige et les sept petits cochons au bois dormant ! Dans cette bacchanale hybride convoquant danse, mime et théâtre, la chorégraphe italienne ose tout et ne s’interdit rien. Les contes de fée prennent cher pour notre plus grand bonheur : une psychanalyse sous stupéfiants addictive et colorée. Chapeau !

Il était une fois un univers féerique complètement chamboulé : exit les happy ending téléguidées, les princes virils aux gros bras et les donzelles filiformes et nunuches. Piquée au vif par la vision manichéenne et stéréotypée du monde de Walt Disney, Laura Scozzi fait tabula rasa du passé et livre sa version toute personnelle des contes de fée. On a comme l’impression qu’Amy Winehouse et Courtney Love ont dû séjourner dans cette maison de dingues digne des Looney Tunes. Âmes sensibles s’abstenir, les petits enfants ne sont pas vraiment invités à cette fête électrisante.

Friandise stupéfiante
Pas de limites aux transgressions ici ; les barrières explosent pour laisser s’infiltrer la folie et la liberté. Terrain ludique inépuisable, les contes basculent du côté obscur des pulsions libidineuses et provocantes. La metteur en scène pousse dans ses retranchements les clichés du genre : la Belle au bois dormant ne se laisse pas facilement embrasser, se fait uriner dessus et s’apprête à devenir la victime inconsciente d’un gang-bang sordide tandis que ses princes charmants roucoulent entre eux… La bonne fée se transforme en Cupidon frappadingue qui orchestre des coups de foudre improbables comme ces trois petites cochonnes aguicheuses et alcooliques qui tapinent devant un loup aux aguets. Blanche-Neige devient noire, Barbe-Bleue un crooner, les garçons se déguisent en princesses avec jubilation et les filles donnent des coups.

Si l’on reste sur sa faim sur le plan chorégraphique, la théâtralité, l’expressivité et les mimiques des huit danseurs-comédiens marquent le pas d’un bal absurde et férocement joyeux. Quel pied d’accompagner ces artistes talentueux dans leur relecture barrée des idoles de notre enfance. Ce bonbon acidulé est davantage à classer dans la catégorie des pilules d’ecsta que des Kréma tout doux… On adore ! ♥ ♥ ♥ ♥

BARBE-NEIGE ET LES SEPT PETITS COCHONS AU BOIS DORMANT de Laura Scozzi. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h15

© Dan Aucante

Innamoramento testostéroné dans les vestiaires

Qui n’a jamais eu le fantasme d’un dérapage dans les vestiaires ? Odeurs d’aisselle, de slip sale, convivialité sportive, érotisme latent… Sortez vos brumisateurs, la température monte d’un cran au Rond-Point ! Tournant dans le monde entier depuis presque dix ans, Un poyo rojo dégouline de moiteur argentine et questionne sans détour notre rapport à la virilité. On vous prévient, vous sortirez tout émoustillés de cette danse musclée.

Un duo d’athlètes s’échauffe vigoureusement tandis que le public pénètre dans la salle Tardieu. Puis les hostilités commencent : on se jauge, on teste ses limites, on cherche à se dépasser. Le sport, terrain rêvé de compétition, enclenche une parade de séduction enfiévrée et provocante.

Moiteur argentine
Hermes Gaido orchestre ce ballet burlesque et bourré d’hormones avec une intensité indéniable. Marcels trempés, Alfonso Barón et Luciano Rosso tentent de s’apprivoiser, s’attirent et se repoussent, essayent de conclure avec une tension sexuelle aussi hilarante qu’excitante. Leurs mouvements graciles, d’une troublante féminité, désamorcent les clichés liés à la représentation de la virilité. Les deux Argentins barbus et velus n’hésitent pas à se lancer des œillades. Au cours d’un déshabillage caliente laissant apparaître leur physique très avantageux, le tandem dévoile une chorégraphie humide qui contamine sensuellement toute l’assemblée…

Pour corser encore davantage ce coup de foudre, un troisième personnage s’invite à la fête : une radio en direct se joue du hasard pour dynamiser le spectacle et le résultat est étonnant ! On entend ainsi des commentaires à propos d’un match de rugby opposant les All Blacks aux… Argentins.

Lutte sans parole, Un poyo rojo charme les sens et donne furieusement envie de se rendre dans les vestiaires et de se lancer à corps perdu dans un troublant combat de coqs. Vous y laissez volontiers des plumes. ♥ ♥ ♥ ♥

UN POYO ROJO d’Hermes Gaido, Alfonso Barón et Luciano Rosso. M.E.S d’Hermès Gaido. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 50 min.

© Paolo Evelina

La pornographie rambertienne s’exhibe dans Libido Sciendi

Aux Bouffes du Nord, Pascal Rambert reprend son abrégé de la sexualité prénommé Libido Sciendi, Illustrant la naissance du désir physique à travers un duo charnel et équilibriste, le directeur du T2G excite les sens et éveille les appétits voyeuristes du public en une brillante leçon d’anatomie tantrique.

Ils se font face. Droits comme un I, éloignés l’un de l’autre de plusieurs mètres. On pense à Audrey et Stan de Clôture de l’amour. Sauf que Rambert nous convie ici à une fête sexuelle et non pas à une épuisante rupture. Après un consciencieux déshabillage, le couple entre dans la danse de la connexion lascive. Kévin Jean et Nina Santes se métamorphosent en Adam et Ève des cavernes : adepte des acrobaties en tout genre, le duo enchaîne les contorsions et finit par s’imbriquer dans une relecture du mythe platonicien de l’androgyne.

Le langage corporel initié par Rambert conjugue deux pulsions : un retour à la primitivité gestuelle constituée de tâtonnements et de désirs carnassiers et une délicatesse appuyée des mouvements, une jouissance dans la lenteur. Une bestialité étudiée en somme. Atterré par le manque d’imagination de la pornographie, Rambert invente une écriture hybride et contrastée renvoyant aux différents tempos de la sexualité. Entièrement silencieux à part quelques râles orgasmiques, Libido Sciendo enclenche les pulsions scopiques. Les corps deviennent autant réifiés que sanctifiés et notre propre rapport au sexe découle de ce condensé aussi fulgurant que magnifique dans la mise à nu du couple.

Après cette lutte gréco-romaine acharnée, les corps exsangues se calment et tournent le dos à la scène, main dans la main. Werther et Charlotte ; Daphnis et Chloé pour autant d’évocations d’amours chastes et innocentes. Un geste ultime de fusion intime faisant fi d’une effusion effrénée de sexe.

Quarante minutes donc. Autant que la durée moyenne d’un coït ? Ce Libido Sciendi augmente considérablement la température dans ces esquisses du Kamasutra ultra sensuelles sans jamais tomber dans la vulgarité. Un cours illustré sur la sexualité diablement convainquant et accrocheur ! ♥ ♥ ♥ ♥

Memento Mori ou cet obscur objet du désir

Ouvrant le bal du Festival Rambert à nu aux Bouffes du Nord, Memento Mori constitue une brève expérience sensorielle qui ne laisse pas de dérouter. Ardue voire hermétique, cette proposition chorégraphique joue avec les ténèbres et les perceptions corporelles pour tenter de réinterroger le désir. Aussi séduisant qu’agaçant.

Pendant vingt minutes, le public croit assister à une supercherie : plongé dans le noir complet, il guette les mouvements des cinq danseurs. En vain. Plaçant d’emblée sa chorégraphie sous le signe du non-événement, Rambert forge un art de l’attente à double tranchant. Intéressé par l’esthétique des prémisses, le directeur du T2G flirte dangereusement avec les limites. Limites d’une patience mise à rude épreuve mais constitutives de l’expérimentation en train de se dérouler. D’où découlent un double sentiment d’ennui et d’excitation provoquant une foule de représentations mentales.

Le coup de poker effectué par Rambert réside bien dans cette ambivalence émotionnelle. Conçu autour de la danse et du geste, Memento Mori s’érige paradoxalement comme une proposition anti-visuelle dans la mesure où les pénombres participent crucialement à la dramaturgie du spectacle. Les cinq fantômes se devinent, s’esquissent à peine : tout est affaire d’audition et de projections. Dans un premier temps en tout cas.

La création musicale d’Alexandre Meyer renvoie aux échographies, à la naissance d’un monde à venir. Ce cocon obscur imaginé par Rambert semble imprégné de références philosophiques plus ou moins explicites ; de la caverne platonicienne à la scène primitive freudienne. Danse intellectualisée donc mais aussi pudiquement érotique. Une grande beauté se dégage de cet écrin viril entre-aperçu. Les sublimes jeux de lumière effectués par Yves Godin dessinent progressivement les contours de ces hommes nus, primitifs. Seule la toute fin de la danse les montrera exsangues, cruellement éblouis par des rayons sans fard. Le dévoilement du mystère en somme. Avec en prime, un marché de fruits et de légumes sur scène, piétinés sans vergogne. Un retour à la nature ?

Memento Mori suscite incontestablement de la curiosité : le cerveau fonctionne à plein régime une fois sortis des Bouffes et la perplexité vient se mêler à la sensation d’avoir assisté à une performance loin des sentiers battus. Un objet scénique étrange, qui exhibe les corps dans une sensualité cachée. Intrigant et frustrant. ♥ ♥ ♥

© Marc Domage
© Marc Domage

L’horticultrice Pina Bausch apaise le monde avec ses œillets dans Nelken

Tout Paris se presse au Châtelet en ce mois de mai pour la recréation du chef-d’œuvre de la chorégraphe allemande Pina Bausch, Nelken. Plus de trente ans après son triomphe, le Tanztheater Wuppertal revient batifoler dans un champ d’œillets dans une nouvelle floraison aussi potache que poignante. Une expérience de théâtre dansé déconcertante, ludique et emportée.

Salon de thé au milieu d’un océan floral : tel pourrait être le sous-titre de Nelken. Les comédiens-danseurs foulent des milliers de fleurs en apportant leur fauteuil et se prélassent. Des œillets roses tendres comme l’arrivée du printemps. Un immense bonbon fleuri pour calmer les tensions d’une Allemagne toujours divisée en deux par le mur.

L’air de rien, sous ses apparences clownesques, Nelken distille ses effluves politiques par de menus ordres comme la demande répétée d’un passeport ou l’invective de se déshabiller. Autant de références à la Shoah ou à la séparation de l’Allemagne.

Nelken s’érige comme un spectacle « pansement » où la troupe appelle à un apaisement généralisé. De magnifiques passages illustrent à merveille cette volonté d’une union fraternelle comme cette danse si simple et pourtant si imagée des quatre saisons, ou bien ce cours schématiquement esquissé de câlins suivi d’une application concrète sur le public. Beaucoup de douceur pour éradiquer le mal de notre monde.

La danse de Pina Bausch peut laisser perplexe car elle s’appuie bien plus sur la théâtralité du langage et des corps que sur la technicité des mouvements. L’amplitude de gestes répétés à l’infini risque de lasser tout comme des tunnels (l’imitation interminable d’animaux) ou des effets comiques ratés. On se croirait franchement plus au cirque que dans un ballet mais la sincérité et l’investissement du Tanztheater touchent et provoquent l’emballement des sens. Chez Bausch, le retour à l’enfance se caractérise par des jeux d’écoliers cultes (un 1,2,3 Soleil d’anthologie notamment), par des chamailleries entre les interprètes ou par l’envie de s’aventurer de l’autre côté du miroir sexué (les garçons enfilent souvent des robes).

On côtoie également l’absurde et le masochisme avec cette femme bafouillant sa haine des oranges ou bien ces hommes qui se ruent la tête la première dans des oignons. Ou encore ces cascadeurs qui supplantent la troupe en sautant sur un matelas de cartons. Les idées fusent mais la construction du spectacle se révèle parfois tellement hétéroclite qu’elle nous perd en chemin.

Heureusement, il suffit que « The Man I love » soit interprété en langue des signes pour que les larmes affluent ou que les danseurs se confient finalement sur le pourquoi de leur profession pour que l’on comprenne le but de Nelken : un désir farouche de partage et de communion, du rire aux larmes pour toucher les âmes.

Avec Nelken, Pina Bausch refleurit donc les cœurs et enchante les esprits dans un spectacle surprenant avec ses latences et ses fulgurances. Quoi de mieux que des fleurs pour déclarer son amour à sa troupe et à son auditoire ? La chorégraphe disparue en 2009 continue de fidéliser un nombre impressionnant de fans qui ne se lassent pas d’applaudir à tout rompre un ballet qui se joue à guichets fermés. ♥ ♥ ♥ ♥

©  Jochen Viehoff
© Jochen Viehoff

Le Presbytère : Mozart et Queen en scène dans un show fulgurant

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Dix-huit ans après son passage à Chaillot, Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat enflamme le Palais des Congrès. Ce ballet de Maurice Béjart au titre énigmatique se place sous l’égide de deux figures tutélaires : Freddie Mercury, le leader de Queen et Jorge Donn, le danseur fétiche du chorégraphe, tous deux décédés du sida à quarante-cinq ans. Flamboyant, iconoclaste et fulgurant.

Queen et Mozart ? Alliance improbable et pourtant si féconde : le spectacle conçu par Gil Roman fusionne le rock transgenre et la musique classique avec un sens de la provocation savoureux. Clip vidéo halluciné en continu, Le Presbytère rend hommage à des artistes partis trop tôt, à la mort qui guette et à la danse qui transcende. Look androgyne, théâtralité assumée, numéros épatants avec sphères et boîte orgiaque, projecteurs éblouissants, ailes d’ange… Bref, avec Béjart, show assuré ! Quarante danseurs présents sur scène : chanteurs de rock, nageurs ou mariée fantomatique se distinguent avec deux solistes particulièrement captivants : Oscar Chacon et Fabrice Gallarague.

Le Presbytère se clôture sur « The show must go on », toute la troupe agitant des draps blancs de linceul : vie et mort, naissance et finitude s’entremêlent dans une ode épicurienne captivante. Jouissif. Le public en transe a applaudi à tout rompre : nous aussi. ♥ ♥ ♥ ♥

© Ilia Chkolnik
© Ilia Chkolnik

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Dans une stratégie de décloisonnement des arts, la sociétaire Françoise Gillard (avec la complicité de la chorégraphe Claire Richard) met en danger quatre de ses collègues du Français dans L’Autre. Purement gestuelle, cette proposition abolit l’outil traditionnel du comédien, sa voix, pour explorer une sensibilité autre, un langage averbal pourtant ponctuellement nourris de témoignages audio. L’intention se montre louable, les efforts de nos apprentis danseurs sympathiques voire émouvants par moments mais l’ensemble reste inabouti et confus. On décroche malheureusement vite face à ces tableaux décousus aux mouvements frôlant parfois le ridicule… Bref, une générosité palpable sur le plateau mais une construction dramatique balbutiante.

Quel titre intrigant que L’Autre… Offrant mille possibilités. L’ami, l’opposant, le double, l’amoureux, le semblable et le différent. Un pot-pourri relationnel. Françoise Gillard a décidé de se passer des mots pour raconter cette histoire de contact, d’effleurement ou de rejet. Dans un décor clinique d’une blancheur immaculée, Claire de la Rüe du Can, Christophe Montenez, Eliott Jenicot et Benjamin Jungers, se jettent dans la fosse aux lions avec une totale sincérité et une fragilité à fleur de peau. Bien évidemment, ce ne sont pas des professionnels mais leur mise à nu sans aucune tricherie ne peut qu’être saluée. En solo, en duo ou en groupe, ils se dévoilent avec leur corps pour seul témoin. Des miroirs ou des effets d’optique à la Découflé parsèment ces mini chorégraphies mais le résultat s’avère finalement assez pauvre au niveau dramaturgique. La plupart des épisodes sont vites oubliés car il manque une véritable ligne de force malgré l’indéniable énergie et volonté des acteurs du Français de sortir de leur zone de confort. La globalité du spectacle semble un peu vaine et artificielle alors que le projet de Gillard l’a occupé deux ans durant. Reste une incroyable et touchante communion à cinq sur une reprise de « Voyages, voyages » en langue des signes.

Cet Autre demeure donc à la surface dans une succession d’exercices bancals, sans jamais vraiment éclore en un spectacle réellement solide. Plutôt des ébauches révélant une politique artistique forte au sein de la maison de Molière : montrer que le Français est riche d’une pluridisciplinarité nécessaire à son expression. Le coche est plutôt manqué mais le potentiel réside incontestablement au sein de ces talents. On peut que conseiller à Monsieur Ruf de poursuivre dans cette voie périlleuse mais salutaire. ♥ ♥

 

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Trois ans après les corps-pieuvres sexuels et poisseux d’Octopus, Philippe Decouflé revient en habitué à Chaillot dans Contact. Désireux depuis longtemps de bâtir une comédie musicale, le chorégraphe se lance dans une entreprise transdisciplinaire généreuse, barrée et d’une poésie enchanteresse. Cirque, danse, musique, chant et comédie s’unissent dans une revue divertissante de grande qualité où rien n’est laissé au hasard. D’autres reprocheront un aspect décousu au spectacle mais la forme spécifique des numéros ne présuppose en rien un quelconque fil narratif. L’occasion plutôt de se laisser entraîner dans une rêverie loufoque et maîtrisée, travestie et synchronisée. On adhère !

En baptisant sobrement son spectacle Contact, Decouflé laisse le champ libre aux possibilités folles qu’implique ce titre. Bien sûr, le terme renvoie d’abord aux mouvements corporels fondamentaux de la danse, cette zone où l’émotion pointe lorsque les peaux s’effleurent. Plus globalement, Contact évoque les points de rapprochement entre les arts, dans une optique de décloisonnement salutaire dont la comédie musicale serait une clef de voûte. Balayons directement le reproche du manque de liant que certains se sont empressés de souligner en constatant simplement que Decouflé a mal choisi ses termes. Au lieu d’une comédie musicale, nous sommes face ici à une revue dont les numéros sont présentés par un Monsieur Loyal déguisés sous les traits du Diable (Stéphane Chivot s’amuse d’ailleurs comme un enfant dans son rôle de trublion). Certes, quelques chansons (pas très inspirées, il est vrai) émaillent la prestation mais en aucun cas il ne s’agit d’un musical traditionnel.

L’apport musical se trouve davantage dans la création de Nosfell et Pierre Le Bourgeois : s’intégrant à part entière dans la performance, le chanteur et le musicien insufflent une véritable couleur à l’ensemble. La voix tantôt féminine et sensuelle et tantôt virile et caverneuse de Nosfell accompagne les artistes avec passion et incarnation. Loin de se cantonner à n’être qu’un simple accessoire, le son possède son propre univers dramaturgique.

Au niveau du caractère de ce patchwork, on retrouve les obsessions de Decouflé, à savoir son intérêt croissant pour les nouvelles technologies via la vidéo (effet de dédoublement, symétrie géométrique fascinante, illusions d’optique), le goût pour le travestissement (hommes portant des robes et des talons-aiguilles, gestuelle féminine). Le chorégraphe laisse également transparaître un humour décalé de bon aloi par des parodies de scènes mythologiques ou religieuses et un recours au mythe faustien incarné par un Christophe Salengro (le Président de Groland) délicieux en grand dadais ahuri.

Decouflé propose donc un spectacle accessible à tous, populaire et absolument incontournable. Contact se veut à la croisée des genres artistiques et le résultat s’avère probant. En solos, en duos ou collectivement, la troupe s’investit corps et âme dans une succession de numéros drôles, impeccablement réalisés et captivants. Coup de foudre !  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Laurent Philippe
© Laurent Philippe

La chorégraphe Béatrice Massin offre une relecture légère et ludique de La Belle au bois dormant à Chaillot. Recontextualisant le conte de Perrault à l’époque de sa création, cette spécialiste de danse et de musique baroques nous entraîne à la cour du Roi-Soleil avec facétie. Mettant à l’honneur trois jeunes danseurs, la compagnie des Fêtes Galantes privilégie l’audace et la gaité de ces pousses frémissantes. Exquis, frais et pétillant ! On fonce.

La petite salle Maurice Béjart, pas vraiment propice aux mouvements spectaculaires, s’inscrit plutôt dans une démarche intimiste. Ici, un trio de danseurs dans la vingtaine réinvente La Belle au bois dormant sous l’angle de la pointe humoristique et de l’anti-narrativité. Optant pour une approche abstraite, Massin déploie sa réécriture dans un espace nu où seules deux barres lumineuses suggèrent une temporalité en clair-obscur. Sauf la mise en sommeil de la princesse, difficile de trouver des éléments référant au conte spécifique. La chorégraphe préfère coller au plus près au baroque du XVIIème siècle : l’intrigue se passe dans la Cour de Louis XIV où Perrault figure en bon favori du Roi. Les superbes costumes chargés, pleins de frou-frou virevoltants et de perruques vertigineuses, renvoient également à cette époque de démesure extravagante. Lully et Mozart accompagnent avec féerie les pas de notre trio.

Le baroque se caractérise aussi par le thème du miroir déformé : ce jeu de doubles asymétriques se répercute dans la danse du trio par des gestes reflétés dans une synchronie légèrement décalée. Le travestissement s’érige en outre comme détournement identitaire carnavalesque avec la prestation majestueuse de Corentin le Flohic en nourrice maternelle pincée et gracieuse. Le déguisement est bluffant : le danseur s’empare aussi du rôle de la méchante fée cachée dans son chaperon sombre avec des manières effrayantes. Lou Cantor campe une Belle garçonne et farouche, délicieuse d’effronterie tandis qu’Olivier Bioret amuse en père galant et en Prince pataud.

Tandis que la première partie de la danse s’inscrit véritablement dans des pas baroques avec petits sauts et course effrénée, la seconde moitié se veut plus foncièrement comique avec l’arrivée du Prince. Son combat inspiré des jeux vidéo avec la nourrice est désopilant tout comme le réveil vacillant de Belle (sans aucun baiser à la clé pour la délivrer de son mal !) bringuebalée entre ses acolytes. Hilarant !

Cette Belle au bois dormant ravira donc petits et grands grâce à une danse enjouée et généreuse, une interprétation frétillante et un regard original porté sur un conte atemporel. ♥ ♥ ♥ ♥

© François Stemmer
© François Stemmer

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