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Comédie-Française

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

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Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Benjamin Lavernhe, un Scapin-sauterelle qui tutoie les étoiles

Scapin est un étrange personnage moliéresque. Ce subtil tireur de ficelles et cet intrigant hors-pair possède un passé bien mystérieux, des zones d’ombre qu’il appartient aux metteurs en scène d’éclaircir (ou pas d’ailleurs). La nouvelle mouture qu’en propose Denis Podalydès au Français est d’une facture somme toute très classique mais intelligemment menée. Assez premier degré, son travail n’en propose pas moins une version complexe du héros éponyme. La lourde tâche d’endosser ce costume ambigu a été attribuée au jeune et fougueux Benjamin Lavernhe. Cette grande sauterelle souple possède une gouaille et une assurance de tous les instants. Un choix tout en tension nerveuse qui a conquis le public !

Un immense chantier de construction évoque un port. C’est dans cette zone interlope que règne Scapin, le roi des filous. Le valet va venir en aide à deux jeunes hommes, Octave et Léandre et combattre l’avarice d’Argante et de Géronte, leurs pères respectifs. La comédie de Molière fait la part belle aux quiproquos et ne manque pas de rebondissements. Impossible de s’ennuyer !

Ni glauque ni dolce vita, la mise en scène de Podalydès navigue entre deux eaux avec aisance. Un allant dynamique et communicatif provient surtout des jeunes comédiens : Julien Frison campe un Octave pleutre mais énergique avec conviction tandis que Gaël Kamilindi est un Léandre espiègle et colérique (la scène du quiproquo avec Scapin et ses moultes tortures est à hurler). Adeline d’Hermy en fait des tonnes en Zerbinette : lookée façon Esmeralda Gipsy King, elle entame son « conte » à Géronte avec une gourmandise aussi vulgaire qu’épuisante. Assez savoureux. Les deux vieux ladres, eux, font la paire : Gilles David en éternel ahuri est attendrissant de bêtise tandis que l’allure habituellement altière de Didier Sandre est méconnaissable ici. C’est un acariâtre grognon et pleurnicheur qui met tout le monde dans sa poche avec la fameuse scène de la galère. Bakary Sangaré, enfin, se démène avec bonhomie dans le rôle de Sylvestre. Un vrai rayon de soleil.

Graine de star
Pour tenir le public en haleine, le Scapin doit être digne de ce nom : on se souvient de Jérémy Lopez et de Denis Lavant qui ont su chacun à leur manière réinventer le rôle. Benjamin Lavernhe avait une certaine pression sur ses épaules : il s’en sort comme un chef. Apparaissant torse nu sur scène et crasseux, il démontre par son physique le double visage du personnage : un être extrêmement séduisant qui contient en lui une rage noire, une amertume qu’il cache derrière un entrain (sans doute) de façade. Joli garçon bien dessiné, il attire les regards autant qu’il repousse. Il réussit à rendre son Scapin inquiétant mais de manière très fine, sans que l’on ne s’en aperçoive ou sans pouvoir réellement le justifier.

Présent pratiquement à toutes les scènes, il vampirise l’attention. La scène du sac, sommet de bravoure, rend palpable la métaphore du maître d’oeuvre : c’est lui qui est aux commandes avec sa grue et qui fait mumuse. Un éternel gamin qui prend sa revanche sur les riches en déployant son intelligence. Il prend même le public à partie en le faisant complice de ses fourberies. L’instant est magique. On devrait entendre parler de Benjamin Lavernhe avec de plus en plus d’insistance au fil des années, pour sûr… ♥ ♥ ♥ ♥

LES FOURBERIES DE SCAPIN de Molière. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50.

© Christophe Raynaud de Lage

Le puzzle mental de Rambert façonne Une Vie

Le processus d’écriture de Pascal Rambert ne semble pas varier d’un iota au fil des années : le dramaturge conçoit toujours ses pièces en fonction des interprètes. Des rôles taillés sur mesure, comme un écrin prestigieux et valorisant, qui engagent totalement les comédiens. Renouant avec la Comédie-Française, Rambert y expose sa nouvelle création, sobrement baptisée Une Vie. L’occasion de creuser encore et toujours ses obsessions à savoir le désir, la jouissance, l’écoulement du temps, la nostalgie. Jouant comme de coutume la carte de monologues denses, l’auteur de Clôture de l’amour convoque les fantômes de la mémoire entre imprécation et gémissements dans un troublant entre-deux onirique.

On se croirait un peu à France Culture avec Une Vie : un décor blanc éblouissant matérialise un studio d’enregistrement avec table ronde, micro et sièges cosy. Rien ne manque. Il sera évidemment question d’art, comme souvent chez Rambert. Un critique d’art s’entretient avec un peintre en vogue. Instance maïeutique, le journaliste va pousser l’Invité dans ses derniers retranchements. Denis Podalydès, un compagnon de longue route de Rambert, s’engouffre avec aisance dans le rôle torturé de cet être qui n’accepte pas si facilement de se livrer. Chien errant dans les limbes de la psyché, Podalydès poursuit sa quête identitaire avec une tenacité pleine de doutes. Se moquant gentiment de la curiosité immodérée des journalistes, qui comme Sainte-Beuve, aimeraient pouvoir expliquer toute une œuvre en miroir de la vie de leur auteur, l’Invité va se prendre au jeu et se livrer à des confidences intimes.

Femmes, je vous aime
Rambert a écrit quatre monologues pour quatre comédiens du Français. Bizarrement, ces monologues se suivent avec un intérêt décroissant comme si la profusion verbale rambertienne procédait par un mouvement d’épuisement du langage. Cécile Brune ouvre le bal en mère exubérante et étouffante. Sa voix cassante et narquoise sied bien à ce rôle de femme frustrée qui n’aura connu la jouissance qu’une seule fois. Cette remontée crue vers l’origine explique les traumas de l’artiste, cette blessure de la perte et de la castration, son impossibilité à construire une histoire d’amour sereine. Vient ensuite Iris, la muse : Jennifer Decker, touchante dans sa robe blanche vaporeuse, évoque les caresses de l’été. Son statut ambigu de matrice inspiratrice souffre d’être cachée au reste du monde. Sans cesse exposée, sans cesse dissimulée, l’amante crache son fiel à la face de son peintre et le met face à ses contradictions.

L’arrivée fracassante du Frère Amer, Alexandre Pavloff, marque une rupture dans la subtilité cash : Rambert gère avec moins de doigté les duos masculins.. Le comédien, trop vindicatif, verse dans une hystérie problématique. Son positionnement de non-désiré, jaloux et rancunier, aurait pu être évoqué de manière moins frontale. Enfin, le monologue de Pierre-Louis Calixte dans le rôle du meilleur ami tentateur, peine à décoller. On retrouve ici les qualités et les défauts de Rambert : un appétit des mots qui le pousse à ne pas savoir s’arrêter quand il le faudrait. Si les deux monologues féminins s’avèrent si réussis, c’est peut-être tout simplement que les femmes inspirent davantage Rambert. C’est sur le mot « amour » que se clôture le spectacle. Effectivement, cette « vie » aura été marqué par une succession d’amours pas entièrement réalisées. D’où la tentative désespérée de capturer l’essence de cette intensité amoureuse par l’éternité de l’art. Une quête illusoire mais si belle.

UNE VIE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50. ♥ ♥ ♥

© Christian Raynaud de Lage

Quand art, théâtre et politique font bon ménage avec les élèves-comédiens du Français

En 2011, un scandale secoue le microcosme théâtral : Olivier Py est remercié de ses fonctions de directeur de l’Odéon après un premier mandat. Cinq ans plus tard, le jeune Hugues Duchêne met en scène Le Roi sur sa couleur, une comédie du pouvoir à partir de ce canevas ultra médiatisé. Avec ses camarades, élèves-comédiens du Français, il mêle la fiction au théâtre-documentaire avec un sens très fin de la caricature politique. Ce jeu d’échecs impitoyable prend forme sous les yeux épatés du public qui assiste médusé à un combat de coq d’egos démesurés. Hilarant et salutaire à la fois.

Un tourbillon solaire dans la langue de Dante illumine l’ouverture de la pièce : deux femmes, en grande conversation, échangent avec entrain. Les non-italophones sont un peu laissés sur le bas-côté mais rien de bien méchant. Des accents si riants ravissent les oreilles. Un certain Luc est rapidement mis sur le tapis : c’est un metteur en scène suisse reconnu par la profession. Il faut qu’il parvienne à séduire Nicolas. Qui sait s’il n’aurait pas un poste sympathique à lui offrir ? Après, Catherine annonce à Olivier qu’il ne sera pas reconduit à l’Odéon : coup dur. Frédéric entre en scène : le ministre de la Culture, sur les conseils de Catherine, appuie sa décision d’éjecter le pauvre Olivier. S’ensuit alors un lutte de longue haleine pour le pouvoir. Il va y avoir de la casse…

Crise d’egos
Habitué à écrire sur la politique, Hugues Duchêne a perçu dans cette affaire la contamination du pouvoir sur l’art ou comment la politique consume les appétences culturelles. En choississant sciemment de gommer les noms de famille de ses personnages, le dramaturge s’inscrit dans une veine de l’intime et transforme le fait divers en saga haletante à la Dallas. Les arcanes des puissants se retrouvent donc ainsi démontées sous l’angle de l’exagération comique : on sait bien que sous la caricature se dissimule toujours une part plus ou moins criante de vérité. Comment ne pas rire face à l’ignorance crasse de Sarkozy, joué à la perfection par le metteur en scène himself (avec tous ses tics, sa gestuelle et même sa voix) ; on éprouve presque de la compassion pour Mittérand, toujours plongé dans des situations délicates, incarné par Théo Comby-Lemaître. On découvre une Catherine Pégard absolument effrayante de machiavélisme et brillamment interprétée par Pénélope Avril. Ses airs hypocrites et pourtant très cassants de manipulatrice font mouche. Laurent Robert se moule avec aise dans le costume fantasque et maniéré d’Olivier Py (et de Michel Fau en Carla Bruni !). La volcanique Marianna Granci apporte de la fougue à Carla Bruni tandis que les mimiques mielleuses de Vanessa Bile-Audouard en Valéria Bruni-Tedeschi enchantent.

Aucun artifice ici, les comédiens changent de rôle à vue et attendent de prononcer leurs répliques, assis sur leurs chaises. Le dispositif scénique est très simple, artisanal. Tant mieux. Pas besoin d’une grosse machinerie, tout repose sur le savoir-faire de la jeune troupe et leur capacité à se fondre dans leurs personnages. C’est incontestablement réussi ! On passe une excellente soirée en s’instruisant tout en s’amusant. La pièce se dévore comme un épisode de sitcom avec son lot de trahisons et de personnages hauts en couleur. S’y ajoutent en outre des extraits de journaux (avec toute la crème des critiques dramatiques !), de comptes-rendus épiques à l’Assemblée-Nationale, des extraits de mémoires de Frédéric Mitterrand et une interview corsée de celui-ci par une Laure Adler déchaînée. On peut donc concilier art, politique et théâtre sur scène sans pousser un roupillon. Quoi de mieux ?

LE ROI SUR SA COULEUR de Hugues Duchêne. M.E.S de l’auteur. 1h10. ♥  ♥  ♥  ♥

© Simon Gosselin

Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

Françoise Gillard et Annie Ernaux : une alliance bouleversante

Dans le cadre des Singulis à la Comédie-Française, la gracile Françoise Gillard a souhaité mettre en voix l’écriture blanche et clinique d’Annie Ernaux. Le contraste entre le physique de petite fille modèle de la comédienne et la violence froide des mots de la romancière provoque des étincelles sur la petite scène du Studio-Théâtre. En choisissant de présenter L’Événement, la sociétaire met en relief avec une pudeur impudique le pouvoir de l’écriture face au traumatisme. En consignant l’inoubliable sur la forme fixe du papier, Annie Ernaux entend transformer un acte intime en caisse de résonance publique, à une époque où l’I.V.G s’avère remise en question par certains politiciens. En passant de l’écrit à l’oral, ce court roman autobiographique acquiert une dimension poignante car incarnée. La sobriété de la mise en scène de Denis Podalydès sied à merveille à l’incandescence rentrée du verbe erneautien. Une heure d’émotion pure car dépourvue de tout épanchement lyrique, de tout débordement de pathos. Une confession pleine de retenue qui vous explose en pleine face.

En 1963, Annie Ernaux entre dans sa vingt-troisième année : la jeune étudiante en lettres modernes prépare un mémoire sur la femme dans le surréalisme. Mais voilà qu’un jour, elle se rend compte que son slip n’est pas souillé de tâches. Elle n’a pas eu ses règles depuis un mois. Elle consigne cet accident avec une sobriété remarquable dans son agenda : « rien ». C’est ainsi que débute L’Événement. De façon lapidaire et cash, brutalement. Annie Ernaux ne s’embarrasse jamais de circonvolutions : son écriture va droit au but et au cœur.

Distance touchante
Pas à pas, la romancière analyse son nouvel état avec un double regard apparemment paradoxal : à la fois narratrice externe qui se contente de décrire objectivement les faits et aussi narratrice omnisciente qui commente sans détours les sensations de la femme nouvellement enceinte. Il y a plus de cinquante ans, la contraception était évidemment interdite et passible de lourdes sanctions. Mais la jeune Annie est résolue : elle ne gardera pas le fœtus, « ça » ou « cette chose » comme elle l’appelle. Pour elle, avorter est « une épreuve ordinaire » qui va cependant muter au fil du récit vers une sensibilité plus revendiquée. Renoncer à donner la vie deviendra finalement une naissance, l’irruption de la féminité chez Ernaux et l’éclosion de son moi intime. C’est lorsqu’elle aura avorté qu’elle éprouvera le désir d’enfanter, de prendre le contrôle de son corps et de sa vie.

Sur la scène presque nue, Françoise Gillard nous contemple avec ses airs de biche effarouchée. Sa petite voix fluette rend la prose d’Ernaux encore plus incisive. Avec son gros pull vert informe et sa petite robe stricte, elle se tient assise et droite sur une chaise. Le regard fixe, elle reste toujours sur le fil du rasoir en racontant le trauma avec une neutralité seulement en apparence. On la sent remuée au fond des entrailles par le texte de la romancière ; elle se montre bouleversante.

Un spectacle indispensable, qui ne laissera pas indifférent. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVÉNEMENT d’Annie Ernaux. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

 

Brecht englué dans la toile des convenances au Français

Un même sujet. Deux visions radicalement opposées. Hasard du calendrier ou miroir consciemment réfléchi, la Comédie-Française a proposé pour cette saison 2016/2017 un diptyque autour de la montée du nazisme. Dégainant le premier, Ivo van Hove glaçait les esprits avec Les Damnés, une tragédie familiale éprouvante. Si sa mise en scène, un brin trop millimétrée, tenait en bride les émotions, il n’en demeurait pas moins qu’on sortait abasourdis de la salle Richelieu. Rien de tout cela avec La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach, surdéterminée par l’ombre pesante de Brecht, se complaît dans un hommage en bonne et due forme à l’expressionnisme allemand. En ne prenant aucun risque, la metteur en scène ne cherche pas à aller au-delà de la reprise de codes vieillis et dépassés.

Un vent de crise souffle sur Chicago. La Grande Dépression a fait des ravages. Arturo Ui, un petit mafioso sans grande envergure, va prendre du galon en tirant adroitement parti de la situation. Écrite en 1941, la pièce transpose dans une Amérique fantasmée la montée en puissance fulgurante de Hitler.

On comprend qu’à l’époque de sa création, La Résistible Ascension d’Arturo Ui ait naturellement crée des ponts entre la fiction et le réel. Brecht dénonçait le régime nazi sous couvert d’une farce noire grinçante. Soixante-quinze ans après, la même lecture pose problème. Quel est l’intérêt en 2017 de présenter explicitement Ui sous les traits d’un Hitler chaplinesque ? Aucun. Thalbach, emprisonnée par l’héritage de sa mère (actrice dans la troupe du Berliner Ensemble) et de Brecht, ne présente rien de plus qu’un jeu de pantins macabres et bouffons qui reprend à bon compte les tics irritants de la fameuse distanciation de l’oncle Bertolt.

Hommage sans surprise
Le problème, c’est que cette mise à distance outrée désamorce toute tentative possible d’implication de la part du spectateur. Avouons que le canevas alambiqué de la pièce ne suscite guère l’enthousiasme. Idem pour la partition clownesque qui finit par lasser. Dans le genre faciès enfarinés pour Pierrots mabouls, Bob Wilson se montre plus convaincant. Quelques images sauvent la mise : cette imposante toile d’araignée d’abord, qui occupe la majorité de l’espace et qui concrétise l’aliénation mentale de ces populations embrigadées par les discours séduisants d’un bonimenteur. À la verticale ou penchée, cette toile offre d’impressionnants numéros d’acrobatie. Néanmoins, cette agitation perpétuelle peine à faire écran : on a la sensation d’une vacuité tenace qui ne nous quittera pas durant deux heures. Le spectacle a subi le poids des années.

Heureusement que le talent des comédiens du Français est inoxydable : méconaissables, ils s’engouffrent dans la brèche de la pantomime avec délectation. Laurent Stocker est à couper le souffle en despote moustachu et colérique. Ses mimiques et ses explosions complexifient son interprétation : aussi drôle que terrifiant. Jérémy Lopez n’en finit pas de nous surprendre : notre chouchou endosse ici le costume du bras droit de Ui au sourire machiavélique. La souplesse de Thierry Hancisse étonne ; d’une forme olympique. On retiendra également le jeu de Serge Bagdassarian toujours aussi caméléon en mafieux-chanteur. Dommage seulement que Florence Viala soit cantonnée à un rôle de godiche : elle mérite tellement mieux… !

En somme, monter La Résistible Ascension d’Arturo Ui tel que l’a imaginé Katharina Thalbach n’a pas grand sens en 2017. Sans doute en 1941. Mais les temps ont changé, d’autres dictatures ont pris le pas. À force de vouloir se soumettre à une figure tutélaire, sa mise en scène perd en authenticité et consistance. D’autant plus qu’elle souligne très lourdement les échos permanents entre la vie des gangsters et les exactions des nazis. Tout cela se veut bien trop didactique et redondant ; la pièce pêche déjà par excès de bavardage. Sans vouloir chercher à tout prix une modernisation parfois caduque, on attendait un parti pris plus radical et moins convenu. Ce sera pour une prochaine fois. ♥

LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI de Bertolt Brecht. M.E.S de Katharina Thalbach. 01 44 58 15 15. 2h10.

© Christophe Raynaud de Lage

Des aveux modelés dans la glaise

Le Studio-Théâtre se prête merveilleusement aux formes courtes et enlevées. Preuve en est encore avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Le proverbe de Musset mis en scène par Laurent Delvert est expédié en quarante-cinq minutes chrono. Le temps d’un épisode d’une série T.V. Cette sitcom badine à la langue pétillante tranche dans le vif avec des saillies d’esprit étonnamment modernes. Jennifer Decker irradie en chipie piquante qui mène à la baguette un Christian Gonon hypnotisé et transi d’amour.

La Marquise invite le spectateur à pénétrer dans son loft-atelier au design épuré sans son élégante géométrie. Telle Demi Moore dans Ghost, elle sculpte patiemment la glaise en T-shirt décontracté-chic (Cristina Cordula approuverait, surtout quand les costumes sont signés Christian Lacroix). Le geste est lent et obstiné, éminemment sensuel. L’ombre du désir plane. Un homme de dos semble hésiter à franchir la porte de l’appartement. Il se décide et se déclenche alors une conversation qui mènera à une issue pour le moins heureuse. Mais avant d’en arriver là, notre Marquise aura fait tourner en bourrique le Comte. Elle lui aura aussi tout de même appris à s’affirmer et à tirer au clair ses sentiments.

Les piques fusent : les hommes et leurs techniques de séduction d’une affligeante banalité subissent les moqueries exaspérées de la gent féminine tandis qu’on reproche aux dames de se montrer trop froides et cruelles.

Une partition rêvée pour Jennifer Decker
Jennifer Decker trouve ici un rôle à sa mesure : espiègle comme une gamine qui ferait tourner en bourrique ses prétendants, elle déploie un jeu naturel et convaincant qui insuffle un sentiment d’actualité à la verve mussienne. Face à elle, Christophe Gonon ne démérite pas en homme gentiment malmené et un brin torturé par le feu qui le ronge. Laurent Delvert anime cet échange du chat et de la souris avec une simplicité bienvenue. Claire et fraîche, cette proposition évoque une matinée ensoleillée de novembre : là où le feu et le gel se convoitent, se cherchent et terminent par s’accoupler dans une charmante reddition. Et si finalement, la créature informe puis sculptée avec soin dans la matière malléable n’était autre que ce cher Comte transformé par les paroles malicieuses de la marquise ?

IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE d’Alfred de Musset. M.E.S de Laurent Delvert. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 50 min. ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand

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