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L’adolescence, brûlant mausolée selon Clément Hervieu-Léger

Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

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Jennifer Decker, une Phèdre d’envergure

Sept ans. L’âge de raison. Le temps qu’il aura fallu à Jennifer Decker pour trouver sans doute son plus beau rôle au Français. La trentenaire a pourtant tenu le haut de l’affiche, dans des rôles de conséquence (Doña Sol, Aricie ou Ophélie) mais la magie n’avait jusque-là pas vraiment opéré. La faute à des mises en scène douteuses. Et puis petit à petit, la comédienne a su gagner en force et s’imposer avec plus de conviction. Marivaux, Lagarce ou Musset : rien ni personne ne semble lui résister désormais. Au Studio-Théâtre, la jeune Louise Vignaud lui a confié le rôle éponyme de Phèdre. Un personnage qui impressionne, d’autant plus dans la version de Sénèque, d’une violence épurée et presque bestiale.

Hippolyte/Phèdre : un couple d’anthologie qui fait s’affronter la pieuse vertu froide et le désir brûlant et l’interdit. La chaleur et la glace d’un amour non réciproque qui finira par littérallement brûler le duo. Sénèque ne perd pas de temps et présente successivement les deux protagonistes : d’un côté, le viril et intrépide Hippolyte, chasseur émérite au coeur chaste et de l’autre côté sa belle-mère Phèdre, accablée par une envie contre-nature. Cela finira mal, on le sait.

Le texte antique possède l’avantage de resserrer l’intrigue de manière drastique, contraiment à Racine qui s’épanche plus longuement et introduit des personnages secondaires comme Aricie. On ne perd donc pas de temps et le travail de Louise Vignaud se fonde sur un principe d’énergie et de mouvement qui revitalise la tragédie.

Nâzim Boudjnah ouvre notamment le bal en Hippolyte guerrier, dévoué à son exercice physique, la lance à la main. Incapable de tenir en place, il exhibe fièrement son torse nu et glabre d’éphèbe. Ce dynamisme s’oppose à l’entrée en scène de Phèdre, abattue et alanguie. Cette passion qui détruit de l’intérieur est balancée au public avec une retenue lancinante et douloureuse. Pas de hurlement non. Presque un murmure qui livre son désarroi. Dans son fourreau doré ultra chic, Jennifer Decker donne d’emblée le ton et se révèle majestueuse par son accessibilité même. Aucune arrogance, aucune fierté, juste une impuissance à résister au feu qui ravage tout sur son passage. Très peu maquillée, au naturel, la comédienne se livre et se confie. Et on y croit.

L’évolution des sentiments de Phèdre se veut fluide et on parvient aisément à se faire une idée du labyrinthe amoureux dans lequel semble se complaire la reine. Phèdre abandonne ensuite sa féminité et rêvet le costume d’une amazone androygyne, sans sexe défini. La métaphore du combat est donc explicite ici, plus de lamentations et place à l’action ! La scène centrale de l’aveu, qui a du mal à se frayer un passage, est superbement portée sur le plateau. Il s’agit ni plus ni moins d’un viol sacralisé, d’une lutte sauvage et érotique dans laquelle Hippolyte semble confus et Phèdre triomphante. Le glaive, support phallique au possible, accompagne cet accouplement étrange. L’aspect chorégraphique de la pièce, très clairement mis en avant, vivifie le discours et souligne la place du corps, absolument centrale ici. La confession ultime de Phèdre à Thésée résonne comme un cri de victoire lugubre : elle a triomphé de la crédulité de son époux mais à quel prix… !

Claude Mathieu incarne, quant à elle, une nourrice d’exception, cruelle et dure au départ puis pleine de compassion par la suite. Sa diction limpide offre une écoute religieuse du texte : le récit culte de la mort d’Hippolyte vaut son pesant d’or. En revanche, Thierry Hancisse en fait beaucoup trop dans le rôle de Thésée, il n’est pas très crédible.

Par une économie de moyens qui met en lumière l’apport du corps au jeu, Louise Vignaud signe donc une lecture revigorante de la Phèdre de Sénèque et révèle Jennifer Decker, formidable d’intensité dans un rôle difficile. ♥ ♥ ♥ ♥

PHÈDRE de Sénèque. M.E.S de Louise Vignaud. 01 44 58 15 15. Comédie-Française. 1h20.

© Christophe Raynaud de Lage

Lagarce et ses fantômes au Français : troublante maison de poupée

Une maison de poupée fantomatique accueille les spectateurs du Vieux-Colombier. Du tulle transparent délimite les différents espaces de la maison, comme si le quintet féminin en présence évoluait dans un cocon mi-protecteur, mi-effrayant. En portant sur scène J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert souligne la ritournelle obsédante du texte de Lagarce : déni du deuil, retour glorifié, force du souvenir et volonté de s’affranchir du poids de ses morts pour enfin vivre. Ce texte ardu, troué de circonvolutions, demande une attention de tous les instants : une attention récompensée par la contemplation de cinq comédiennes en harmonie, en rupture, pleines d’une douleur digne et révoltée à la fois.

La pièce pourrait ressembler à une succession de morceaux de bravoure : à tour de rôle, les membres de ce gynécée isolé exposent le lien qui les unit au jeune frère, celui qui a été chassé par le père pour réapparaître des années plus tard sans crier gare et s’écrouler à l’agonie au pas de la porte de la maison. Suliane Brahim ouvre le bal, regard mélancolique de biche blessée, droite face au public. Elle resplendit dans son ciré bleu marine et sa jupe d’institutrice. Papillon impertinent et farouche, elle virevolte telle une reine des fées sur le plateau.

Percutante partition
Ces blocs de discours effraient au premier abord car Lagarce nous perd dans les dédales d’un langage qui ne cesse de jouer sur de microscopiques variations : la parole devient souffle épique. Paradoxalement, l’interaction entre les cinq femmes demeure assez limitée : enfermé dans une prison de mots, notre quintet s’échappe dans les limbes de la mémoire. Le travail de Chloé Dabert met subtilement en relief cette dimension incantatoire puisque la puissance d’incarnation des comédiennes vivifie l’absence.

Cécile Brune est d’une tranquillité et d’un calme olympien dans son rôle de matriarche tandis que Clotilde de Bayser se montre crédible en mère rongée par l’absence de son fils unique. Rebecca Marder est touchante en cadette indignée par l’injustice de son sort, celui d’une gamine rejetée et délaissée. Enfin, Jennifer Decker, la plus fêtarde des trois sœurs, distille une émotion à fleur de peau.

Chloé Dabert signe une mise en scène très élégante et chorégraphique : les corps se déplacent, sont en attente, résignés, prêts à bondir. Les femmes se frôlent, courent. Entre urgence et torpeur, pas de délimitation franche. Cette alliance troublante fonctionne et interroge : peut-on réellement s’émanciper lorsqu’on étouffe sous le poids des souvenirs ? On tendrait à penser que oui… Mais pour cela, il faut avoir le courage d’oser s’affirmer et de parvenir à faire le deuil d’un être qu’on a tant chéri.

J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE de Jean-Luc Lagarce. M.E.S de Chloé Dabert. Vieux-Colombier (Comédie-Française). 01 44 58 15 15. 1h30. ♥ ♥ ♥

© C. Raynaud de Lage

Tempête sous un crâne : Carsen donne mal à la tête !

Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d’entrain déchaînent l’enthousiasme d’un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d’Éric Ruf, l’excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic ! Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu’au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d’incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D’emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d’hôpital et semble se réveiller d’un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l’intérieur de l’esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l’idée qu’on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L’exercice s’avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d’une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d’une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu’au bout de son idée. Simplement, on s’attendait à un feu d’artifice au vu d’une telle pièce. L’ensemble est d’un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l’Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l’esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l’enchantement qu’elles suscitent à l’instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l’hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d’Ariel, l’esprit de l’air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d’un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu’effectivement pas besoin d’effusion pour engendrer l’illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d’une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d’homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d’une vierge de quinze ans qui s’ouvre au désir est compliqué à tenir…

Robert  Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s’est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l’ensemble plombe l’ambiance. ♥ ♥

LA TEMPÊTE de William Shakespeare. M.E.S de Robert Carsen. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h40 entracte compris.

© Vincent Pontet

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Benjamin Lavernhe, un Scapin-sauterelle qui tutoie les étoiles

Scapin est un étrange personnage moliéresque. Ce subtil tireur de ficelles et cet intrigant hors-pair possède un passé bien mystérieux, des zones d’ombre qu’il appartient aux metteurs en scène d’éclaircir (ou pas d’ailleurs). La nouvelle mouture qu’en propose Denis Podalydès au Français est d’une facture somme toute très classique mais intelligemment menée. Assez premier degré, son travail n’en propose pas moins une version complexe du héros éponyme. La lourde tâche d’endosser ce costume ambigu a été attribuée au jeune et fougueux Benjamin Lavernhe. Cette grande sauterelle souple possède une gouaille et une assurance de tous les instants. Un choix tout en tension nerveuse qui a conquis le public !

Un immense chantier de construction évoque un port. C’est dans cette zone interlope que règne Scapin, le roi des filous. Le valet va venir en aide à deux jeunes hommes, Octave et Léandre et combattre l’avarice d’Argante et de Géronte, leurs pères respectifs. La comédie de Molière fait la part belle aux quiproquos et ne manque pas de rebondissements. Impossible de s’ennuyer !

Ni glauque ni dolce vita, la mise en scène de Podalydès navigue entre deux eaux avec aisance. Un allant dynamique et communicatif provient surtout des jeunes comédiens : Julien Frison campe un Octave pleutre mais énergique avec conviction tandis que Gaël Kamilindi est un Léandre espiègle et colérique (la scène du quiproquo avec Scapin et ses moultes tortures est à hurler). Adeline d’Hermy en fait des tonnes en Zerbinette : lookée façon Esmeralda Gipsy King, elle entame son « conte » à Géronte avec une gourmandise aussi vulgaire qu’épuisante. Assez savoureux. Les deux vieux ladres, eux, font la paire : Gilles David en éternel ahuri est attendrissant de bêtise tandis que l’allure habituellement altière de Didier Sandre est méconnaissable ici. C’est un acariâtre grognon et pleurnicheur qui met tout le monde dans sa poche avec la fameuse scène de la galère. Bakary Sangaré, enfin, se démène avec bonhomie dans le rôle de Sylvestre. Un vrai rayon de soleil.

Graine de star
Pour tenir le public en haleine, le Scapin doit être digne de ce nom : on se souvient de Jérémy Lopez et de Denis Lavant qui ont su chacun à leur manière réinventer le rôle. Benjamin Lavernhe avait une certaine pression sur ses épaules : il s’en sort comme un chef. Apparaissant torse nu sur scène et crasseux, il démontre par son physique le double visage du personnage : un être extrêmement séduisant qui contient en lui une rage noire, une amertume qu’il cache derrière un entrain (sans doute) de façade. Joli garçon bien dessiné, il attire les regards autant qu’il repousse. Il réussit à rendre son Scapin inquiétant mais de manière très fine, sans que l’on ne s’en aperçoive ou sans pouvoir réellement le justifier.

Présent pratiquement à toutes les scènes, il vampirise l’attention. La scène du sac, sommet de bravoure, rend palpable la métaphore du maître d’oeuvre : c’est lui qui est aux commandes avec sa grue et qui fait mumuse. Un éternel gamin qui prend sa revanche sur les riches en déployant son intelligence. Il prend même le public à partie en le faisant complice de ses fourberies. L’instant est magique. On devrait entendre parler de Benjamin Lavernhe avec de plus en plus d’insistance au fil des années, pour sûr… ♥ ♥ ♥ ♥

LES FOURBERIES DE SCAPIN de Molière. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50.

© Christophe Raynaud de Lage

Le puzzle mental de Rambert façonne Une Vie

Le processus d’écriture de Pascal Rambert ne semble pas varier d’un iota au fil des années : le dramaturge conçoit toujours ses pièces en fonction des interprètes. Des rôles taillés sur mesure, comme un écrin prestigieux et valorisant, qui engagent totalement les comédiens. Renouant avec la Comédie-Française, Rambert y expose sa nouvelle création, sobrement baptisée Une Vie. L’occasion de creuser encore et toujours ses obsessions à savoir le désir, la jouissance, l’écoulement du temps, la nostalgie. Jouant comme de coutume la carte de monologues denses, l’auteur de Clôture de l’amour convoque les fantômes de la mémoire entre imprécation et gémissements dans un troublant entre-deux onirique.

On se croirait un peu à France Culture avec Une Vie : un décor blanc éblouissant matérialise un studio d’enregistrement avec table ronde, micro et sièges cosy. Rien ne manque. Il sera évidemment question d’art, comme souvent chez Rambert. Un critique d’art s’entretient avec un peintre en vogue. Instance maïeutique, le journaliste va pousser l’Invité dans ses derniers retranchements. Denis Podalydès, un compagnon de longue route de Rambert, s’engouffre avec aisance dans le rôle torturé de cet être qui n’accepte pas si facilement de se livrer. Chien errant dans les limbes de la psyché, Podalydès poursuit sa quête identitaire avec une tenacité pleine de doutes. Se moquant gentiment de la curiosité immodérée des journalistes, qui comme Sainte-Beuve, aimeraient pouvoir expliquer toute une œuvre en miroir de la vie de leur auteur, l’Invité va se prendre au jeu et se livrer à des confidences intimes.

Femmes, je vous aime
Rambert a écrit quatre monologues pour quatre comédiens du Français. Bizarrement, ces monologues se suivent avec un intérêt décroissant comme si la profusion verbale rambertienne procédait par un mouvement d’épuisement du langage. Cécile Brune ouvre le bal en mère exubérante et étouffante. Sa voix cassante et narquoise sied bien à ce rôle de femme frustrée qui n’aura connu la jouissance qu’une seule fois. Cette remontée crue vers l’origine explique les traumas de l’artiste, cette blessure de la perte et de la castration, son impossibilité à construire une histoire d’amour sereine. Vient ensuite Iris, la muse : Jennifer Decker, touchante dans sa robe blanche vaporeuse, évoque les caresses de l’été. Son statut ambigu de matrice inspiratrice souffre d’être cachée au reste du monde. Sans cesse exposée, sans cesse dissimulée, l’amante crache son fiel à la face de son peintre et le met face à ses contradictions.

L’arrivée fracassante du Frère Amer, Alexandre Pavloff, marque une rupture dans la subtilité cash : Rambert gère avec moins de doigté les duos masculins.. Le comédien, trop vindicatif, verse dans une hystérie problématique. Son positionnement de non-désiré, jaloux et rancunier, aurait pu être évoqué de manière moins frontale. Enfin, le monologue de Pierre-Louis Calixte dans le rôle du meilleur ami tentateur, peine à décoller. On retrouve ici les qualités et les défauts de Rambert : un appétit des mots qui le pousse à ne pas savoir s’arrêter quand il le faudrait. Si les deux monologues féminins s’avèrent si réussis, c’est peut-être tout simplement que les femmes inspirent davantage Rambert. C’est sur le mot « amour » que se clôture le spectacle. Effectivement, cette « vie » aura été marqué par une succession d’amours pas entièrement réalisées. D’où la tentative désespérée de capturer l’essence de cette intensité amoureuse par l’éternité de l’art. Une quête illusoire mais si belle.

UNE VIE de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h50. ♥ ♥ ♥

© Christian Raynaud de Lage

Quand art, théâtre et politique font bon ménage avec les élèves-comédiens du Français

En 2011, un scandale secoue le microcosme théâtral : Olivier Py est remercié de ses fonctions de directeur de l’Odéon après un premier mandat. Cinq ans plus tard, le jeune Hugues Duchêne met en scène Le Roi sur sa couleur, une comédie du pouvoir à partir de ce canevas ultra médiatisé. Avec ses camarades, élèves-comédiens du Français, il mêle la fiction au théâtre-documentaire avec un sens très fin de la caricature politique. Ce jeu d’échecs impitoyable prend forme sous les yeux épatés du public qui assiste médusé à un combat de coq d’egos démesurés. Hilarant et salutaire à la fois.

Un tourbillon solaire dans la langue de Dante illumine l’ouverture de la pièce : deux femmes, en grande conversation, échangent avec entrain. Les non-italophones sont un peu laissés sur le bas-côté mais rien de bien méchant. Des accents si riants ravissent les oreilles. Un certain Luc est rapidement mis sur le tapis : c’est un metteur en scène suisse reconnu par la profession. Il faut qu’il parvienne à séduire Nicolas. Qui sait s’il n’aurait pas un poste sympathique à lui offrir ? Après, Catherine annonce à Olivier qu’il ne sera pas reconduit à l’Odéon : coup dur. Frédéric entre en scène : le ministre de la Culture, sur les conseils de Catherine, appuie sa décision d’éjecter le pauvre Olivier. S’ensuit alors un lutte de longue haleine pour le pouvoir. Il va y avoir de la casse…

Crise d’egos
Habitué à écrire sur la politique, Hugues Duchêne a perçu dans cette affaire la contamination du pouvoir sur l’art ou comment la politique consume les appétences culturelles. En choississant sciemment de gommer les noms de famille de ses personnages, le dramaturge s’inscrit dans une veine de l’intime et transforme le fait divers en saga haletante à la Dallas. Les arcanes des puissants se retrouvent donc ainsi démontées sous l’angle de l’exagération comique : on sait bien que sous la caricature se dissimule toujours une part plus ou moins criante de vérité. Comment ne pas rire face à l’ignorance crasse de Sarkozy, joué à la perfection par le metteur en scène himself (avec tous ses tics, sa gestuelle et même sa voix) ; on éprouve presque de la compassion pour Mittérand, toujours plongé dans des situations délicates, incarné par Théo Comby-Lemaître. On découvre une Catherine Pégard absolument effrayante de machiavélisme et brillamment interprétée par Pénélope Avril. Ses airs hypocrites et pourtant très cassants de manipulatrice font mouche. Laurent Robert se moule avec aise dans le costume fantasque et maniéré d’Olivier Py (et de Michel Fau en Carla Bruni !). La volcanique Marianna Granci apporte de la fougue à Carla Bruni tandis que les mimiques mielleuses de Vanessa Bile-Audouard en Valéria Bruni-Tedeschi enchantent.

Aucun artifice ici, les comédiens changent de rôle à vue et attendent de prononcer leurs répliques, assis sur leurs chaises. Le dispositif scénique est très simple, artisanal. Tant mieux. Pas besoin d’une grosse machinerie, tout repose sur le savoir-faire de la jeune troupe et leur capacité à se fondre dans leurs personnages. C’est incontestablement réussi ! On passe une excellente soirée en s’instruisant tout en s’amusant. La pièce se dévore comme un épisode de sitcom avec son lot de trahisons et de personnages hauts en couleur. S’y ajoutent en outre des extraits de journaux (avec toute la crème des critiques dramatiques !), de comptes-rendus épiques à l’Assemblée-Nationale, des extraits de mémoires de Frédéric Mitterrand et une interview corsée de celui-ci par une Laure Adler déchaînée. On peut donc concilier art, politique et théâtre sur scène sans pousser un roupillon. Quoi de mieux ?

LE ROI SUR SA COULEUR de Hugues Duchêne. M.E.S de l’auteur. 1h10. ♥  ♥  ♥  ♥

© Simon Gosselin

Isabelle Nanty ou le vaudeville dans le sang

Après Un Fil à la patte et Un Chapeau de paille d’Italie, la Comédie-Française termine sa saison sur un feu d’artifice vaudevillesque. La pétillante Isabelle Nanty s’empare de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau en explorant les variations de la fidélité conjugale avec la gouaille qu’on lui connaît. Malgré des longueurs, cette réunion alambiquée des désirs se suit avec un plaisir certain au rythme des imprévus en tout genre.

Un vaudeville sans lieu pour s’ébattre, cela n’existe pas. Pour éviter de se faire prendre la main dans le sac, il s’agit de trouver un lieu interlope, à l’abri des regards indiscrets. L’Hôtel du Libre-Échange, au nom tout indiqué, conviendrai très bien à Pinglet. L’architecte, castré par sa mégère de femme, souhaite batifoler avec la femme de son associé Paillardin, qui elle, n’en peut plus de passer pour la plante verte de service. Ces deux âmes esseulées décident de s’acoquiner… C’était sans compter la présence de Maxime, neveu de Paillardin venu se détendre avec Victoire, la bonne des Pinglet et Mathieu, un ami des Pinglet qui débarque avec ses quatre insupportables filles.

Rencontres en pagaille
Ces rencontres importunes sont évidemment à l’origine de tout le sel de cette comédie. Le crampon Christian Hecq qui arrive toujours comme un cheveu sur la soupe conquiert un public ravi. Ses bégaiements et ses airs ahuris sont tordants. Michel Vuillermoz joue de malchance avec une piquante contrariété tandis qu’Anne Kessler épate en dragonne-tragédienne sans concession. Florence Viala apporte une touchante humanité dans le rôle de la femme délaissée. Laurent Lafitte, lui, effraie en tenancier pervers aux gros chicots et aux talents certains de cabaretier. La fraîcheur ravissante de Julien Frison en philosophe coincé s’ouvrant aux plaisirs de la chair est à relever : son allure de grande liane montée sur ressorts lui promet une rapide ascension dans les rôles comiques.

L’élégant décor de Christian Lacroix joue sur nos perceptions : ses airs de maison hantée chic et insalubres à la fois renvoient à la réconforte étiquette bourgeoise sapée par des pensées immorales bien moins glorieuses…. L’idée d’une juxtaposition d’étages reliés par un escalier en colimaçon est bienvenue : elle permet une simultanéité et un agrandissement de l’espace qui accentue la démesure des situations.

Point noir cependant : Feydeau, gourmand, tire trop ses effets. L’ajout d’un troisième acte, qui laisse les personnages mal en point après leur nuit de folie, n’a pas d’intérêt dramatique et offre des rebondissements à rallonge qui sont autant de pétards mouillés. Le spectacle dure tout de même deux heures trente sans entracte. Beaucoup trop long pour une comédie : Nanty aurait du expédier l’affaire avec moins de ménagement et procéder à des coupes.

L’HÔTEL DU LIBRE-ÉCHANGE de Georges Feydeau.  M.E.S d’Isabelle Nanty. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h30. ♥  ♥  ♥

© Brigitte Enguérand

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