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Comédie dramatique

Tennessee Williams dans son jus au Poche

Quel plaisir de retrouver Tennessee Williams sur les planches ! Injustement boudé, le dramaturge américain sait pourtant disséquer les cruautés des relations humaines avec une justesse ébouriffante. Au théâtre de Poche, Charlotte Rondelez exacerbe les tensions familiales dans La Ménagerie de verre avec un certain doigté en dirigeant un quatuor d’acteurs complémentaires et émouvants, chacun à leur façon.

Chez les Wingfield, un trio essaye de cohabiter malgré des caractères bien différents. Nous avons la mère, Amanda, mère surprotectrice et étouffante qui se réfugie dans un passé réconfortant ; puis la fille, Laura, femme-enfant handicapée et d’une timidité maladive et enfin Tom, le narrateur, le grand frère solide qui tente de joindre les deux bouts et qui aspire à un ailleurs plein d’aventures.

Folie et lucidité
La mise en scène, clairement centrée autour du dysfonctionnement familial, met en lumière avec force l’incommunicabilité entre ces trois êtres qui ne comprennent pas vraiment. Cristiana Reali, volcanique en diable, campe une mère exubérante dotée d’une énergie fort inquiétante. Celle du désespoir ? La recherche du bonheur de cette femme hantée par des spectres a quelque chose de pathétique. Elle agace et émeut à la fois.

Ophélia Kolb, elle, s’empare du rôle difficile de Laura avec une grâce difficile à décrire. Aérienne lorsqu’elle danse avec sa licorne de verre ; poignante lorsqu’elle comprend muette son état définitif de vieille fille ; rieuse le temps d’une valse avec son amour de jeunesse… Sans doute l’un de ses plus grands rôles au théâtre. Charles Templon, séduisant narrateur, bouillonne d’une rage intérieure avec une grande élégance. Il interprète brillamment un dandy frustré et courageux qui noie ses illusions dans l’alcool… Enfin, Félix Beauperin s’en tire très bien dans la partition ingrate de Jim, le galant à la fois attentif et très maladroit. Beaucoup de prestance.

Afin de restituer l’atmosphère mentale souhaitée par Williams, Charlotte Rondelez joue sur un contraste entre décor vintage ultra réaliste et un mur vaporeux. La musique a aussi son importance tout comme la présence de quelques projections vidéo. Le contexte historique s’avère donc à la fois clairement défini et flou. Un entre-deux réussi qui évite de tomber dans le piège de la psychologisation des personnages. ♥ ♥ ♥ ♥


LA MÉNAGERIE DE VERRE de Tennessee Williams. M.E.S de Charlotte Rondelez. Théâtre de Poche. 2h. 01 45 44  50 21

© Pascal Gely

 

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Entre insouciance et fatalité, la passion slave de Françon

Fin connaisseur de l’oeuvre de Tchekhov, Alain Françon a su en souligner la temporalité diaphane et mélancolique. L’âme slave, l’ancien directeur de la Colline la restitue également en mettant en scène Un mois à la campagne, une pièce oubliée de Tourgueniev. Créée au Montansier, cette réflexion en action sur les ravages de la passion dans une société policée brille par la complémentarité d’un duo du tonnerre : Anouk Grinberg et Micha Lescot.

Emma Bovary n’aurait sans doute pas dédaigné adopter Natalia Petrovna comme sœur de cœur. La jeune femme s’ennuie ferme à la campagne auprès d’un mari qui la néglige. Sans aucun doute, son esprit doit être absorbé par mille rêveries enchanteresses : escapades romantiques, billets doux et mots tendres susurrés du bout des lèvres… En plein été, un mirage semble ravir son âme : l’arrivée du nouveau précepteur de son fils l’émoustille au plus haut point sans qu’elle veuille se l’avouer. Sans l’œil perspicace de son vieil ami Rakitine, Natalia va se plonger avec délice et effarement dans des pensées adultérines…

Alain Françon prend le temps. Le temps de planter le décor, le temps de présenter les personnages, le temps d’installer l’intrigue. Une plénitude bon enfant semble envahir l’espace. Le belle toile de fond épurée et lumineuse en arrière-plan évoque des tableaux de Georges Seurat. On a l’impression de goûter à la russe dans une datcha accueillante. Cette sensation de sérénité et de plaisir n’est qu’illusoire : Françon installe peu à peu une mise en tension : les masques tombent et la passion éprouve de plus en plus de difficulté à se contrôler.

Anouk Grinberg et Micha Lescot : des amants impossibles à se damner
La matérialisation de la fatalité s’incarne dans les soubresauts d’une troupe au diapason. On connaît les talents de magicien de Françon : il sait diriger ses acteurs comme personne. Tous tiennent leur partition avec une rigueur et une générosité sans appel. Chorale, la pièce met cependant en avant deux personnages, incarnés par deux comédiens absolument délicieux.

Quand Anouk Grinberg prend place sur le devant de la scène, on se demande si c’est une petite pestouille qui taquine ses invités. Sans âge, elle ressemble aussi bien à une gamine qu’à une noble autoritaire, cruelle et manipulatrice. La fille de Vinaver joue l’ambivalence à fond : chatte lascive, confidente mielleuse ou femme courageuse dans l’expression de ses sentiments. Il faut l’observer sur son canapé en train de succomber aux feux qui la submergent : parodie ou transe ? Face à elle, Micha Lescot est extraordinaire de dignité blessée dans le rôle de l’éternel ami Rakitine. D’une lucidité douloureuse, il confère à son personnage un calme terrien. Les deux font réellement la paire et la pièce bat son plein lorsqu’ils sont réunis. Notons aussi la rafraîchissante présence d’India Hair, ravissante pupille un brin ingénue qui s’avérera finalement redoutable psychologue.

Les mises en scène de Françon relèvent souvent d’une esthétique classique, en rien révolutionnaire, mais extrêmement tenue. Le temps se délite lentement, implacable et insouciant à la fois. C’est cette dualité temporelle que l’on ressent de plein fouet à la sortie du théâtre. ♥ ♥ ♥ ♥

UN MOIS À LA CAMPAGNE d’Ivan Tourgueniev. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre Montansier puis Théâtre Déjazet. 2h.

© Michel Cordou

Les volutes envoutantes de Lilo Baur

Un incendie loufoque flamboie en ce moment au Vieux-Colombier. Après avoir monté du Federico Garcia Lorca, Lilo Baur revient au théâtre ibérique en montant Après la pluie de Sergi  Belbel. Décalée, caustique et cruelle, cette comédie aux accents futuristes met à mal le monde de l’entreprise. Les comédiens (et surtout les comédiennes) du Français jubilent dans leur costume pastel et nous avec ! On aurait presque envie de s’en griller une avec eux…

En 1991, la loi Évin affolait les fumeurs. Exit le tabac dans les lieux publics ! Deux ans plus tard, le Catalan écrivait Après la pluie. Résonnant fortement avec l’actualité de l’époque, cette pièce décrit l’impact de cette répression au sein-même d’une boite. Au sommet d’une tour de quarante-neuf étages, cohabitent de manière plus ou moins forcée tout un microcosme d’êtres accros à la nicotine. Pas de hiérarchie sociale ici : secrétaire,  programmateur, de coursier ou directeur, tout le monde est logé à la même enseigne. On se cache par peur d’être dénoncé. Comment trouver le bonheur dans cette atmosphère délétère et ne pas succomber asphyxié ?

Catherine et Liliane au Français
À mille lieues d’un quelconque réalisme, la pièce interpelle par sa fantaisie pleine de verve fleurie. Les dialogues (souvent de sourds) sont franchement savoureux. Quel délice d’écouter ces commères de secrétaires cancaner les unes sur les autres. Clotilde de Bayser est déroutante en rousse-pythie ; Véronique Vella touche toujours autant par sa sensibilité humaine ; Anna Cervinka est irrésistible en cruche à côté de ses pompes (cette fille-là possède un abattage comique assez hallucinant). Rebecca Marder est encore verte dans son jeu : pas vraiment à l’aise encore (ceci dit, la comédie lui sied mieux que la tragédie…). Cécile Brune campe une directrice utopiste toujours pleine de gouaille au vocabulaire ordurier déchaîne les zygomatiques.

Côté mâles, le charmant Alexandre Pavloff mouille la chemise en directeur veule et méprisable ; Sébastien Pouderoux est craquant en informaticien coincé et désabusé par l’ardeur de ses collègues et Nâzim Boudjenah étonnant en coursier lubrique et beauf.

La troupe parvient avec humour et intelligence à faire ressortir la solitude des personnages qu’ils incarnent. Confinés dans un espace réduit, ils s’écoutent parler ou tentent de se rassurer au lieu de prendre en compte le discours de l’autre. On préfère imaginer une romance en croyant apercevoir un couple au loin, rêver d’une société à but non lucratif. Tout pour échapper à un travail abrutissant et stérile. Fumer, c’est aussi paradoxalement tenter de s’aérer l’esprit au sens propre comme figuré…

La scénographie d’Andrew Edwards joue sur les reliefs et les dimensions. Des poutres évoquent des étages superposés qui occasionnent le vertige. Comme celui qu’éprouvent les employés entre attirance et répulsion. On a l’impression d’être suspendus dans les airs tout comme de naviguer à bord d’un navire.

Après la pluie impose par contraste la métaphore du feu : sécheresse interminable, fumée rougeoyantes, incendie, crash d’hélicoptère… Lilo Baur restitue ce climat d’insécurité et d’angoisse avec parcimonie, comme si les protagonistes évoluaient dans une cocotte-minute prête à exploser à tout moment.

La tension se libère enfin avec l’arrivée providentielle de la pluie. On peut enfin devenir maître de sa vie et se délivrer d’une routine monotone et bien morne. L’eau finit par laver la crasse et les relents pestilentiels qui ont imprégné la vie terne de ces êtres. Sous le vernis comique et absurde à la Catherine et Liliane se dissimule une leçon de vie et d’espoir inspirante. ♥ ♥ ♥ ♥

APRES LA PLUIE de Sergi Belbel. M.E.S de Lilo Baur. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h40

© Brigitte Enguérand

 

Bella Figura : je t’aime mélancolie

Pour son grand retour sur les planches, Yasmina Reza met en scène sa dernière pièce au Rond-Point. Mystérieusement baptisée Bella Figura, cette création navigue en eaux troubles autour de la déliquescence des âmes et des couples. Oscillant entre une comédie bourgeoise caustique et une ambiance crépusculaire shootée au fantastique, la « Belle Figure » se cherche encore dans une dramaturgie balbutiante. Solidement incarnée par un quitet de comédiens rodés et unis, cette vague à l’âme généralisée laisse un peu sur sa faim.

Cas de figure classique : un homme marié un peu lâche (Boris) – une amante possessive et un brin lasse (Andréa). Dispute sur un parking, les rancœurs éclatent ; on essaye de se rabibocher quand paf ! une mamie (Yvonne) se fait renverser par la voiture jaune flashy. Manque de chance, la bonne copine de la femme de Boris et son mari Eric font partie de la famille de la dame âgée.

Sur ce canevas improbable, Reza tisse une comédie de caractère et de moeurs piquante qui fait se rencontrer des personnages hauts en couleur et très bien dessinés. Voici d’ailleurs le principal atout de cette pièce. Josiane Stoléru amuse la galerie en vieille gaga infantilisée ; Camille Japy excelle en harpie qui se laisse progressivement aller : Micha Lescot toujours formidable en grand dadais bien sous tout rapport et qui explose : Louis-Do de Lencquesaing touchant en homme acculé, pathétique. Enfin, Emmanuelle Devos domine la distribution dans le rôle de cette femme extravagante qui aimerait enfin profiter de la vie. Carnassière, entière, émouvante, elle est toujours sur le fil et jamais dans la caricature.

Vague à l’âme nocturne
L’emsemble est imprégné d’une réelle mélancolie, d’une forme d’exténuation léthargique qui se propage jusqu’au public. Paradoxalement, malgré des situations explosives et incongrues (cf la scène des toilettes et du diner), le tout génère une léthargie qui plombe le rythme global. Reza cultive cette atmosphère nébuleuse mais de manière trop figurative. Des bruitages animalesques de crapauds tentent d’introduire une dimension inquiétante mais il aurait fallu densifier et complexifier l’affaire. Idem pour ces mini-films en noir et blanc entre chaque saynète. Le clair-obscur des lumières est beau, on a l’impression d’être une soir d’été à la terrasse d’un restaurant… Cela ne suffit pas à nous embarquer totalement dans cette histoire finalement banale.

Bella Figura de Yasmina Reza. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00 . 1h25 ♥ ♥ ♥

©Pascal Victor

Dominique Valadié, mégère bernhardienne

Pour parvenir à supporter des pièces denses, ponctuées de tunnels, il faut des interprètes d’exception. Christophe Perton l’a bien compris en mettant en scène Au but, pièce confidentielle de Thomas Bernhard.  Dans l’écrin anxiogène de la petite salle du Poche, Dominique Valadié phagocyte l’espace telle une Méduse vampirique. À rôle-monstre, comédienne-monstre. Deux heures durant, elle soliloque avec majesté, déesse trônant sur son Olympe désabusé.

Au But est une histoire constante de « flux et de reflux ». La métaphore maritime, rappel du séjour annuel dans la petite station morne de Katwijk, évoque le « stream of consciousness ». Il n’y a pas d’action à proprement parler dans cette pièce caustique de Bernhard. Le verbe, le ressassement mémoriel, le souvenir d’une vie de frustration tiennent lieu de fil conducteur. Une mère et sa fille se disputent à propos d’une pièce : un jeune auteur dramatique tient le haut de l’affiche. À tort ou à raison ? La mère se rend compte en sortant du spectacle que le théâtre la dégoûte : elle n’en peut plus de cette « saleté ».

Fascinant monstre
Bernhard n’est pas tendre avec le théâtre : même Shakespeare ne trouve plus grâce à ses yeux. Comment faire théâtre en démolissant le théâtre ? Dominique Valadié cristallise ce paradoxe en funambule acariâtre. Son personnage de mère indigne et blessante s’avère particulièrement travaillé. Une partition idéale pour la bête de scène qu’est cette immense actrice. Sa voix de petite fille, un brin geignarde et caressante renvoie à une tendresse crispante. On rit jaune avec Madame Valadié. Ses petites piques assénées l’air de rien, avec la tranquillité d’une femme sûre d’elle ravissent. Les horreurs qu’elle adresse à sa fille, les évocations de son raté de mari dont le mantra Tout est bien qui finit bien résonne avec une ironie mordante, sont autant de signaux d’une vie ratée et pleine de rancœur. Le spectacle repose entièrement sur ses épaules. Il ne faut y aller que pour elle car avouons-le, le texte de Bernhard s’étire dans une logique de ressassement qui confine à l’ennui, surtout dans la deuxième partie de la pièce.

Difficile de marcher dans les pas de cette grande dame mais Léna Breban n’a pas à rougir de sa performance. Mutique, la jeune femme exprime une palette d’émotions colorées rien qu’avec son visage. Soumise, complexée, humiliée, révoltée : elle papillonne sans cesse avec sa foule d’habits et ses valises. Habile idée de Christophe Perton d’avoir joué sur l’opposition immobilité hiératique de la mère/agitation permanente de la fille. Malgré cette relation compliqué, les deux actrices savent communiquer une forme d’amour qui repose sur un non-dit. En revanche, Yannick Morzelle est plus vert dans son jeu, la faute à son rôle un peu ingrat de jeune auteur fougueux.

La scénographie élégante et géométrique de Christophe Perton et Barbara Creutz évoque un univers feutré et un brin aride. Un bar chic et aseptisé. Tout le contraire de la mère qui n’a pas sa langue dans sa poche mais qui portera jusqu’au bout les marques d’un engagement sincère et passionné. ♥ ♥ ♥

AU BUT de Thomas Bernhard. M.E.S de Christophe Perton. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h55.

© DR Scène&Cités

Trois bulles de fraîcheur s’envolent au fil de L’Écume des jours

Après avoir rendu Mme Bovary si proche de nous, le duo Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps poursuit son exploration musicale du patrimoine littéraire avec L’Éume des jours. Dans le petit cocon de la Huchette, l’écriture si touchante de Vian, déploie ses fleurs poétiques avec grâce et légèreté. Le trio de jeunes comédiens sur scène possède cette naïveté si touchante d’adultes-enfants en proie à la beauté et à la douleur du monde. Brillant.

Un joli papier peint géométrique très 60’s en toile de fond ; une guitare électrique, un synthétiseur et un sampleur en guise de musique : un mariage décalé et étrange qui résume à lui seul la loufoquerie poétique de Boris Vian. Dans son roman-phare, l’auteur déroule la trajectoire amoureuse de Chloé et Colin, accompagnés de leur ami Chick, un ingénieur fanatique. De la découverte de l’autre et du désir, de la sensualité au mariage puis de la maladie à la mort, aucune étape ne nous est épargnée. Ce crescendo émotionnel, de la lumière riante des débuts à la métaphore cancéreuse du nénuphar, est respecté avec tact et finesse.

Les deux metteurs en scène, aidés par l’adaptation efficace (qui aurait tout de même pu être resserrée d’un bon quart d’heure) de Paul Emond, respectent l’esprit de l’écrivain : on retrouve avec délice cette langue si gourmande d’inventivité, cette étrangeté si proche de nous, cet onirisme du quotidien. La production est modeste mais pas chiche en trouvailles ; le travail remarquablé opéré sur les bruitages par exemple, suffit à évoquer tout un imaginaire. Le dire se combine au chanté et au joué en une harmonie salutaire et naturelle.

La fureur de vivre
Trois comédiens seulement se partagent tous les rôles et pas que : Roxane Bret, Antoine Paulin et Maxime Bouteraon sont des bulles de fraîcheur absolument prometteuses. Ces graines de talent se lancent à corps perdu dans leur rôle pour un résultat plein de peps, de joie solaire et de complexité. Ils jouent non seulement la comédie mais se font en plus récitants, musiciens et chanteurs. Multi-casquettes ces jeunes ? Oui et plutôt deux fois qu’une. Retenez bien leurs noms, ils ont de beaux jours devant eux.

L’ÉCUME DES JOURS de Boris Vian. M.E.S de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps. Théâtre de la Huchette. 01 43 26 38 99. 1h30 ♥ ♥ ♥ ♥

© Lot

Marivaux, entre foin-caresse et ronces piquantes au Français

Le Marivaux que Clément Hervieu-Léger apprécie ne joue pas dans la cour des paons. Après L’Épreuve, le pensionnaire du Français choisit encore une pièce plus secrète du grand dramaturge du XVIIIè siècle. Dans la salle Richelieu, Le Petit-Maître corrigé organise un match railleur et plein d’esprit entre les Parisiens snobs et les Provinciaux au cœur sincère. Après une demi-heure en feu d’artifice, le spectacle se délite. La faute à une construction dramatique artificiellement étirée qui gâche ses effets par péché de gourmandise. En dirigeant impeccablement ses comédiens, Hervieu-Léger s’en sort cependant avec les honneurs. Du marivaudage pétillant au crépuscule de l’aveu et de la conscience, il n’y a qu’un pas.

Dans un immense champ de foin, deux chipies arrivent sur le devant de la scène, épuisées. En sueur, elles dégagent une langueur moite et espiègle. Jeu et complicité s’échangent dans leurs regards. Hortense et sa suivante Marton concoctent un joli plan : elles décident de punir la fatuité ridicule et empesée de Rosemond, le promis parisien d’Hortense qui refuse de lui déclarer ouvertement sa flamme. Pour corser l’affaire, Dorimène, une ancienne amante de Monsieur a fait le voyage pour empêcher le mariage.

Entre feu d’artifice et lassitude
La pièce commence sur les chapeaux de roue : l’exposition, ultra fluide, se suit avec plaisir et les enjeux et l’esquisse des personnages se dessinent naturellement. Tout se complique ensuite : à force d’appuyer les indécisions du cœur et de l’esprit, Marivaux abuse de notre patience. Le Petit-Maître corrigé ne possède pas la puissance du Jeu de l’amour et du hasard. Un acte aurait dû être supprimé, la vivacité des débuts devient lassitude. Tout jeu doit finir un jour et Marivaux n’a pas su s’arrêter à temps. Hervieu-Léger n’y peut rien mais il aurait tout de même pu accélérer le rythme : il a volontairement opté pour le parti-pris inverse. La lumière champêtre du début s’obscurcit de plus en plus pour laisser place à un cadre trop austère et grave (presque mortifère), accentuant la dignité des personnages mais en contre-partie aussi un certain pathos de mauvais aloi.

Heureusement, le metteur en scène s’est entouré avec goût :  Loïc Corbery, habitué à jouer les beaux garçons prétentieux, donne de sa personne et se révèle exquis en Marquis endimanché et maniéré. Il a de petits accents JohnnyDeepiens, entre dandysme et folie perturbante. Adeline d’Hermy est désarmante d’aise en soubrette rustique et cash : elle se transforme en hyène un brin hystérique mais tout à fait dans le ton. Christophe Montenez prend de plus en plus ses marques dans la maison de Molière : après son interprétation très remarquée de monstre humain dans Les Damnés, changement total de registre. Il est irrésistible en valet « prout-prout » et imite avec ravissement l’accent snob et ses « Péééris ». Florence Viala apporte un vent de « pimbècherie » salutaire dans le rôle de la vampire-diva-amante. Seule Claire de La Rüe du Can détonne : elle reste désespérément fade et l’on peine à s’attacher à son personnage.

En somme, l’entreprise menée par Hervieu-Léger est courageuse. La distribution est épatante, le début plus que prometteur. Seulement, la suite ne s’avère pas à la hauteur. Marivaux s’embourbe dans des prolongations sans fin que le maître d’orchestre souligne au lieu de les amoindrir. ♥ ♥

LE PETIT-MAÎTRE CORRIGÉ de Marivaux. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h05

© Vincent Pontet

Fabio Marra nous invite avec émotion à vivre Ensemble

Il y a des dramaturges, des acteurs et des metteurs en scène pour lesquels on se prend d’affection. Fabio Marra fait partie de ces rares élus. On fonce à chacun de ses pièces les yeux fermés car on sait d’avance que la finesse de son écriture et de son jeu, sa capacité à émouvoir tout en faisant rire, seront présentes sur scène. Avec Ensemble, le directeur de Carrozone Teatro interroge la notion de normalité par le prisme du handicap, de l’amour familial et des malentendus. Jamais de prétention littéraire chez Marra, tout est vif, direct et si vrai. Des mots du quotidien qui en disent tellement long sur notre rapport à l’autre et sur la complexité des relations.

Isabella est une mère Courage. Retraitée avec de maigres revenus, elle élève seul Miquélé, son fils handicapé. Petit bout de femme attentionné et protectrice, elle commence néanmoins à fatiguer : s’occuper de son enfant en permanence l’épuise mais elle n’osera jamais l’avouer ni l’envoyer dans un centre spécialisé. Hors de question. Cet amour exclusif et fusionnel entre la mère et le fils contrarie Sandra. Revenue au bout de dix ans pour annoncer son mariage à sa mère, elle ne comprend pas cet entêtement et souffre toujours de vivre dans l’ombre de son frère. Ce triangle affectif, noué de complications, offre la trame d’une intrigue solide et vraisemblable qui multiplie les connexions sentimentales. Isabella couve son fils qui adore sa sœur qui ne supporte pas d’être écartée de cet amour maternel.

Ensemble est une pièce qui touche profondément car elle n’admet pas le manichéisme. Il n’y a pas de bon ou de méchant dans cette famille, ce n’est pas simple que cela. On comprend tous les personnages à la fois, chacun possède sa part de complexité et l’on peut sans problème s’identifier à tour de rôle entre la mère, le fils et la fille.

Empathie collective
La mise en scène de Fabio Marra ne supporte aucun flottement. Les saynètes s’enchaînent avec fluidité et les rapports entre la famille se densifient au fur et à mesure de la représentation. Catherine Arditi est formidable d’abattage, de bienveillance et d’obstination. Elle dégage une tendresse infinie. Fabio Marra, lui, est vraiment épatant dans le rôle du fils spécial, il n’en fait jamais trop, n’exagère pas les mimiques. Son rôle est très attachant. Les deux comédiens se complètent à merveille, entre gronderies et scène de complicité et d’amour déchirantes… Notamment l’épisode du sac à main mais n’en disons pas plus. Sonia Palau n’est pas en reste : on éprouve beaucoup d’empathie pour son personnage de fille écartée, reléguée au second plan qui vient prendre sa revanche et reconquérir sa place au sein du noyau familial. Jalousie, honte, affection : la comédienne nous entraîne dans un tourbillon émotionnel juste et sincère. Enfin, Floriane Vincent apporte une touche plus pétillante en gaffeuse-pipelette.

Fabio Marra a encore une fois réussi son pari : nous faire réfléchir un sujet de société actuel et fort tout en évitant l’écueil du pathos. On sort les larmes aux yeux mais un sourire au coin des lèvres. Merci. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

ENSEMBLE de Fabio Marra. M.E.S de l’auteur. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h30

Une Ronde sans chair

Quelle étonnante vision de la sensualité livre Anne Kessler dans La Ronde. Au Vieux-Colombier, la sociétaire vide totalement le substrat érotique de la pièce de Schnitzler en pratiquant une distanciation systématique à côté de la plaque. Là où devraient triompher le mystère et le trouble, règne un esprit cartoonesque et boulevardier. Schnitzler/Kessler : un mariage mal assorti donc.

Dans La Ronde, le désir circule entre des individus archétypaux  : la Prostituée, le Jeune Homme, le Soldat. La valse charnelle ne s’attarde jamais : de brèves tranches de plaisir permettent à ces couples de permuter. Tout est énigme chez Schnitzler : pas de psychologie, nous sommes dans l’instant présent.

Quelle mouche a piqué Guy Zilberstein de vouloir à tout prix expliciter une situation qui ne demandait pas à l’être ? En introduisant le personnage du plasticien, le compagnon/complice d’Anne Kessler alourdit inutilement d’entrée de jeu la représentation. Pendant dix bonnes minutes, le pauvre Louis Arène se lance dans un monologue mi-sérieux, mi-parodique (on ne sait pas trop, c’est gênant) de hipster berlinois photographe qui souhaite découvrir ses véritables parents, l’un des dix couples présents sur scène, dans le cadre d’une performance Les Chromosomes énigmatiques (tout est dit dans le titre…). Cette tentative artificielle de donner du sens à une pièce qui repose justement sur une énigme perd le public. Pourquoi ne pas faire tout simplement confiance au texte plutôt que de concevoir ces hypothèses biologiques ?

Ajout d’autant plus dispensable et pompeux qu’il se heurte de plein fouet à la tonalité d’ensemble imposée par Kessler. Exit le sexe cru et assumé, bye bye la subtilité et bonjour le jeu du chat et de la souris. La metteur en scène a adopté une direction d’acteur univoque, qui loin d’être désagréable à suivre, manque cruellement de relief et de profondeur.

Attrape-moi si tu peux
On se croirait chez Woody Allen en plein marivaudage. C’est charmant, enlevé et léger. Un peu trop. Pour ne pas sombrer dans le premier degré, la mise à distance a été privilégiée : malheureusement, la caricature ne prend pas. On rit, certes, et avec plaisir mais est-ce vraiment de cela dont il s’agit dans La Ronde ? On devrait ressentir les frissons du désir, une forme d’excitation monter en nous mais non. Tout est trop décalé : Kessler aurait dû s’attaquer à bras-le-corps à la coloration clairement sexuelle de la pièce plutôt que de la traiter en simple rigolade. Plutôt violent le contresens.

La troupe, dirigée dans la mauvaise direction, fait cependant des merveilles : ils sont formidables. Anna Cervinka est toujours aussi délicieuse en ingénue espiègle et coquine ; Julie Sicard campe une grisette extra et nature. Sylvia Bergé est idéale dans le rôle d’une actrice exubérante et très diva et Françoise Gillard étonne en vamp féline façon Audrey Hepburn. Chez les hommes, Benjamin Lavernhe est séduisant en preppy maladroit ; Hervé Pierre délirant en vieux cochon et Laurent Stocker s’avère un fantasque Comte. Leur complicité est vraiment palpable et on adore le Français pour cette raison. Le geste final d’embrassade émeut : une reconnaissance ultime ?

En transformant La Ronde en farce à deux, Anne Kessler oublie sur le bord de la route toute la dimension proprement sexuelle, érotique et charnelle de la pièce. Tout cela manque paradoxalement de corps et de fièvre. Rendez-vous manqué.

LA RONDE d’Arthur Schnitzler. M.E.S d’Anne Kessler. Comédie-Française (Vieux-Colombier). 01 44 58 15 15. 2h20

© Brigitte Enguérand

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