Christophe Honoré, fervent littéraire, convoque les fantômes de Proust à un bal crépusculaire qui ne manque pas de piquant. En proposant une version forcément morcellée du Côté de Guermantes, troisième tome de la Recherche, le cinéaste impose sa patte perfidement glamour et livre aux spectacteurs du Français sa propre madeleine, plutôt savoureuse.

L’œuvre proustienne est un maelstrom de sensations. L’ouie commence par être sollicitée : les notes mélancoliques de Cat Stevens s’envolent dans l’enceinte du Théâtre Marigny. Stéphane Varupenne, remarquable dans le rôle omniprésent du narrateur, s’improvise excellent guitariste et chanteur. Un concert intimiste dans l’immense hôtel particulier des Guermantes. La musique, gentiment anachronique et pop, viendra d’ailleurs régulièrement ponctuer le spectacle, telle une berceuse. Puis, comme par magie, comme si la caverne d’Ali Baba s’ouvrait d’elle-même, apparaissent en fond de scène les aristocrates papillonnant autour de Marcel via une porte donnant sur la cour du théâtre.

Christophe Honoré s’est clairement fait plaisir et a sélectionné des saynètes-souvenirs qui lui tiennent à cœur. Suivant une logique parcellaire, le metteur en scène passe d’un tableau à l’autre sans transition. Évidemment, chaque séquence est plus ou moins passionnante mais nous sommes libres de piocher. Les moments le plus délectables s’avèrent ceux qui soulignent l’odieuse médisance de ces personnages cancaniers. L’hypocrise et la méchanceté vont de pair dans ce monde de faux-semblants. L’usage judicieux de micros tenus par des perchistes souligne la force des commérages ou bien renforce le poids du secret et des dissimulations. On somnole davantage avec la tirade sur l’art militaire malgré le talent de Sébastien Pouderoux. Ennui et intérêt se succèdent donc au gré de la représentation. Comme la lecture de Proust finalement. Cette version à la fois mondaine et politique (l’antisémitisme est sévèrement tâclé avec l’affaire Dreyfus) joue sur tous les terrains et présente un microcosme d’êtres de fuite qui ont le vague à l’âme malgré une ambiance faussement festive.

Pour incarner tout ce beau monde, Christophe Honoré a opté pour une distribution resplendissante. En tête, Elsa Lepoivre vampirise le plateau en Duchesse d’une élégance vipérine à tomber par terre. Et puis quels superbes costumes ! La comédienne caméleon sait aussi fendre l’armure et laisser apparaître une sensibilité à fleur de peau derrière sa belle assurance. Laurent Lafitte est drôlissime en maître de maison au parler si snob ; on adore le Charlus exubérant de Serge Bagdassarian et les apparitions pintadesques de Florence Viala, Julie Sicard et Anne Kessler. Un esprit de troupe réjouissant après de si longs mois sans leur présence. Ils nous avaient manqué !

LE CÔTÉ DE GUERMANTES d’après Marcel Proust. M.E.S de Christophe Honoré. Théâtre Marigny. 01 44 58 15 15. 2h30.  ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez