Constance Dollé est une maîtresse de maison pas comme les autres… Conviant le public du Petit Saint-Martin à un dîner-confession, la comédienne, prodigieuse, narre la lente descente aux enfers d’une mère de famille. Implacable, le récit glaçant de Dennis Kelly jette l’oprobre sur les hommes, de manière un peu trop schématique.

Le temps d’une soirée, quatre spectateurs deviennent les invités muets d’une jeune femme décidément bien volubile. Elle ne leur donnera jamais la parole mais leur présence, réconfortante, sera nécessaire pour panser les blessures d’un aveu épouvantable. En plaçant ces convives en position de témoins, Mélanie Leray met en lumière la dimension cathartique de la parole. Se lancer à corps perdu dans une loghorrhée est une tentative, vaine sans doute, d’enrayer la douleur du deuil.

Pourtant, au départ, l’insouciance règne. Il faut écouter notre hôtesse raconter sa jeunesse débridée et sa rencontre improbable avec son mari dans un aéroport. Un vrai sketch ! La traduction française retranscrit d’ailleurs avec vivacité ces anecdotes rigolotes. Cette femme retrace sa vie de son ascension professionnelle à un mariage heureux.

Puis, sans y prendre garde, la tonalité change. Que c’est étrange déjà de s’adresser à des enfants absents de scène, comme s’ils vivaient uniquement dans la mémoire de leur mère. Si ces saynètes comiques soulignent l’impuissance à la fois tendre et touchante d’une maman à gérer deux bambins vifs, il n’en demeure pas moins qu’on ressent un souffle glacial sur nos épaules.

Petit à petit, les indices s’accumulent et on bascule dans la tragédie. Irrémédiablement. Jamais larmoyante, Constance Dollé porte sur ses épaules, loin d’être frêles, ce monologue. D’une diginité à couper le souffle, raide, drôle aussi, poignante, elle est d’une justesse de tous les instants. Cultivant volontairement une allure androgyne avec ses cheveux plaqués et sa chemise blanche, elle semble symboliser la dichotomie fondamentale qu’expose Kelly dans sa pièce. La société serait créée par les hommes et pour les hommes causant ainsi la violence du monde. On aurait pourtant davantage cru à une version modernisée de Médée car la comédienne joue parfaitement l’équilibre précaire entre folie et lucidité. Cela s’avère troublant car on dirait que l’esprit du mari en viendrait presque à posséder sa femme dans cette superposition/fusion des sexes.

Sous ses airs anecdotiques, Girls and Boys tend donc à l’universel : comment tenir debout quand on a tout perdu ? Les souvenirs nous font-ils perdre la raison ou nous aident-ils à continuer de vivre ? La forme du seule en scène, éprouvante, exigeante, requiert une comédienne extrêmement solide et bien dirigée. Constance Dollé fait partie de nos héroïnes modernes. Elle est de cette trempe-là. ♥ ♥ ♥ ♥

GIRLS AND BOYS de Dennis Kelly. M.E.S de Mélanie Leray. Théâtre du Petit Saint-Martin. 1h30. 01 42 08 00 32.

© Pascal Victor/ArtComPress