« Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. » En 2018, la chanson de Souchon n’a pas pris une ride car elle met en lumière un paradoxe propre à l’émancipation de la femme. Le slogan est clair : tu peux te sentir libre mais il ne faudrait pas abuser non plus. Reste à ta place de petite créature frêle sous l’égide de bras virils et protecteurs. Revendique ta liberté mais avec une muselière au visage.

C’est exactement sur cette implacable contradiction que Lorraine de Sagazan ouvre son spectacle au Monfort. Dans Une maison de poupée, elle revisite la pièce d’Ibsen en une guerre des sexes manifestement axée sur l’incompréhension. Féroce dialogue de sourds, la réécriture joue sur l’improvisation et l’outrance pour mettre à mal l’hégémonie patriarcale. Et la démonstration s’avère particulièrement glaçante et impitoyable à défaut d’être subtile.

On pénètre au cœur d’un dispositif tri-frontal qui respire le désenchantement. Un simulacre de fête transpire sur scène : des ballons en forme de cœur parsèment l’espace, des cadeaux au papier pailleté semblent promettre un erzatz de joie. C’est le soir du réveillon et des révélations vont avoir lieu. Pour le moment, Nora est heureuse de retrouver son mari Torvald et leur ami Frank. Contrairement au texte d’Ibsen, c’est la jeune femme qui tient ici la chandelle : son poste d’avocate dans une banque prestigieuse lui assure un revenu confortable tandis que son mari s’occupe de la maison. Autant cette situation ravit Nora, autant elle exaspère Torvald qui sous un sourire de façade a bien du mal à cacher son amertume.

Ce renversement des genres permet à Lorraine de Sagazan d’accentuer les disparités homme/femme. L’épanouissement professionnel de Nora cache en réalité une origine bien plus glauque dont elle apprendra l’existence à la fin de la pièce. La chute sera d’autant plus douloureuse que Nora aura déjà goûté au plaisir de la revanche des sexes. Ce que Lorraine de Sagazan questionne, c’est bien la possibilité pour une femme de gravir les échelons sans l’aide des hommes. Existe-t-il un déterminisme masculin ? Vaut-il encore le coup de lutter pour les femmes si la société est encore conditionnée par une norme testostéronnée ?

Incompréhension manifeste
Jeanne Favre porte sur ses épaules de Wonder-Woman le poids de ce combat. Amazone heureuse, elle virevolte telle une fée satisfaite dans tous les domaines. Puis vient le temps des doutes et de l’épiphanie finale et là, la colère s’exprime franchement. La conscience soudaine d’avoir vécu son mariage dans un mensonge permanent, l’incommunicabilité fondamentale entre lui et elle, le désir enfin d’être égoïste et de vouloir vivre pour soi.

Cette transformation intérieure, la comédienne sait la transmettre au public. Cette rage impuissante, cet anéantissement d’une vie rangée se manifestent par des poings serrés, des secousses. C’est intense. Face à elle, Romain Cottard est admirable dans le rôle du salaud lâche et sûr de sa supériorité. On aurait sans doute attendu un face-à-face plus équilibré entre Nora et Torvald car la bêtise suinte trop rapidement des pores de ce mari odieux. La caricature n’est jamais bien loin et son personnage aurait mérité d’être plus nuancé car on a du mal à comprendre comment l’avocate a pu tomber amoureuse de ce goujat. Les seconds rôles paraissent pâles à côté du couple (Antonin Meyer-Esquerré en particulier dont la diction est vraiment à retravailler). Benjamin Tholozan tire son épingle du jeu en ami condamné et lucide dans sa future déchéance.

Malgré ce défaut d’écriture, saluons la vivacité de l’adaptation de la metteur en scène qui verse beaucoup dans l’esprit work in progress contribuant ainsi à rendre les propos plus dynamiques et naturels. On a vraiment l’impression de pénétrer dans l’intimité de ce couple. La fin de la représentation se montre d’une violence absolue puisque Nora se terre dans un silence assourdissant. Son ultime tirade, manifeste féministe et rupture en bonne et due forme, défile sur un écran. Comme si la parole, exsangue et tarie, n’avait plus la force de s’exprimer et qu’il fallait le pouvoir de l’écriture pour fixer une bonne fois pour toutes la mise à mort du patriarcat. Cette dissociation de la voix et du corps exalte la révolte sourde mais bien réelle de la jeune femme. Le mari, lui, ne comprend toujours rien… Affligeant constat d’une impossible réconciliation. ♥ ♥ ♥ ♥

UNE MAISON DE POUPÉE d’après Henrik Ibsen. M.E.S de Lorraine de Sagazan. Monfort Théâtre. 01 56 08 33 88. 1h40.

© Pascal Victor/Artcom Press