Et dire que sans l’intervention avisée de Jean Robert-Charrier, le public parisien aurait manqué la splendide féérie de L’Oiseau Vert ! Toujours à l’affut, le directeur de la Porte Saint-Martin a en effet proposé à Laurent Pelly de remonter le conte italien de Carlo Gozzi créé en 2015 au TNT de Toulouse. Grand bien lui en a pris.

Inutile de chercher la vraisemblance ici, elle n’existe pas ! Des pommes chantent version Crazy Horse, de l’eau danse, des statues parlent, des jumeaux sans le sou retrouvent leur illustre naissance grâce à une pièce magique, leur mère désespère sous un évier.. . Bref, on perd joyeusement la tête !

Spectacle à l’ancienne, tout en majesté, cet Oiseau Vert entonne son ramage flamboyant sans l’artifice de la vidéo. Une manière de rappeler que pour créer l’illusion, point n’est nécessaire de s’aventurer dans la jungle lassante des nouvelles technologies. Suspension du temps donc. Quel régal ! Le merveilleux s’immisce par la magnifique scénographie de Laurent Pelly qui, paradoxalement, n’impose pas un décor écrasant. Tout s’inscrit dans la recherche du détail, de la beauté des costumes bouffants, de lustres scintillants, de nappes ondulantes… Pour ce faire, des machinistes s’improvisent simples magiciens et qui actionnent poulies et autres rouages. Tout cela est fluide, magique : aucun accroc !

Captivante outrance
Laurent Pelly a décidé d’accentuer le grotesque de la fable en faisant preuve de beaucoup d’autodérision dans sa direction d’acteurs : Emmanuel Daumas s’avère impayable en roi-fantoche enfantin ; Georges Bigot déménage en charcutier cupide ; Nanou Garcia touche en humble mère de substitution. Une affection toute particulière pour Marilú Marini épatante en sorcière tarentulesque digne de Walt Disney : avec sa longue cape noire et ses deux cannes d’araignée, elle dépote en horrible mégère à la voix enrouée.

Difficile de concilier la parodie et le sérieux de l’œuvre : d’un côté, Gozzi se moque ouvertement des codes du conte en exagérant la situation (ce que Pelly met en relief à merveille) ; d’un autre côté, la pièce constitue une fable philosophique à la morale terrible. L’argent corrompt les mœurs et transforme la sagesse en vanité stupide. Le metteur en scène fusionne plutôt habilement les deux registres malgré des ruptures de ton parfois trop brutales.

Finalement, certains rejetteront sans doute ce conte volontairement outré, bariolé, réfractaires au vent de folie magique qui souffle près de Strasbourg Saint-Denis. D’autres au contraire succomberont à l’envoûtement jeté par le magicien Pelly. De la belle ouvrage !

L’OISEAU VERT de Carlo Gozzi. M.E.S de Laurent Pelly. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 2h20 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Polo Garat Odessa

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