Promenons-nous dans les bois… Depuis Bettelheim et sa lecture psychanalytique des contes de fée, on a pris conscience de toute la symbolique de la forêt : interdits, débauche, tentation, peurs qui nous effraient et nous excitent. Claudine Galéa s’engouffre dans la brèche et concocte une version féministe et moderne du Petit Chaperon Rouge. À la Colline, Benoit Bradel souligne l’auto-dérision du texte, son humour, son actualité dans une mise en scène distanciée, un brin malsaine.

Le Petit Chaperon Rouge a bien grandi depuis Perrault et Grimm. Adieu les bouclettes blondes, vive les dreadlocks rouges (et pas blond vénitien, attention ! Trop mémère comme appellation…). Ce n’est plus une petite fille mais bien une ado mi-rebelle, mi-aimante à laquelle on a affaire. Si le conte mettait en relief les rapports familiaux sur trois générations, la perspective adoptée ici semble un brin décalée. Notre héroïne étouffe sous le poids d’une mère peu conventionnelle, boulimique aussi bien de nourriture que de plaisir. Les années passant, elle a bien du mal à attirer sur elle l’attention des loups malgré une fringale sexuelle toujours aussi intense…

Ce renversement mère/fille chamboule donc nos représentations de la famille. Mère-ado fantasque cotoie fille plus terre-à-terre. Cependant, une même quête hédoniste les lie. Et c’est dans les bois que s’opérera une transformation plus ou moins consentie.

Près d’une autoroute, ce bois sale jonché de seringues de junkies attire tous les pervers du coin. Un loup guitariste (imposant symbole phallique) séduit les foules telle une rock-star. La mère souhaite croquer du loup, consciemment et plutôt deux fois qu’une tandis que la fille semble le vouloir mais de manière plus refoulée. Qui triomphera ?

Attachement
Benoit Bradel convoque habilement la vidéo sous la forme d’une sitcom lugubre qui ancre l’instant dans une réalité à la fois familière mais aussi inquiétante. On se croirait presque dans La Famille Addams. L’alternance avec le plateau fonctionne sans accroc. Les personnages s’avèrent très vite attachants : encore une fois, Émilie Incerti Formentini prouve ses talents de caméléon. Avec sa choucroute blonde platine juchée au sommet de sa tête et sa robe pailletée improbable, elle promène tranquillement son rôle de mère un peu barré mais terriblement encline au plaisir avec un incroyable bagout. On adore ! Séphora Pondi imprime à son PCR un dynamisme brut de décoffrage, une absence de crédulité certaine tant en revendiquant un girl power final qui ne tombe pas comme un cheveu au milieu de la soupe. Lionne féroce ! Emmanuelle Lafon campe un bois élégiaque et très intrigant avec son beau costume fouillu.

Cette version revisitée d’un classique du genre met donc bien avant les aspirations de la femme à vivre comme elle le souhaite, à vingt ou quarante ans.  Le loup n’est pas craint, il titille et démange et ce sont bien les humains, les chasseurs qui ont l’air si rassurant, qui se révèlent les plus dangereux. Méfiez-vous donc des apparences…

AU BOIS de Claudine Galéa. M.E.S de Benoit Bradel. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h20. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez

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