Comment mieux définir l’adolescence qu’en évoquant l’image d’un mausolée ou d’une prison ? Clément Hervieu-Léger, avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi, prend la métaphore au pied de la lettre et conçoit L’Éveil du printemps comme un espace d’aliénation trouble. Oscillant constamment entre la candeur désarmante et distanciée de la jeunesse dans sa direction d’acteurs et la machinerie implacable, monacale et glacée d’un décor interlope, son interprétation de la pièce sulfureuse de Wedekind séduit. Relevant le défi d’une imposante distribution, le sociétaire qui monte sait très bien où il va et nous embarque dans cette odyssée adolescente avec brio.

Tel un bourgeon de fleur prêt à enclore, L’Éveil du printemps s’ouvre sur le personnage espiègle de Wendla qui refuse de porter une robe trop longue pour son anniversaire. Quatorze ans déjà, le temps file… Femme-enfant, la jeune fille dévoile de plus en plus (consciemment ?) ses atours au grand désespoir de sa mère surprotectrice. Trois heures plus tard, lorsque le rideau tombe, Wendla meurt suite à un avortement brutal. Ce grand écart entre la sève vivifiante de la jeunesse et la mort précipitée d’une génération ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’adolescence.

Cette étape cruciale dans la vie de tout un chacun est abordée sans fard par Wedekind. Suicide, viol, désirs SM, homosexualité, masturbation : rien ne nous est épargné dans cette quête identitaire qui prend la forme d’un jeu aussi innocent que malsain. Dans cette pièce chorale, où l’individu n’existe qu’au sein du collectif, les comédiens du Français virevoltent avec énergie. Trois d’entre eux se distinguent : Georgia Scalliet irradie d’innocence mutine dans le rôle de Wendla : sa soif de compréhension du monde et de questionnement sur ses propres désirs captive. Sébastien Pouderoux, lui, dévoile une virilité mi-brutale, mi-intellectualisée attirante. Christophe Montenez, enfin, n’en finit pas de démontrer son talent en interprétant des personnages tourmentés et opaques. Sa composition très énigmatique de Moritz relève presque de la démence : chien fou en rut au comportement ultra intériorisé, on sent bien qu’il est sur le point de craquer à tout moment mais l’acteur se maintient constamment en équilibre. Prodigieux. Saluons aussi Cécile Brune, formidable en mère poule, Serge Bagdassarian effrayant de rigorisme en directeur obtus et Éric Genovèse terrifiant mari macho qui tente de sauver son enfant de la perdition.

L’ensemble des trois groupes, adolescents, parents et enseignants, évolue au sein du monumental décor de Richard Peduzzi : cet assemblage de panneaux coulissants d’un bleu-gris monochrome étonne de prime abord. On se serait attendu à plus de couleurs, de psychédélisme, de vie en somme pour incarner cette irruption des désirs. Que nenni : l’austérité presque glaciale de la scène contrebalance les émois amoureux de nos jeunes gens et confirme cette sensation étouffante d’enfermement et d’onirisme. Ce contraste chaud/froid permet de mieux abattre la carte de la distanciation, qui fonctionne à merveille.

Malgré quelques tunnels, cet Éveil du printemps maintient effectivement les sens en alerte. L’excitation brûlante se révèle tempérée par une prison glacée qui relèverait presque de l’ascétisme. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVEIL DU PRINTEMPS de Frank Wedekind. M.E.S de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h45.

© Brigitte Enguérand

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