Sept ans. L’âge de raison. Le temps qu’il aura fallu à Jennifer Decker pour trouver sans doute son plus beau rôle au Français. La trentenaire a pourtant tenu le haut de l’affiche, dans des rôles de conséquence (Doña Sol, Aricie ou Ophélie) mais la magie n’avait jusque-là pas vraiment opéré. La faute à des mises en scène douteuses. Et puis petit à petit, la comédienne a su gagner en force et s’imposer avec plus de conviction. Marivaux, Lagarce ou Musset : rien ni personne ne semble lui résister désormais. Au Studio-Théâtre, la jeune Louise Vignaud lui a confié le rôle éponyme de Phèdre. Un personnage qui impressionne, d’autant plus dans la version de Sénèque, d’une violence épurée et presque bestiale.

Hippolyte/Phèdre : un couple d’anthologie qui fait s’affronter la pieuse vertu froide et le désir brûlant et l’interdit. La chaleur et la glace d’un amour non réciproque qui finira par littérallement brûler le duo. Sénèque ne perd pas de temps et présente successivement les deux protagonistes : d’un côté, le viril et intrépide Hippolyte, chasseur émérite au coeur chaste et de l’autre côté sa belle-mère Phèdre, accablée par une envie contre-nature. Cela finira mal, on le sait.

Le texte antique possède l’avantage de resserrer l’intrigue de manière drastique, contraiment à Racine qui s’épanche plus longuement et introduit des personnages secondaires comme Aricie. On ne perd donc pas de temps et le travail de Louise Vignaud se fonde sur un principe d’énergie et de mouvement qui revitalise la tragédie.

Nâzim Boudjnah ouvre notamment le bal en Hippolyte guerrier, dévoué à son exercice physique, la lance à la main. Incapable de tenir en place, il exhibe fièrement son torse nu et glabre d’éphèbe. Ce dynamisme s’oppose à l’entrée en scène de Phèdre, abattue et alanguie. Cette passion qui détruit de l’intérieur est balancée au public avec une retenue lancinante et douloureuse. Pas de hurlement non. Presque un murmure qui livre son désarroi. Dans son fourreau doré ultra chic, Jennifer Decker donne d’emblée le ton et se révèle majestueuse par son accessibilité même. Aucune arrogance, aucune fierté, juste une impuissance à résister au feu qui ravage tout sur son passage. Très peu maquillée, au naturel, la comédienne se livre et se confie. Et on y croit.

L’évolution des sentiments de Phèdre se veut fluide et on parvient aisément à se faire une idée du labyrinthe amoureux dans lequel semble se complaire la reine. Phèdre abandonne ensuite sa féminité et rêvet le costume d’une amazone androygyne, sans sexe défini. La métaphore du combat est donc explicite ici, plus de lamentations et place à l’action ! La scène centrale de l’aveu, qui a du mal à se frayer un passage, est superbement portée sur le plateau. Il s’agit ni plus ni moins d’un viol sacralisé, d’une lutte sauvage et érotique dans laquelle Hippolyte semble confus et Phèdre triomphante. Le glaive, support phallique au possible, accompagne cet accouplement étrange. L’aspect chorégraphique de la pièce, très clairement mis en avant, vivifie le discours et souligne la place du corps, absolument centrale ici. La confession ultime de Phèdre à Thésée résonne comme un cri de victoire lugubre : elle a triomphé de la crédulité de son époux mais à quel prix… !

Claude Mathieu incarne, quant à elle, une nourrice d’exception, cruelle et dure au départ puis pleine de compassion par la suite. Sa diction limpide offre une écoute religieuse du texte : le récit culte de la mort d’Hippolyte vaut son pesant d’or. En revanche, Thierry Hancisse en fait beaucoup trop dans le rôle de Thésée, il n’est pas très crédible.

Par une économie de moyens qui met en lumière l’apport du corps au jeu, Louise Vignaud signe donc une lecture revigorante de la Phèdre de Sénèque et révèle Jennifer Decker, formidable d’intensité dans un rôle difficile. ♥ ♥ ♥ ♥

PHÈDRE de Sénèque. M.E.S de Louise Vignaud. 01 44 58 15 15. Comédie-Française. 1h20.

© Christophe Raynaud de Lage