En ce moment, Katie Mitchell propose un diptyque résolument féministe entremêlant Eros et Thanatos. Convoquant deux romancières qui se sont aventurées dans des terres théâtrales, Marguerite Duras et Elfriede Jelinek, la dramaturge ausculte les tensions homme/femme avec le regard d’un chirurgien.

Qu’il s’agisse de La Maladie de la mort ou d’Ombre (Eurydice parle), le couple est à l’honneur. Un couple torturé, malsain, qui ne se comprend pas ou plus, qui trace sa route sur deux lignes parallèles sans jamais vraiment se croiser. Chez Duras, un homosexuel sollicite les services d’une femme qu’il paye au prix fort afin qu’elle lui apprenne à aimer. Chez Jelinek, Eurydice étouffe sous l’égocentrisme possessif de son mari Orphée, rockstar à midinettes. Dans les deux cas, l’homme est en situation de dépendance : la femme tient les ficelles même si elle souffre et qu’elle subit une violence aussi bien physique que psychologique. En optant pour l’esthétique d’un film noir, Katie Mitchell souligne le pessimisme paradoxal qui soutend ces deux textes. Femmes brisées oui, mais fortes et puissantes aussi.

La vidéo tient constamment la chandelle entre l’homme et la femme. En direct, des cameramen scrutent au plus près le visage des comédiens, leurs fêlures, leur rage, leurs désillusions. Dans La Maladie de la mort, l’installation technique, lourde (ha ces fils électriques…) aurait tendance à dépersonnaliser encore plus l’œuvre déjà mystérieuse de Duras. D’autant plus qu’une narratrice extérieure, placée dans une cabine de verre, à la voix sensuelle et posée (géniale Irène Jacob) scinde la voix et le corps. Cette scission engendre des fulgurances, par moments follement envoutantes.

Tournis
Les changements de plan, vertigineux de rapidité, donnent le tournis et provoquent une impression de gâchis anxiogène. Laetitia Dosch, d’une insolente impertinence, et Nick Fletcher, touchant solitaire, s’habillent et se déshabillent à toute vitesse, tuant l’émotion dans l’œuf. Pourtant, lorsque la caméra prend son temps et se pose de manière plus contemplative sur le couple, de sublimes images surgissent. Perplexité, douceur, renoncement, colère…. Autant de sentiments contrastés finement retranscrits sur grand écran. L’esthétique noir et blanc, très léchée, stylise les propos.

Le texte de Jelinek, plus verbeux, propose un point de vue inédit : celui d’Eurydice. Apprentie-écrivain, la jeune femme préfère demeurer une ombre, mais libre au moins au royaume des Morts. L’idée du suicide comme affranchissement du modèle patriarcal est sulfureuse et osée. La vidéo capture au plus près l’aspiration à la délivrance de Jule Böwe, formidable de révolte mais l’ensemble paraît plus froid que chez Duras. Dans un univers métallique oscillant entre couloirs glauques et ascenseurs, l’attrait d’une solitude éternelle glace les sangs et brûle délicieusement l’âme de notre Eurydice Sans doute, le sous-titrage à jardin combiné au tournage du film en direct, embrouille les perceptions. Le débit de la narratrice est trop rapide : on aimerait pouvoir suivre plus tranquillement le texte et le jeu de la comédienne. Ce procédé de mise en voix distanciée trouve peut-être ici ses limites. D’autant plus qu’un problème technique a interrompu la représentation pendant cinq minutes, tuant le rythme de la pièce.

Si le principe dramaturgique moteur de ce diptyque, l’utilisation de la vidéo, tend à affaiblir les frontières entre théâtre et cinéma, il n’en demeure pas moins que la caméra  envahit trop l’espace. L’émotion, bridée par la virtuosité (malgré des couacs), aurait gagné à plus de simplicité. Les comédiens, privés de leur voix, doivent uniquement composer avec l’expressivité de leur visage et de leur corps, un défi brillamment relevé. ♥ ♥ ♥

LA MALADIE DE LA MORT de Marguerite Duras. Bouffes du Nord (dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville). 01 46 07 34 50. 1h.

SCHATTEN d’Elfriede Jelinek. La Colline. 01 44 62 52 52. 1h15

© Gianmarco Bresadola

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