Rémi de Vos n’a pas son pareil pour créer des situations loufoques dans lesquelles des couples se déchirent assez violemment. Au Lucernaire, Projection privée ne déroge pas à la règle. En dynamisant la classique configuration triangulaire mari/femme/maîtresse, le dramaturge pose une question fondamentale : faut-il rêver nos vies ou avoir le courage d’accepter une réalité moins reluisante ? Michel Burstin entretient l’art du décalage propre à de Vos avec une drôlerie caustique absolument délicieuse.

Madame regarde la télévision à longueur de journée. Une manière d’oublier le comportement de sanglier de son médiocre mari. D’ailleurs, Monsieur rentre au logis conjugal mais avec une invitée de dernière minute… Une femme un brin éméché qui l’a suivi pour conclure sans savoir évidemment que Monsieur avait la bague au doigt. Surprise ! Madame n’a pas bougé du canapé, ce qui contrarie Monsieur… Commence alors une plongée dans le non-sens ! Monsieur ne sait même pas le prénom de sa femme, et déclare même que ce n’est pas sa dame ! L’invitée est bien embêtée et ne sait plus où se mettre…

Fantasme ou réalité ?
Projection privée navigue toujours entre deux eaux, comme souvent chez de Vos. D’un côté, une vision réaliste et désenchantée de la vie de couple ; d’un autre côté, une fantasmagorie absurde nimbée d’inquiétante étrangeté. La métaphore de la télévision comme passerelle entre réel et imaginaire est brillante : totalement zombifiée, Madame préfère s’enfermer dans un univers romantique et idéalisé plutôt que de subir un quotidien morne… Lorque la fiction rejoint la réalité, les perturbations sont à prévoir.

Michel Burstin conjugue ces deux espaces-temps avec maestria : on ne sait jamais si on nage en plein délire ou s’il s’agit bien de la vie telle qu’elle est. Le passage parodique version Le Coeur a ses raisons du soap-opera est tordant : c’est le clou du spectacle. Le décor très bien agencé nous fait basculer dans le grotesque le plus pur avec personnages américanisés ultra caricaturaux, avec la diction et les postures qui vont avec. On se régale !

Le trio de comédiens au manettes s’engouffre avec un plaisir partagé dans cette aventure complètement barrée. Sylvie Rolland est géniale en improbable médiatrice cruche au bon fond ; Elsa Tauveron hallucinante de maîtrise en épouse hypnotisée par sa T.V et Bruno Rochette parfait en beauf minable. L’alchimie est au rendez-vous entre ces trois-là ! ♥ ♥ ♥ ♥

PROJECTION PRIVÉE de Rémi de Vos. M.E.S de Michel Burstin. Théâtre du Lucernaire.  01 45 44 57 34. 1h15.

© Joseph Banderet

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