Des barbelés… Quelle métaphore traumatisante pour évoquer une parole empêchée, heurtée, martyrisée ! La Québécoise Annick Lefebre a conçu un monologue éreintant autour de cette question fondamentale au théâtre : comment prendre le pouvoir sur scène autrement que par la parole ? Marie-Ève Milot incarne cette déflagration verbale avec un aplomb qui vaut de l’or. À la Colline, la comédienne tutoie des sommets d’engagement et jette ses tripes, au sens propre, sur le plateau. Fascinant !

Elle n’a pas de nom propre. Elle porte une petite robe noir et épluche des pamplemousses. Cette action apparemment anodine dérange pourtant. Le jus coule, un fluide vital s’échappe, l’arrachage de l’écorce étonne par sa violence. Pourquoi cette femme semble-t-elle si énervée ? La réponse ne tarde pas à arriver : dans un heure, des barbelés coudront ses lèvres et l’empêcheront à jamais de parler. Pourquoi ce châtiment si cruel ? La faute à tous ces compromis, ces lâchetés, ces absences de prise de position durable et sincère. Le compte à rebours inéluctable a commencé, tout comme une tragédie antique.

Fleuve verbal
Comment résister à l’inévitable ? Cette femme anonyme se lance à corps perdu dans cette bataille du verbe. Son harangue sera impitoyable. C’est SON moment et pour rien au monde elle ne voudrait le gâcher. Le public pris en otage, elle déclame avec un débit-mitraillette ce qu’elle a sur le cœur. Ce qu’elle a voulu dire mais qu’elle a tu par manque de courage. Le dégoût de son frère qui n’a pas soutenu sa collègue, le dégoût de ses parents racistes, le dégoût d’elle qui se met en avant au lieu de souligner les conditions de vie difficiles d’une famille de Syriens qu’elle a accueillie. L’heure du bilan a sonné et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’épargne personne cette jeune femme.

L’écriture de Lefebre s’assimile à un chant épique, à un souffle ardent qui brûle l’âme. Le spectateur français doit s’habituer à l’accent québécois et à ses délicieux anglicismes : un sourire vient naturellement aux lèvres à l’écoute mais ce rire est caustique, cruel. Cette langue si particulière possède une force de frappe assez démentielle. Il s’agit d’un rapport très cash à l’autre, au verbe. On ne prend pas de pincettes ! A mesure que le texte s’épuise, le public aussi, de même fatigue : l’expérience est véritablement épuisant des deux côtés de la scène.

La mise en scène très musclée, « in Yer face » d’Alexia Bürger joue sur les oppositions entre un décor blanc immaculé progressivement saturé par le désordre, le sang et l’ordure. Marie-Ève Milot, tel un feu qui couve et se déchaîne à l’instar d’un volcan en éruption, irradie. Elle est d’une spontanéité folle et sa présence nous hypnotise. On suit la mutation progressive de sa rage en une frustration impuissante avec intérêt. Un régal bien qu’on sorte complètement assommé de la petite salle… ♥ ♥ ♥ ♥

LES BARBELÉS d’Annick Lefebvre. M.E.S d’Alexia Bürger. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h15.

© Simon Gosselin

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