Jean Robert-Charrier aime s’entourer de muses. Plutôt des blondes dans la fleur de l’âge au fort potentiel comique d’ailleurs. Après Amanda Lear et Chantal Ladesou, c’est au tout de Nicole Croisille d’être au centre de sa nouvelle comédie sobrement intitulée Jeanne. L’écriture du directeur de la Porte Saint-Martin semble avoir pris une direction nouvelle : finies les grosses ficelles d’un boulevard efficace. Place à un peu plus d’émotion et de sensibilité dans cette pièce intergénérationnelle qui fait se rencontrer deux solitudes en mal d’écoute.

Jeanne, quel personnage ! Résidant en haut d’une tour de vieux, la retraitée passe ses journées à découper des magazines et à invectiver ses voisins. Le stéréotype de la mamie bougon qui ne supporte plus grand chose dans la vie à part son petit confort. Bien décidée à redorer l’image de son arrondissement, une conseillère municipale propose de mettre en place un partenariat entre jeunes et personnes âgées afin d’apporter à ces dernières un brin de soleil dans leur morne existence. D’abord revêche, Jeanne accepte de se faire livrer tous les jours d’immondes plateaux-repas par Marin. Le début d’une amitié loin d’être gagnée d’avance !

Main tendue
Jeanne fait évidemment penser à Tatie Danielle : féroce, hargneuse, méchante, elle n’en demeure pas moins une femme craintive et paranoïaque, qui a sacrifié sa vie pour un homme qui l’a abandonnée. La comédie de Jean Robert-Charrier est un manège émotionnel qui égaye autant qu’il touche. Le dramaturge a bien su gérer ce passage très délicat dans lequel on passe de la comédie au drame : pas de pathos, juste un grand vide qui engloutit la vieille dame au moment de sa renaissance.

La mise en scène de Jean-Luc Revol s’avère donc particulièrement habile pour gérer ce grand-huit des sentiments mais aussi pour créer un cadre spatio-temporel qui joue sur l’ubiquité. Les saynètes s’enchainent avec beaucoup de fluidité et jouent aussi sur l’alternance réalité/psyché notamment lorsque Jeanne veut confier ses secrets à Marin mais qu’elle échoue. Un simple changement de lumière ou une rupture sonore indique cette bascule.

Niveau distribution, c’est le pied. Nicole Croisille est absolument délicieuse en mamie terrible. On sent une forme d’extase dans son interprétation, une gourmandise de dame âgée et malicieuse qui ne cache pas son plaisir à incarner un personnage aussi odieux que complexe. Avouons-le, on avait un peu peur au départ pour Charles Templon : son personnage de Marin semblait être un gentil benêt un peu pataud sans réelle profondeur. En réalité, il se densifie au cours de la pièce pour arriver à une acmé bouleversante. Le comédien insuffle beaucoup de douceur à son rôle d’ange gardien, de prévenance et de bienveillance. Une sacrée dose de patience aussi qui finira par exploser. Sa complicité avec Nicole Croisille ne fait aucun doute : le moment des saluts est éloquent. Ils ressemblent à une grand-mère et à son petit-fils qui ont tant à se raconter. Enfin, Florence Muller apporte une note décalée hilarante en politique qui pratique la langue de bois creuse et hypocrite.

Comme les nuages qui tapissent le fond de la scène, nous avançons dans une fable onirique, sociale et sentimentale avec Jeanne. Nonobstant certaines longueurs (dont la scène du cambriolage), cette comédie douce-amère est une invitation à cueillir le jour et à s’ouvrir aux autres, en toute confiance. ♥ ♥ ♥ ♥

JEANNE de Jean-Robert Charrier. M.E.S de Jean-Luc Revol. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 1h40. 01 42 08 00 32.

© Christophe Vootz

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