Rien de tel qu’un vaudeville endiablé pour pimenter votre été théâtral. Le Lucernaire l’a bien compris et dégaine un remède miracle contre la morosité avec Le Dindon. Réorchestré par le couple Florence Le Corre et Philippe Person, le classique de Feydeau sort ses plumes fantasques et imprime son rythme de rouleau-compresseur comique avec une énergie récréative.

Inutile de résumer l’intrigue du Dindon, ce serait y consacrer des heures. Pour clarifier un tant soit peu la situation, rappelons qu’il sera question comme de coutume d’adultère, d’arroseur arrosé, de quiproquos à foison et de rivalités hommes/femmes. Comme toujours, les lieux auront une importance cruciale, en l’occurrence, une chambre d’hôtel qui suscitera tous les désirs.

Le théâtre de la rue de Notre-Dame-des-Champs réussit une gageure en condensant sur un petit plateau et avec une dizaine de comédiens la pièce de Feydeau en 1h20. Ainsi amplement dégraissie, l’histoire éclate sous ses saillies les plus monstrueusement outrancières. La lâcheté de ces petits bourgeois menteurs, incapables et infidèles explose donc tout comme l’ambivalence des femmes, outrées d’être trompées mais qui se rabibochent bien vite avec leurs conjoints…

L’art de la troupe
Le parti-pris saute donc aux yeux : il s’agit de projeter sous une lumière crue les tares d’un microcosme hypocrite. Autant en mettre plein la vue et le duo aux manettes ne s’en prive guère. Il respecte la mécanique implacable du Dindon en maniant l’art du décalage avec pas mal de doigté. On pense notamment à une hypnotisante séduction via « Ti Amo » ou alors ce couple de touristes revenus de chez Disney en vue d’une soirée déguisée pour le moins étonnante (avis aux amateurs de Minnie)… Le deuxième acte, concentré dans la chambre d’hôtel, est à cet égard savoureux : les rebondissements et les allées et venues des personnages s’enchaînent avec un tempo du tonnerre de Brest.

Il fallait trouver des comédiens à la hauteur de la folie de Feydeau : pari réussi avec la première promotion de l’École d’art dramatique du Lucernaire. Saluons la délurée Cécile Caubet en Anglaise-mante religieuse ; Ondine Savignac en épouse S.M castratrice (avec fouett ET pantalon en cuir s’il v©ous plaît) ; Alexandre Zelenkin en bourreau des cœurs filou un brin mauvais garçon ; Nans Gourgousse en pseudo-amant snob et sacrément vorace du bas-ventre ; Lucas Bottini jeune mari attendrissant désespéré de se coltiner une épouse sourde comme un pot (hilarante Chloé Philippe). Le reste est à l’avenant.

Feydeau a toujours eu le vent en poupe, surtout lorsque la chaleur augmente. La preuve avec l’inquiétant Hôtel du Libre-Échange monté par Isabelle Nanty au Français. S’il est clair que les moyens ici sont beaucoup plus modestes (et ne s’en cachent pas), le résultat s’avère fort sympathique et tout à fait euphorisant. ♥ ♥ ♥ ♥

LE DINDON d’après Georges Feydeau. M.E.S. de Florence Le Corre et Philippe Person. Le Lucernaire. 01 45 44 57 34. 1h20.

© Doriane Chapelier

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