Des obsessions habitent l’œuvre de Joël Pommerat : ses diverses relectures des contes d’antan englobent un questionnement sur le deuil, la perte, le déni, les nœuds familiaux. Sa Cendrillon ne déroge pas à la règle. Après avoir fait les beaux jours de l’Odéon, elle pose ses valises pendant plusieurs mois à la Porte Saint-Martin suite à la louable initiative de son directeur Jean Robert-Charrier. Plongée primitive au coeur de nos peurs les plus profondes, cette ambitieuse relecture de Perrault et des frères Grimm conçoit la scène comme un espace de réparation. Ou comment l’enfance s’affranchit d’une culpabilité trop lourde à porter pour de si jeunes épaules.

Les drames n’attendent pas les années pour poignarder une vie en plein vol. Une vieille femme se remémore en voix off une tragédie qui lui est arrivée. Ou peut-être pas. Sa mémoire lui joue des tours. Des nuages projetés sur des murs-vidéos apaisent la vue autant qu’ils symbolisent les flottements de l’esprit.

Brusque analepse : Sandra discute avec sa mère agonisante pour la dernière fois. En interprétant mal ses paroles, la petite fille se fait une promesse : elle pensera à sa mère à chaque minute de sa vie pour éviter sa mort effective. Cette mission impossible accélère la maturité de l’enfant qui refuse de voir la vérité en face. Ce n’est pas son père, passéisté et gérant maladroitement la situation qui va arranger l’affaire. Il se remarie d’ailleurs rapidement avec une odieuse femme hantée par le vieillissement et doté de deux pimbêches de filles accro à leurs téléphones portables. L’enfer commence alors pour Sandra, rebaptisée Cendrier : un enfer recherché, souhaité même par la petite. La version pommeratienne complexifie les données initiales en dotant son héroine d’un sens de la culpabilité aigu, voire maladif. Cette exigence de maltraitance, de rabaissement, de mépris vise à compenser la faute que pense avoir commise l’adolescente : avoir négligé trop longtemps de penser à sa mère.

Cauchemar réconfortant
D’où cette absence de couleurs : Éric Soyer, éclairagiste fétiche de Pommerat, enferme le conte dans une noirceur étouffante, trouée de rayons de lumière. Une ambiance crépusculaire aux allures de cauchemar qui jette un voile de deuil sur la représentation. L’imagination, le goût des histoires qu’on invente pour se rassurer apparaissent comme des soupapes de sécurité. La confrontation à la réalité, cruellement incarnée par la marâtre, s’inscrit dans l’onirisme inquiétant cher au dramaturge. Les contes de fées se révèlent débarassés de leur oripeau magique pour s’ancrer dans une déglamourisation terrienne. La marraine n’a plus de baguette magique mais se révèle accro à la nicotine ; pas de carosse magique ni de strass. La transposition moderne place le conte dans une trajectoire résolument universelle : l’éclatement du cocon familial, la difficulté de trouver sa place au sein d’un espace recomposé, la construction de soi sans la figure maternelle constituent autant d’échos bouleversants. Sans jamais verser dans le pathos puisque le décalage comique brise des épanchements larmoyants.

Avouons que l’abattage des acteurs contribue beaucoup au succès de l’affaire. Catherine Messtoussis campe une épouvantable belle-mère traquant les rides avec une réjouissante monstruosité. Noémie Carcaud est irréstible en bonne fée terre-à-terre. Alfredo Cañavate ne lâche rien en père à côté de la plaque et Déborah Rouach excelle en enfant-adulte à la maturité désarçonnante combinée à une répartie sans appel.

Les braises tombées au fond du cendrier ne s’éteindront pas dans l’esprit de ceux qui auront assisté à Cendrillon : la flamme d’un amour sans faille et les angoisses d’une âme pure ne manqueront pas de résonner chez chacun d’entre nous. ♥ ♥ ♥ ♥

CENDRILLON de Joël Pommerat. M.E.S de l’auteur. Théâtre de la Porte Saint-Martin. 01 42 08 00 32. 1h40.

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