En 2011, un scandale secoue le microcosme théâtral : Olivier Py est remercié de ses fonctions de directeur de l’Odéon après un premier mandat. Cinq ans plus tard, le jeune Hugues Duchêne met en scène Le Roi sur sa couleur, une comédie du pouvoir à partir de ce canevas ultra médiatisé. Avec ses camarades, élèves-comédiens du Français, il mêle la fiction au théâtre-documentaire avec un sens très fin de la caricature politique. Ce jeu d’échecs impitoyable prend forme sous les yeux épatés du public qui assiste médusé à un combat de coq d’egos démesurés. Hilarant et salutaire à la fois.

Un tourbillon solaire dans la langue de Dante illumine l’ouverture de la pièce : deux femmes, en grande conversation, échangent avec entrain. Les non-italophones sont un peu laissés sur le bas-côté mais rien de bien méchant. Des accents si riants ravissent les oreilles. Un certain Luc est rapidement mis sur le tapis : c’est un metteur en scène suisse reconnu par la profession. Il faut qu’il parvienne à séduire Nicolas. Qui sait s’il n’aurait pas un poste sympathique à lui offrir ? Après, Catherine annonce à Olivier qu’il ne sera pas reconduit à l’Odéon : coup dur. Frédéric entre en scène : le ministre de la Culture, sur les conseils de Catherine, appuie sa décision d’éjecter le pauvre Olivier. S’ensuit alors un lutte de longue haleine pour le pouvoir. Il va y avoir de la casse…

Crise d’egos
Habitué à écrire sur la politique, Hugues Duchêne a perçu dans cette affaire la contamination du pouvoir sur l’art ou comment la politique consume les appétences culturelles. En choississant sciemment de gommer les noms de famille de ses personnages, le dramaturge s’inscrit dans une veine de l’intime et transforme le fait divers en saga haletante à la Dallas. Les arcanes des puissants se retrouvent donc ainsi démontées sous l’angle de l’exagération comique : on sait bien que sous la caricature se dissimule toujours une part plus ou moins criante de vérité. Comment ne pas rire face à l’ignorance crasse de Sarkozy, joué à la perfection par le metteur en scène himself (avec tous ses tics, sa gestuelle et même sa voix) ; on éprouve presque de la compassion pour Mittérand, toujours plongé dans des situations délicates, incarné par Théo Comby-Lemaître. On découvre une Catherine Pégard absolument effrayante de machiavélisme et brillamment interprétée par Pénélope Avril. Ses airs hypocrites et pourtant très cassants de manipulatrice font mouche. Laurent Robert se moule avec aise dans le costume fantasque et maniéré d’Olivier Py (et de Michel Fau en Carla Bruni !). La volcanique Marianna Granci apporte de la fougue à Carla Bruni tandis que les mimiques mielleuses de Vanessa Bile-Audouard en Valéria Bruni-Tedeschi enchantent.

Aucun artifice ici, les comédiens changent de rôle à vue et attendent de prononcer leurs répliques, assis sur leurs chaises. Le dispositif scénique est très simple, artisanal. Tant mieux. Pas besoin d’une grosse machinerie, tout repose sur le savoir-faire de la jeune troupe et leur capacité à se fondre dans leurs personnages. C’est incontestablement réussi ! On passe une excellente soirée en s’instruisant tout en s’amusant. La pièce se dévore comme un épisode de sitcom avec son lot de trahisons et de personnages hauts en couleur. S’y ajoutent en outre des extraits de journaux (avec toute la crème des critiques dramatiques !), de comptes-rendus épiques à l’Assemblée-Nationale, des extraits de mémoires de Frédéric Mitterrand et une interview corsée de celui-ci par une Laure Adler déchaînée. On peut donc concilier art, politique et théâtre sur scène sans pousser un roupillon. Quoi de mieux ?

LE ROI SUR SA COULEUR de Hugues Duchêne. M.E.S de l’auteur. 1h10. ♥  ♥  ♥  ♥

© Simon Gosselin

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