Avec Songes et métamorphoses, Guillaume Vincent orchestre un bal onirique qui interroge les pouvoirs du théâtre. Lieu de tous les possibles et de toutes les transgressions, la scène épanche les envies les plus folles. Aux Ateliers Berthier, le metteur en scène convoque une jeune troupe dynamique qui déclame son amour du théâtre avec une frénésie candide et ténébreuse de bon aloi. Les figures tutélaires d’Ovide et de Shakespeare se répondent en écho avec plus ou moins d’éclat mais toujours avec cette même énergie communicative.

Hommage aux anciens, le spectacle commence par actualiser plusieurs grandes métamorphoses ovidiennes. Toutes auront en commun l’altérité, le rapport à soi et au monde, la violence des liens humains et la question de la représentation. Premier ravissement avec l’histoire de Narcisse et Écho jouée par des écoliers . Le quatrième mur s’écroule et les bricolages naivement enfantins font mouche. Une girouette en aluminium représente le soleil et la lune, le carquois et les flèches de l’éphèbe sont en plastique… C’est adorable et ingénieux : l’effet truc et astuces souligne aussi et surtout la volonté de valoriser la pratique du théâtre amateur, qui permettra de faire le pont avec la pièce des artisans du Songe d’une nuit d’été.

L’entrée méta-théâtrale évoque le plaisir primitif qu’exerce l’art de la scène sur les gens, cette faculté de s’extirper de son être pour capter l’essence d’un personnage. Ce début alléchant dérive ensuite vers la fonction revendicatrice du théâtre. On retrouve le même professeur un peu dépassé par les événements (lunaire Gérard Watkins) qui enseigne cette fois-ci à des lycéens. Le ton monte : d’un côté le conservatisme prudent, de l’autre la jeunesse bouillonnante en soif d’aventures. Le mythe d’Iphis et Ianté, qui raconte des amours lesbiennes, cristallise les tensions. En imposant une interprétation pleine d’une gouaille libérée et naturelle, Vincent s’amuse à brouiller les pistes à l’envi entre fiction et réel : sommes-nous vraiment face à du théâtre ? Se moque-t-on de nous ? Brillant.

L’histoire incestueuse de Myrrha prend ensuite la relève : la transposition moderne fait penser à une comédie british pince-sans-rire avec ce dialogue surréaliste entre une fille ravagée par le désir, ronchonne et frustrée (épatante Elsa Agnès, impayable quand elle s’empiffre de corn-flakes) et un père embarrassé. En fin analyste des tabous, Ovide décortique les amours sulfuriques d’anti-héros n’ayant d’autre choix que de supplier une transformation, un entre-deux entre Eros et Thanatos, pour survivre.

Les Métamorphoses se concluent par un conte gothique à glacer d’effroi. Le mythe infanticide et anthropophage de Procné parachève en beauté cette première partie du spectacle. Exit la représentation en abyme choupinette du début en carton-pâte et place au film d’horreur gore. On admire les talents d’orfèvre de Vincent qui manipule les genres avec le doigté d’un magicien. Ce goût assumé pour l’hétéroclite insuffle une dynamique à l’ensemble et concourt à créer un sentiment d’étrangeté. Ici,  le plateau est plongé dans la pénombre, un dîner se prépare. Procné est devenue une femme de ménage battue et qui a décidé de mettre un terme aux humiliations. La transposition sociale fonctionne à merveille et Émilie Incerti est fabuleuse en diabolique ogresse à la voix rauque et envoûtante. Déjà formidable dans Rendez-vous Gare de l’Est, la comédienne nous emporte dans cette implacable vengeance avec un sens consumé du suspense. Les coups de carabine éclatent, l’hémoglobine gicle… Le mauvais goût des films Z flirte dangereusement avec Hitchcock et le mélange est savoureux.

Féérie noire
Après l’entracte, c’est au tour du grand William de monter sur scène. Pièce baroque par excellence, Le Songe d’une nuit d’été exacerbe la puissance de la magie et des rêves tout en pointant du doigt les ravages de l’amour. Ici, le chant (Britten and cie) occupe une large place et le couple féerique campé par les superbes Candice Bouchet (Obéron) et Estelle Meyer (Titania) entame de saisissants oratorios. Les confettis métalliques pleuvent dans cette obscure forêt.

Vincent a su amplifier la détresse du quatuor amoureux en transformant le comique chassé-croisé sentimental en une terrifiante course-poursuite où l’amour entraîne aux plus sombres folies. Cette sève sexuelle qui ne cesse d’affoler les battements cardiaques des jeunes amants est transposée avec intelligence sous la forme d’une dégradation vestimentaire. Les magnifiques habits nobles sont progressivement déchirés et salis par la boue. Nulle trace de Fragonard ici, les dérèglements des sens s’avèrent crus et sales. On saluera l’emportement engagé et viscéral d’Elsa Agnès, Elsa Guedj (un nom à retenir), Hector Manuel et Makita Samba. On regrettera cependant l’étirement de cet arc de l’histoire qui aurait gagné à être dégraissi. Malus également pour le jeu cabotin de Gérard Watkins dans le rôle de Puck. Ses tics s’avèrent vite agaçants.

En revanche, ne boudons pas notre plaisir concernant le sketch dilué de la pièce des artisans : cette séance d’impro faussement improvisée est absolument phénoménale et l’on rit à gorge déployée. Un alignement de chaises pour des comédiens qui discutent de leur rôle avec plus ou moins de plaisir (Charles-Henri Wolff est irréstible en beauf à demi-chauve dans le rôle de Thisbé et que dire encore une fois d’Émilie Incerti en lionne pas effrayante pour un sou). Il faut tirer notre chapeau à Florence Janas, époustouflante en coach castratrice et barrée. Le méta fonctionne à plein tube et l’on se réjouit de vite repasser à cette partie centrale de l’intrigue. La pièce de Pyrame et Thisbé conclut en un feu d’artifice délirant cette longue épopée de quatre heures.

Guillaume Vincent nous aura donc rappelé à propos à quel point le théâtre offre l’occasion d’une démarche réflexive sur notre capacité à s’approprier les différents rôles de notre vie. ♥ ♥ ♥ ♥

SONGES ET MÉTAMORPHOSES d’après Ovide et William Shakespeare. M.E.S de Guillaume Vincent. Théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier). 01 44 85 40 40. 4h avec entracte.

© Élizabeth Carecchio

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