« Un couple = une mort. » Ce sont sur ces mots glaçants que se termine Erich von Stroheim. Reformulons : un couple = 2 + 1 – 1. La pièce déroutante de Christophe Pellet réactualise au Rond-Point la fameuse triangulation du désir théorisée par René Girard. Stanislas Nordey donne vie au sujet, à l’objet et au médiateur en une série de brefs duels-ébats énigmatiques et brutaux. L’occasion d’interroger notre rapport à la jouissance, à la surconsommation, au sexe. Des dialogues cash et vifs pour des histoires d’amour qui se termineront dans la douleur et le renoncement.

Un éphèbe en tenue d’Adam nous accueille, confortablement installé sur un fauteuil. Il semble règner sur le plateau tel le propriétaire des lieux. L’Autre éveille les sens ; les regards convergent vers son corps délicatement sculpté. Des traits virils et affirmés s’opposent à des airs enfantins. Qui est-il ? Restera-t-il nu jusqu’à la fin de la représentation ? La réponse est oui mais loin de là l’idée d’un simple tic à la mode de mise en scène contemporaine. Ici, l’Autre offre continuellement une piqure de rappel : il sera question de corps, d’attirance, de dégoût mais finalement, peu de contacts. Paradoxalement, Erich von Stroheim se révèle une pièce du dire, une analyse de l’interdépendance à l’autre qui régit nos vies. L’incapacité de jouir de l’instant présent pour ne plus considérer le corps que comme le réceptacle de la procréation.

Besoin de rien, envie de toi (ou presque)
L’Autre est rejoint par Elle et L’Un. Elle est une redoutable femme d’affaires, ultra directive et très pressée. Elle aime le sexe rapide, elle prend les initiatives et mène à la baguette les deux mâles dans une relation SM étonnante, noire et tourmentée. L’Un est un acteur porno sur le déclin qui profite de ses dernières années dans le métier pour multiplier les performances. Il se rassure comme il peut mais il sent que son corps se périme. Il a besoin de pilules bleues pour rester dans le coup. Elle, telle une mante religieuse, se partage les deux hommes à l’envi. L’Un et l’Autre entretiennent une liaison. L’Autre est hypnotisé par Elle. Bref, trois personnages pour trois couples.

Les scènes s’enchaînent à la vitesse de l’éclair, tout comme la consommation effrénée de sexe à laquelle se livre le trio. La voix chaude et enveloppante de la Callas sur « Mon coeur s’ouvre à ta voix ». Ce timbre vibrant d’amour contraste avec l’immense décor impersonnel d’Emmanuel Clolus qui évoque furieusement Affabulazione. Un paravent constitué d’un trio de grands murs recèle et dévoile la parade des duos comme un écrin qui s’ouvre pour exhiber les complications des relations amoureuses.

Nordey a réuni une distribution d’habitués qu’il connaît bien et qu’il dirige avec sensibilité. Emmanuelle Béart est impériale en business-woman froide et couillue. Sa présence, très humaine, touche. Elle ne paraît pas jouer, elle est. Victor de Oliveira convainc dans la peau de l’acteur porno désabusé mais encore fougeux. Enfin, Thomas Gonzalez irradie en victime sacrificielle pétrie d’idéal : son retour final au sein d’une nature glaciale, entouré par la chaleur des animaux sauvage, émeut. ♥ ♥ ♥ ♥

ERICH VON STROHEIM de Christophe Pellet. M.E.S de Stanislas Nordey. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 00. 1h20

© Jean-Louis Fernandez

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