Dans le cadre des Singulis à la Comédie-Française, la gracile Françoise Gillard a souhaité mettre en voix l’écriture blanche et clinique d’Annie Ernaux. Le contraste entre le physique de petite fille modèle de la comédienne et la violence froide des mots de la romancière provoque des étincelles sur la petite scène du Studio-Théâtre. En choisissant de présenter L’Événement, la sociétaire met en relief avec une pudeur impudique le pouvoir de l’écriture face au traumatisme. En consignant l’inoubliable sur la forme fixe du papier, Annie Ernaux entend transformer un acte intime en caisse de résonance publique, à une époque où l’I.V.G s’avère remise en question par certains politiciens. En passant de l’écrit à l’oral, ce court roman autobiographique acquiert une dimension poignante car incarnée. La sobriété de la mise en scène de Denis Podalydès sied à merveille à l’incandescence rentrée du verbe erneautien. Une heure d’émotion pure car dépourvue de tout épanchement lyrique, de tout débordement de pathos. Une confession pleine de retenue qui vous explose en pleine face.

En 1963, Annie Ernaux entre dans sa vingt-troisième année : la jeune étudiante en lettres modernes prépare un mémoire sur la femme dans le surréalisme. Mais voilà qu’un jour, elle se rend compte que son slip n’est pas souillé de tâches. Elle n’a pas eu ses règles depuis un mois. Elle consigne cet accident avec une sobriété remarquable dans son agenda : « rien ». C’est ainsi que débute L’Événement. De façon lapidaire et cash, brutalement. Annie Ernaux ne s’embarrasse jamais de circonvolutions : son écriture va droit au but et au cœur.

Distance touchante
Pas à pas, la romancière analyse son nouvel état avec un double regard apparemment paradoxal : à la fois narratrice externe qui se contente de décrire objectivement les faits et aussi narratrice omnisciente qui commente sans détours les sensations de la femme nouvellement enceinte. Il y a plus de cinquante ans, la contraception était évidemment interdite et passible de lourdes sanctions. Mais la jeune Annie est résolue : elle ne gardera pas le fœtus, « ça » ou « cette chose » comme elle l’appelle. Pour elle, avorter est « une épreuve ordinaire » qui va cependant muter au fil du récit vers une sensibilité plus revendiquée. Renoncer à donner la vie deviendra finalement une naissance, l’irruption de la féminité chez Ernaux et l’éclosion de son moi intime. C’est lorsqu’elle aura avorté qu’elle éprouvera le désir d’enfanter, de prendre le contrôle de son corps et de sa vie.

Sur la scène presque nue, Françoise Gillard nous contemple avec ses airs de biche effarouchée. Sa petite voix fluette rend la prose d’Ernaux encore plus incisive. Avec son gros pull vert informe et sa petite robe stricte, elle se tient assise et droite sur une chaise. Le regard fixe, elle reste toujours sur le fil du rasoir en racontant le trauma avec une neutralité seulement en apparence. On la sent remuée au fond des entrailles par le texte de la romancière ; elle se montre bouleversante.

Un spectacle indispensable, qui ne laissera pas indifférent. ♥ ♥ ♥ ♥

L’ÉVÉNEMENT d’Annie Ernaux. M.E.S de Denis Podalydès. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 1h10.

 

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