Au théâtre, l’imprévu s’invite souvent à la fête. Avec plus ou moins de bonheur. Éric Ruf en a fait les frais. Le patron du Français s’est lancé dans une aventure impossible en montant Bajazet. Il remplace en effet au pied levé Jacques Lassalle, qui devait initialement mettre en scène La Cruche cassée de Kleist. L’urgence peut parfois produire des miracles. Cependant, les conditions précipitées de création mènent la représentation vers une impasse. La musicalité des vers raciniens parvient mal jusqu’aux oreilles : la mollesse de l’ensemble, d’une part, entraîne une forme de lassitude et d’autre part, le flot de paroles parfois mal maîtrisé oblige à courir derrière les comédiens pour pouvoir espérer comprendre un minimum l’intrigue passablement compliquée. Ce double problème de tempo crée un effet de sourdine : on sort du Vieux-Colombier passablement exténué et frustré. Gageons qu’avec le temps, le spectacle gagnera en puissance, en émotions et en énergie.

Des rangées de chaussures encombrent  le plancher selon une exactitude géométrique qui confine à la maniaquerie. L’image est saisissante et rend palpable la matérialité ordonnée et féminine omniprésente dans cette tragédie du sérail. On pense évidemment à la mise en scène récente des Fausses Confidentes par Luc Bondy (mais là, on avait plutôt affaire à des Louboutin…). De belles armoires, imposantes et austères, encadrent le plateau, tels des gardiens impassibles renfermant d’innombrables secrets. Le huis-clos, habilement scénographié, sera donc l’espace de confidences à vif, d’aveux brûlants et de dénouement macabre.

Seulement, la scène d’exposition interminable plombe immédiatement l’ambiance et annonce un rythme mortifère. Volontiers bavarde, Bajazet ne lésine pas sur les explications. On apprend ainsi que Bajazet et Atalide s’aiment en secret depuis l’enfance. Roxane, la sultane, tombe amoureuse de Bajazet sans connaître cette liaison tandis que le grand Vizir Acomat, chargé de placer sur le trône le héros éponyme, désire Atalide. De ce chassé-croisé amoureux, le sang jaillira, bien sûr.

Flottement généralisé
Comme toujours chez Racine, passion et raison d’État s’affrontent pour déboucher sur un jeu de massacre. Ruf a visiblement éprouvé des difficultés à restituer ces déchirements intérieurs car sa mise en scène se montre trop léthargique et la direction d’acteurs semble dangereusement flottante. Laurent Natrella est égaré dans le rôle-titre, très effacé, presque transparent. Encore verte dans son interprétation, la très jeune Rebecca Marder ne sait pas sur quel pied danser : parfois hystérique et donc fausse ; parfois lumineuse et éclatante de douleur. Denis Podalydès apparaît plus sur de lui en ambitieux tactitien. Saluons surtout Clotilde de Bayser, impeccable en Roxane (malgré plusieurs bafouillements). D’une dignité hiératique, elle impose une prestance indéniable à son personnage d’amoureuse éconduite et rend son rôle de furie vengeresse presque sympathique. On la comprend cette Roxane qui a un poids lourd à supporter sur ses épaules.

Ruf restitue plutôt finement l’atmosphère oppressante du sérail : l’homogénéité initiale des costumes délicats de Renato Bianchi présente les femmes comme une sororité virginale (des ancêtres de la famille de La Maison de Bernarda Alba peut-être). Les tensions apparaissent ensuite par des couleurs plus écarlates et des tenues plus raffinées puisque les manœuvres de séduction se révèlent plus soutenues. On admirera également le magnifique travail de clair-obscur opéré par Franck Thévenon transformant la scène en crépuscule inquiétant, digne de Barbe-Bleue.

Éric Ruf a donc joué de malchance ou/et d’un manque de stratégie car monter avec soin du Racine en si peu de temps est une entreprise périlleuse. On sent la plupart des comédiens pas encore suffisamment rodés pour être à la hauteur de leur rôle. Avouons aussi que si le contexte historico-social de la pièce se veut passionnant, sa transposition textuelle pêche par une amplitude d’informations barbante. Si les sérails vous passionnent, nous vous conseillons vivement la lecture des Lettres persanes de Montesquieu (d’ailleurs, tiens tiens, l’héroïne féminine se prénomme… Roxane). En somme, l’ennui pointe assez rapidement le bout de son nez car la mise en scène ronronne trop pour le moment. ♥

BAJAZET de Jean Racine. M.E.S d’Éric Ruf. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Vincent Pontet