Les dramaturges tchèques demeurent inconnus au bataillon dans notre plat pays. Petr Zelenka va sûrement changer la donne. Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo proposent une lecture acide et ébouriffante de sa pièce Vera au Théâtre de la Ville. Karin Viard explose dans le rôle-titre en odieuse dragonne intransigeante qui perd pied. Très bien entourée, la comédienne fait miroiter un cynisme diabolique et consumériste avec un abattage criant de maîtrise.

Vera n’a jamais caché ses ambitions : cette carriériste a rapidement grimpé les échelons pour devenir une puissante directrice de casting. Tyrannisant avec volupté son entourage, la quinquagénaire a décidé de fusionner son agence avec la filiale européenne. Le début d’un engrenage infernal qui la conduira à la déchéance…

La pièce ne fait pas dans la dentelle et ce parti-pris outrancier ne verse paradoxalement pas dans la caricature. On sent bien la part de vérité dans la description du milieu artistique entre egos surdimensionnés, prises de bec, réconciliations et dérives en tout genre. Tout commence par une situation ubuesque qui donne le la : des coups de fil déplacés dans une chambre mortuaire suffisent à imprimer ce ton décalé-familier. Tout un chacun pourrait aisément se projeter en Vera, figure catharthique de la self-made girl partie de rien et parvenue au sommet. Le théâtre cristallise ce personnage de businesswoman en soulignant ses excès avec un humour ravageur : on rit souvent du grotesque effroyable de l’intrigue.

Descente aux enfers captivante
Le rire s’avère cependant bien noir : toute la finesse de la partition provient justement du fait qu’on éprouve de la compassion pour cette virago au parcours personnel chaotique. Zelenka ne juge pas son personnage ; il la laisse se débattre dans son chemin de croix vers la rédemption. Karin Viard papillonne avec insolence dans ce monde d’apparences. Femme fatale, mante carnassière, gamine égoïste, loque croulant littéralement dans sa propre merde : elle est tout cela. Et elle assume avec panache toutes les facettes de son rôle complexe. Hélène Noguerra, Lou Valentini, Pierre Maillet, Rodolfo de Souza et Marcial Di Fonzo Bo lui-même l’accompagnent avec brio.

L’usage pertinent de la vidéo en mode « intrusion Closer » se combine bien avec le voyeurisme des propos, cet étalement indécent de l’ultra-libéralisme : le décor convertible de Marc Lainé et Sylvain Zimmerli assure une transition fluide entre l’intime et le public. Quel plaisir de suivre une mise en scène aussi alerte et « folledingue », barrée et si lucide sur nos travers contemporains effrénés.

VERA de Petr Zelenka. M.E.S de Marcial Di Fonzo Bo. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h50. ♥ ♥ ♥ ♥

© Tristan Jeanne-Valès