Les beaux jours recommencent à poindre le bout de leur nez sur la capitale. Un climat en parfaite adéquation avec la serre tropicale imaginée par Stéphane Braunschweig. Le nouveau directeur de l’Odéon inaugure sa première création avec Soudain l’été dernier de l’injustement boudé Tennessee Williams. En refusant de céder aux sirènes tentant d’un psychologisme terrien, le metteur en scène réussit cependant par un coup de baguette magique à offrir une solide densité à ses comédiens, teintée d’un onirisme moite. Luce Mouchel et Marie Rémond trônent au milieu des lianes telles des Amazones meurtries et vindicatives.

Si vous êtes amateur d’intrigue au théâtre, fuyez votre chemin. Soudain l’été dernier, comme la plupart des pièces de Williams, joue sur les réminiscences et les absences. En l’occurrence, celle de Sébastien Venable, un poète incompris brutalement assasssiné dans une station balnéaire populaire d’Espagne. Violette, sa mère surprotectrice, tient à conserver intacte la mémoire de son fils chéri. Pour cela, elle souhaite entendre de vive voix le témoignage de sa nièce Catherine, présente au moment du drame. Violette souhaite clouer le bec aux affabulations éhontées et scandaleuses de Catherine. Qui détient la vérité ? Le Docteur Sugar devra trancher.

Songe touffu
On nage ici constamment en eaux troubles. Comment démêler le vrai du faux ? Qui est la plus folle entre l’énigmatique Catherine et la castratrice Violette ? Braunschweig ne tranche jamais et grand bien lui en a pris. De fait, la complexité de la pièce éclate dans toute sa majesté : au public de se forger son opinion. Par ailleurs, le choix de conserver le mystère évanescent du souvenir de Sébastien en occultant tout recours à la vidéo s’avère judicieux. Nul besoin ici, la force d’évocation s’empare du plateau par la puissance de jeu des comédiens qui lui insuffle une consistance palpable.

Luce Mouchel est impériale en virago diminuée et obstinée. Son air narquois et enflammé de diva étouffante mérite le déplacement. Elle gouverne son petit monde à la baguette tout en découvrant les béances d’un deuil inconsolable. Face à elle, Marie Rémond papillonne sur scène dans sa robe fleurie : dans l’ailleurs et le maintenant, elle fait preuve d’une impétueuse dépossession. Femme-enfant qui se brûle les ailes à force de défendre mordicus sa vérité, elle a tout d’une héroïne tragique dont le destin atteint son acmé au moment où elle se lance dans le terrible récit de la mise à mort de Sébastien. Lors de ce pur moment de bravoure, les spectateurs retiennent leur souffle.

Ces formidables comédiens bénéficient de l’écrin vert émeraude splendide concocté par Braunschweig. Prenant littéralement au pied de la lettre les didascalies initiales, celui-ci déploie dans un décor grandeur nature les moiteurs d’une jungle luxuriante. Troncs d’arbre massifs et feuilles géantes enveloppent les personnages de leur présence paradoxalement très mentale. La scénographie permet donc elle aussi de brouiller les frontières entre ultra réalisme et percée psychique. ♥ ♥ ♥ ♥

SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER de Tennessee Williams. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h35.

© Elizabeth Carecchio