Après avoir électrisé le public avignonnais, Les Damnés ouvre la nouvelle saison du Français dans le bruit et la fureur. Théâtre, cinéma, Ivo van Hove ne tranche pas et brouille les frontières. Le metteur en scène belge nous offre un aller simple en enfer sans concession. D’une beauté rude, étouffante, ce spectacle dérange et remue les consciences. Mais la radicalité du geste est à double tranchant : à force de ritualiser et de cadrer à outrance la représentation, l’émotion en devient court-circuitée.

En février 1933, l’Allemagne tremble : le Reichstag est incendié. Le moment de bascule de la prise au pouvoir de Hitler coïncide avec la débâcle des aciéries von Essenbeck. Joachim, le patriarche, n’a d’autre choix que de pactiser avec l’ennemi pour sauver son entreprise. Ce qui signera le début de sa perte.

Van Hove affectionne les tragédies, les cellules familiales en crise qui se déchirent et ne se comprennent pas. Avec Les Damnés, l’expérience du mal atteint son acmé et on assiste impuissants au carnage de cette meute de loups avides. La scénographie de Jan Versweyveld renvoie au cercle de la vie : à jardin, les personnages prennent naissance, les comédiens enfilent leur costume et rentrent dans l’arène, se maquillent et se prélassent alors qu’à cour, cinq cercueils attendent les malheureuses victimes de la cruauté nazie. Au centre, l’agitation frénétique et folle d’une entité qui déraille. Effet imparable ultra stylisé.

En attente de lâcher-prise
Et c’est là peut-être que la machine infernale dévoile des mécanismes un peu trop bien huilés. Tout est millimétré et ritualisé (notamment lors des meurtres sacrificiels qui détruisent complètement l’illusion du quatrième mur), ce qui a pour conséquence d’installer une forme de routine dommageable. Où est le lâcher-prise ? Trop de glace étouffe le feu.

Pourtant, les comédiens du Français, par leur jeu toujours aussi impressionnant, osent se mettre en danger avec des contre-emplois : Guillaume Gallienne (si guimauve dans Lucrèce Borgia) épouvante en arriviste sournois tout comme Denis Podalydès, odieux dans son rôle de SA. La révélation se nomme Christophe Montenez : queer pédophile, rock-star maquillée en talons hauts, le jeune homme cristallise tous les enjeux de la pièce. Dans le rôle de Martin, le fils manipulé, il parvient à combiner à la fois l’innocence et la perversité. Plutôt prodigieux. Elsa Lepoivre, mère-corbeau indigne est éclatante. L’alchimie entre les deux comédiens promet beaucoup.

Les Damnés version van Hove se transforme en spectacle de la surenchère. Multipliant les excès, il se met lui-même en péril en ne sachant pas mesure garder. On peut apprécier ou non. Si l’omniprésence de la caméra nous permet de scruter au plus près les émotions des personnages (comme lors de la scène d’amour, fugace mais superbe, entre Jennifer Decker et Christophe Montenez), certains gestes paraissent trop appuyés, à la limite d’une symbolique déplacée comme lors du final « poussiéreux » qui amalgame sphère intime et camps de concentration (l’image est captivante mais l’intention semble bien maladroite). Van Hove aurait dû se faire plus confiance, évitant ainsi des explicitations inutiles.

On sort bien secoués de ces Damnés. La mise en scène implacable de van Hove dissèque avec la précision d’un scalpel la plongée dans les abysses du mal. Son esthétique léchée, d’une beauté rigoureuse, ainsi que son sens méticuleux du détail envoient un double signal : si le jeu des comédiens, leur synergie emballent, trop de contrôle tue l’émotion. ♥ ♥ ♥

LES DAMNÉS d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Mediolo. M.E.S d’Ivo van Hove. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h15.

© Juliette Parisot

Publicités