Prétendant malheureux à la succession de Muriel Mayette-Holtz, Stéphane Braunschweig se voit offrir un double lot de consolation puisqu’il est devenu le nouveau directeur de l’Odéon et qu’il est programmé pour la fin de saison à la Comédie-Française. Une année 2016 riche donc en rebondissements. Habitué au théâtre contemporain, Braunschweig retourne à ses classiques en montant Britannicus. La tragédie politique de Racine se retrouve ici chirurgicalement auscultée : pas de pathos ni de jérémiades mais la terrible bascule d’un gouvernant vertueux à un monstre ambitieux. Si l’atmosphère glaciale peut virer à l’assèchement des passions, le metteur en scène scrute avec une rigueur de tous les instants le fatidique dilemme entre amour et pouvoir ; filiation et trahison.

Dans Britannicus, se joue une guerre d’ego entre la castratrice Agrippine qui s’accroche désespérément au trône et son fils Néron, souverain juste et aimé de son peuple mais dont le désir de prouver son indépendance va le conduire aux portes de la folie. En enlevant Junie, la fiancée de son frère Britannicus, le tyran en germe dérape. C’est ce moment de renversement qui fascine Racine ; cet instant où les pôles du bien et du mal se brouillent, suite à des haines familiales trop profondément enfouies.

Exit les palais antiques avec leur décorum pompeux. Place à un immense bureau ovale évoquant sans l’ombre d’un doute les séries à la mode comme « House of Card ». La Rome impériale traverse les siècles pour débarquer dans notre présent. Tailleurs, trenchs et costumes sont de rigueur. Si cette volonté d’enraciner les conflits des puissants de nos jours ne brille franchement pas par son audace, le résultat fait tout de même mouche. Conscient de l’impact et de l’intérêt que nous portons aux arcanes du pouvoir, Braunschweig conçoit son Racine comme un épisode haletant d’une série télé (avec quelques baisses de régime cependant, surtout au milieu). Scénographe renommé, l’ancien patron de la Colline a conçu un espace aseptisé, impersonnel et froid où seul un dédale labyrinthique de portes blanches (une réminiscence d’Alice au pays des merveilles ?) interpelle et métaphorise l’égarement des personnages.

Les vers raciniens résonnent comme du cristal sur la grande salle Richelieu ; l’alexandrin coule de source, la diction est fluide. Pour ses premiers pas dans du classique pur et dur (excepté son Tartuffe), Braunschweig se montre d’une efficacité redoutable. C’est cinglant, cruel et impitoyable. Un peu comme un épisode de Dallas mais avec plus de cachet. D’autant plus qu’un jeu de contre-emplois dynamise l’affaire et complexifie la densité des caractères.

Étonnantes métamorphoses
On imaginait assez mal sur le papier Laurent Stocker en futur tyran. Pourtant, il ménage à merveille la transformation du despote éclairé en brute indifférente et impitoyable. Sa petite stature, peu impressionnante, se voit contrebalancée par un regard d’acier et des gestes sans équivoque. Il fait froid dans le dos. Benjamin Lavernhe, habitué à des rôles de gentils, étonne en fourbe perfide. Sa composition de Narcisse glace le sang. Se bonifiant d’année en année, Georgia Scalliet irradie de vulnérabilité en Junie tourmentée alors que Stéphane Varupenne se révèle moins adroit dans le rôle-titre. Hervé  Pierre, lui, est formidable en Burrhus. Le conseiller d’État devient clown effaré.

Bien sûr, l’événement attendu de tous était l’entrée de Dominique Blanc, nouvelle pensionnaire dans la maison de Molière. Elle crève sans surprise la scène ; après avoir joué Phèdre sous Chéreau, la voici sous les traits d’Agrippine, femme de poigne s’il en est. L’Agrippine qui nous est présentée n’a pas grand chose à voir avec une ambitieuse déclassée : on ressent davantage la détresse de l’abandon, la peur de la répudiation et de la solitude. La redoutable rhétoriqueuse manipule certes les mots comme personne mais sa persuasion et sa détermination se manifestent plus par une forme de douceur (qu’on peut bien sûr interpréter comme un fin stratagème). C’est une reine.

Défi relevé donc pour Braunschweig : si les sentiments subissent l’étranglement d’une bride, la mise à mal de la stabilité familiale et les conflits d’intérêt éclatent avec une splendeur moderne. Une mise en sourdine des mécanismes du pouvoir paradoxalement tonitruante. ♥ ♥ ♥ ♥

BRITANNICUS de Jean Racine. M.E.S de Stéphane Braunschweig. Comédie-Française. 01 44 58 15 15. 2h.

© Pascal Victor

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