En septembre 2012, Frédéric Franck ouvrait son mandat de nouveau directeur du Théâtre de l’Œuvre avec La Dernière Bande de Beckett. Porté par Serge Merlin, mis en scène par Alain Françon, le spectacle avait été un succès critique mais un échec commercial. Quatre ans plus tard, cette belle aventure se clôture sur ce même monologue. Criblé de dettes, Franck n’a eu d’autre choix que céder son théâtre au vautour Bolloré (on craint le pire pour la suite) :  malgré une programmation exigeante et éclectique, fondée sur l’amour du texte et des acteurs (et pas sur des préoccupations mercantiles), le public n’aura pas suivi. Choisir de mettre à l’affiche cet acte de naissance constitue un joli pied de nez et un adieu émouvant. Acte de décès donc, dans lequel la présence colossale de Jacques Weber, clown triste et rageur illumine la scène de son aura désabusée. La version cruelle de Peter Stein enterre les chimères du passé dans un solo mélancolique et ahuri. Une belle claque ultime.

Un homme affalé sur son bureau nous accueille : assoupi ou mal en point, on ne saurait dire. Le vieillard se prénomme Krapp et fête ses soixante-neuf printemps. Tous les ans, il passe une bande sur son magnétoscope et se plonge dans ses souvenirs. Des réminiscences hachées, des fulgurances… Quelques histoires d’amour elliptiques ; un séjour érotique en barque ; la mort des parents ; une existence d’écrivain raté. Une vie pas folichonne au bout de compte. En tout cas, plus palpitante qu’un présent sans issue. Un bilan fielleux et amer pour celui qui, tout en portant un regard critique sur le jeune homme qu’il était, ne peut s’empêcher de s’enfermer dans un passé révolu et ressassé à chaque instant.

Locomotive gargantuesque
Peter Stein n’offre aucun répit à Jacques Weber, époustouflant de maîtrise et de don de soi. Méconnaissable, le géant affublé d’une perruque folle à la Einstein, commence à s’exprimer par d’effrayants borborygmes. Il faut le voir déguster ses bananes comme un bonimenteur ahuri. Pierrot grotesque, il ressemble davantage à un ogre psychopathe qu’à un rigolo clown. Jongler constamment entre l’épuisement et la rage de l’amertume requiert de l’expérience et une énergie de tous les instants. Weber possède en lui ce don monstrueux et il vous tient en haleine une heure durant. Sa capitulation finale avec ses mains ballantes et sa face écrasée sur la table émeut.

Le court monologue de Beckett est bien cruel face aux ravages de la vieillesse et du temps qui passe. Se souvenir, c’est conjurer la mort mais aussi vivifier les ravages de la perte. Troué de répétitions obsédantes, le micro-texte (même pas trente pages) a tendance à s’essouffler ; le rythme décroche parfois mais Weber se montre tellement généreux sur scène qu’on pardonne les zones d’ombres fréquentes chez l’ami Samuel. N’hésitez donc pas à courir dans ce magnifique écrin du Théâtre de l’Œuvre d’une part pour applaudir la performance de Weber et d’autre part pour saluer la dernière pièce programmée par un excellent directeur avant un passage de témoin qui s’annonce déjà problématique… ♥ ♥ ♥

LA DERNIÈRE BANDE de Samuel Beckett. M.E.S de Peter Stein. Théâtre de l’Œuvre. 01 44 53 88 88. 1h.

© Dunnara Meas

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