Notre étoile de la scène lyrique aime incontestablement les défis. Pour ses premiers pas au théâtre, Natalie Dessay troque sa peau de sirène ensorcelante contre les habits d’une aristocrate juive ravagée par les fantômes de la Shoah dans Und. Ce monologue ardu et mystérieux, repris au Théâtre de la Ville, interroge non sans trouble la question du deuil impossible et de la schizophrénie traumatique.

Mains dans le dos, implacable raideur et regard sévère : pas de doute, Und rumine. Elle attend son amant depuis un petit moment déjà. Que peut-il bien faire ? En somme, une exposition digne d’un boulevard classique. Or, tout comme Harold Pinter dans Ashes to Ashes, son contemporain Howard Barker plonge dans la trivialité pour évoquer l’Histoire avec un grand H, mais de manière discontinue, presque pointilliste. Le spectre d’Auschwitz plane sur cette femme dont le prénom renvoie ironiquement à une connexion manquée entre le passé et le présent, l’amour et la mort.

Figure typique du « musulman » conceptualisé par Primo Levi, Und se traîne comme un zombie dans un état de non-humanité et s’élance vainement vers des retrouvailles impossibles et fantasmées.

Prison gelée
Pour matérialiser cette aliénation mentale; Mathieu Lorry-Dupuy a conçu une imposante scénographie : encerclée par un lustre de lames glacées créant une pluie continuelle de fines gouttelettes, Natalie Dessay entame une prodigieuse course contre la montre. Tandis que les illusions s’envolent, les stalactites explosent sur le sol. Jacques Vincey, le directeur du CDR de Tours, sublime la partition interprétative de la colorature. Poupée de cire rigide qui bascule insidieusement vers la folie plus complète pour parvenir à une lucidité non moins terrible, cette ondine volcanique se délecte visiblement de son rôle avec une gourmandise de petite fille au rêve enfin accompli.

Portée par l’accompagnement musical oppressant d’Alexandre Meyer (avec les sons lancinants de cloches apocalyptiques), la fraîche comédienne se paye le luxe de se moquer de son statut de diva avec un aplomb de reine des neiges. Gérant aussi bien les couleurs comiques de la pièce que ses aspects bien plus dérangeants, elle brûle les planches avec une assurance déconcertante. Jusqu’à ce déchirant kaddish final… ♥ ♥ ♥ ♥

UND de Howard Barker. M.E.S de Jacques Vincey. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 1h.

© Christophe Raynaud de Lage