Madame Bovary a décidément la côte sur les planches. Après une version rustique au son de l’accordéon au Poche, changement radical de cap au Théâtre de la Bastille. Tiago Rodrigues, le metteur en scène portugais qui monte, réadapte en français son patchwork flaubertien sacrément bien ficelé. En entremêlant langage judiciaire, intime et artistique, le directeur du Théâtre São Luiz télescope les genres en une fusion étonnement fluide. Emma Bovary, objet polymorphe et passionnant sous bien des facettes.

Quatre paravents essaiment le plateau. Des demi-globes en verre poli y semblent incrustés. Drôle de décor quand on y pense. Bien plus explicites sont les feuilles jonchées sur le sol, comme une pluie intempestive. Il sera question ici de la littérature et de ses excès. Du fameux procès intenté en 1857 à Flaubert pour outrage aux bonnes mœurs et à la religion. Emma, adultère lascive ou jeune femme émancipée ? On comprend mieux par la suite l’usage de ces mystérieux paravents : ils matérialisent cet effet de loupe,  que ne manqueront pas d’utiliser la défense ou l’accusation.

Loupe extra
Ce grossissement explique la structure brillamment enchâssée de l’affaire : on part d’un récit cadre, le procès, pour dériver vers des citations exactes comme preuves à l’appui. Porte d’accès toute trouvée pour parvenir à l’incarnation effective des personnages. Plutôt que de se contenter d’une simple adaptation,  Tiago Rodrigues superpose trois strates complémentaires et imagine un spectacle total où un débat intense entre la puissance de la littérature et les bornes de la loi fait rage ; où Flaubert se confie à une amie (Louise Colet, on suppose) sur son impuissance ; où Emma succombe aux attraits du désir et de l’interdit. Ce phénomène de poupées russes invite à considérer autrement le roman culte, à le mettre en perspective avec un cadre idéologique et des réflexions métalittéraires. Toutes ces considérations nourrissent le texte flaubertien et participent d’un jeu d’interaction plein d’entrain et de vivacité. L’auteur embrasse ses personnages, les juges se bécotent, fiction et réalité s’entrecroisent dans un joyeux bordel.

Les cinq comédiens sont à la fête : Jacques Bonnaffé, David Geselson, Alma Palacios et Grégoire Monsaingeon ne savent plus où donner de la tête. Mention spéciale pour Ruth Vega-Fernandez, à tomber par terre en avocate rigide et exubérante. Elle déménage !

Tiago Rodrigues s’approprie donc le mythe d’Emma Bovary en mettant en lumière le pouvoir des mots, et par conséquent de la littérature. Ce combat mené tambour battant entre l’ordre et l’art ne manque décidément pas de sel. ♥ ♥ ♥ ♥

BOVARY de Tiago Rodrigues. D’après Gustave Flaubert. M.E.S de Tiago Rodrigues. Théâtre de la Bastille. 01 43 57 42 14. 2h05.

© Sylvain Duffart

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