L’histoire littéraire ne fait aucun cadeau : comment succéder au triomphe mondial de Shakespeare sur la scène théâtrale ? Ses contemporains directs ont en fait les frais, John Ford en tête. Pourtant, avec Dommage que ce soit une putain (Annabella), le dramaturge jacobéen signe une brillante tragédie grand guignol gore et excessive. Injustement tombée dans l’oubli, cette pièce sulfureuse est remise à l’honneur grâce à Frédéric Jessua. Au Théâtre de la Tempête, le metteur en scène décuple la folie de ce brûlot corrosif en s’autorisant tous les délires possibles et inimaginables. La farce absurde s’imbrique dans la pureté incestueuse avec un sens efficace du va-et-vient (malgré quelques réajustements de registres à revoir).

Annabella respire l’interdit : dans la Parme du XVIème s, Giovanni et Annabella se livrent à un amour furieusement passionnel. Seul hic, ils sont jumeaux. La décence religieuse et la morale condamnent cette union contre-nature mais quand on est jeunes et fougueux, la bienséance importe peu. À côté, Roméo et Juliette ressemblent à des enfants de chœur…  Si on ajoute en outre une foule de prétendants en herbe, une amante délaissée jalouse et des domestiques comploteurs, le danger est à son comble.

Emporté par « l’énergie folle des personnages », Frédéric Jessua ne perd pas de temps et orchestre une valse sans répit entre Eros et Thanatos. La scénographie en tri-frontal accentue le côté show revendiqué de l’adaptation tout comme une mise en musique mi-rock, mi-Era (guitare et flûte traversière en tête). Pas de palais fastueux mais une immense bâche plastique noire façon sac poubelle dessine les contours d’un double niveau. C’est volontairement laid et cracra, histoire de bien souligner les vices de la société parmesane. L’un des courtisans (fantasque Harrison Arévalo) se la joue Freddie Mercury taggueur de pacotille. Le gâteau du banquet célébrant le mariage entre Annabella et Soranzo (fou furieux Thomas Matalou) est un immense fake en carton-pâte. Des machines à bulles égayent une scène intime dans une baignoire (vite transformée en cercueil…).

Liberté ludique
Ces quelques exemples donnent l’ampleur de la liberté de la mise en scène, qui ne se refuse décidément rien. Ultra ludique, elle met en valeur par contraste les moments purement amoureux, ceux où les jumeaux se dévoilent, jouissent et méditent sur le bien-fondé de leur liaison. Tatiana Spivakova et Baptiste Chabauty (déjà remarqué dans Platonov par Benjamin Porée il y a deux ans) forment un couple criant de vérité, félin et exalté. On y croit à cette histoire fusionnelle : l’assurance de la jeunesse, ses serments de fidélité et ses doutes. Les remords d’Annabella dans son monologue final se projettent dans une dimension aérienne puisque la comédienne est suspendue dans les airs, une vierge de fer menaçante autour d’elle. Simple et futé.

Saluons aussi la performance de deux révélations protéiformes : l’extraordinaire Justine Bachelet, caméléon à lunettes cynique et hilarante aussi bien en valet-confident qu’en musicienne coincée et l’épatante Elsa Grzeszczak qui endosse pas moins de trois rôles : la commère cash Putania ; la déchaînée Hippolita et le prétendant louche Grimaldi. Les deux jeunes comédiennes sont à suivre de très près.

Le grand bain de sang final, trash et tordant à force d’effets too much, résume ainsi la démarche de Frédéric Jessua : liberté et hubris ; parodie et grandiloquence ; terreur et fou rire. Miroir baroque de notre temps. Annabella est restituée ici avec la force de ses contradictions et de son instabilité. En plein dans le mille. ♥ ♥ ♥ ♥

ANNABELLA (DOMMAGE QUE CE SOIT UNE PUTAIN) d’après John Ford. M.E.S de Frédéric Jessua. Théâtre de la Tempête. 01 43 28 36 36. 2h05.

© A. Bozzi

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