Secoué par les attentats de Charlie Hebdo et le triomphe de la bien-pensance, Jean-Michel Ribes remet en scène Par-delà les marronniers dans son théâtre du Rond-Point. Quarante ans après sa création, cet hommage à trois dadaïstes dandys exalte l’anticonformisme et le droit à la différence dans un esprit cabaret pétillant.

Guerre, amour, art, ennui et mort : autant de tableaux dessinant la trajectoire illuminée d’un trio de penseurs marginaux, des « misfits » perdus dans un siècle traversé par les bombes et les avant-gardes. Jacques Vaché navigue entre les armées française et anglaise en guise d’interprète : inventeur de l’umour sans h, il entretient une correspondance avec André Breton et sera à l’origine du surréalisme. Arthur Cravan, neveu d’Oscar Wilde, est un boxeur-poète. Déserteur, il fuit à New-York afin de donner une conférence fustigeant l’art. Jacques Rigaut, enfin, se vante d’être le « raté-étalon » et possède un goût pour le néant. Ses frénésies de luxe calment ses tendances nihilistes.

Ces trois hommes de l’ombre ne se sont jamais connus personnellement mais ils manifestent tous un penchant (finalement vérifié) pour le suicide : révoltés dans l’âme, pince-sans-rire, drôles de l’absurde, ils manient l’art de la subversion avec brio. Subversion malgré tout impuissante à régir un monde gouverné par une morale tenace. Mais l’effort aura été louable…

Merdre !
En orchestrant son spectacle sous la forme de thématiques abstraites, Ribes balaie efficacement son suc dramatique en distribuant avec équilibre la parole entre ses trois interprètes principaux. Si le procédé pourrait virer à l’exposé fastidieux et figé, il n’en est rien ici : le directeur du Rond-Pont injecte une dose d’esthétique cabaret à sa Revu(e). Si l’ensemble paraît un peu cheap avec seulement trois chanteuses-danseuses-comédiennes sur scène (et des chansons un peu ras les pâquerettes), la magie des costumes loufoques enchante et ces intermèdes musicaux assurent une pause bien agréable. La voix magnifique d’Aurore Ugolin donne des frissons… Dommage que le trio féminin (avec Alexie Ribes et Sophie Lenoir) paraisse un peu sacrifiées au rang de potiches.

Michel Fau assure toujours en drama king fantasque et déluré ; Maxime d’Aboville imprime son urgence nerveuse à son personnage d »humoriste fan de Jarry et Hervé Lassïnce est hilarant en suicidaire nonchalant. Une belle alchimie à trois.

En définitive, Par-delà les marronniers fait preuve d’une belle insolence en mettant sur le devant de la scène trois oubliés de l’Histoire et en leur rendant justice avec un humour corrosif. Ribes nous convie à un divertissement réjouissant et qui porte à réflexion. C’est réussi. ♥ ♥ ♥

PAR-DELÀ LES MARRONNIERS de Jean-Michel Ribes. M.E.S de l’auteur. Théâtre du Rond-Point. 01 44 95 98 21. 1h30.

© Giovanni Cittadini Cisi