Avec Splendid’s, on s’attend à une déferlante de sueur, d’érotisme, de tension. Fasciné par l’univers carcéral (qu’il a connu de l’intérieur en tant que détenu), Genet y projette ses fantasmes de grandiloquence hollywoodienne sur fond de huis-clos sombre. Si la version qu’en propose Arthur Nauzyciel à la Colline bénéficie d’une intensité de jeu palpable, elle manque paradoxalement de promiscuité et de fièvre. En privilégiant la forme opératique du cauchemar, le directeur du CDN d’Orléans souligne la mise en abyme de ce jeu de rôles en laissant un peu de côté les relations entre cette Pléaide de gangsters.

Pourtant, la soirée commence par une odeur moite de transgression et de sexe. Nauzyciel a opté pour la projection d’Un chant d’amour en guise de préambule. Ce court film muet tourné sous le manteau en 1950 avait subi l’ire de la censure. Un maton épiait avec un plaisir non dissimulé des prisonniers en train de se masturber avec langueur. Pulsion scopique oblige, on flirte ici avec les interdits entre désir et refoulement, projection et contenance. Terriblement sensuelle, poétique, cette déclaration d’amour n’a pas pris une ride.

Ensuite, sept voyous enfermés dans un hôtel de luxe attendent la venue de la mort après avoir kidnappé et assassiné la fille d’un millionnaire. Compte à rebours fatal, ce ballet mortifère joue la carte du dernier rôle : quitte à plonger dans le Styx, autant s’offrir un dernier coup d’éclat. Travestissement, transfert de personnalité, retournement… Et quand en plus, un flic (Xavier Gallais, bien dérangé) décide de trahir son camp et de prouver sa fidélité, l’affaire se corse. Le nouveau venu refuse d’abdiquer mais les loubards sont bien fatigués de leurs sales coups… Alors, capituler ou résister ?

En mal de lâcher-prise
Assisté de Damien Jalet, Nauzyciel soigne les poses de ses acteurs : transformés en tableaux vivants, ils deviennent stylisés par leurs mouvements. Cet agencement des corps est renforcé par la disposition du décor, pensé comme un grand corridor d’hôtel avec une multitude de portes. Les entrées et sorties sont parfaitement millimétrées, tout témoigne d’une grande maîtrise. Un peu trop d’ailleurs. On pourra longtemps chercher le lâcher-prise, le souffre lancinant des attirances. Cette version pêche par trop de cogitations cérébrales. Il faut dire que le texte de Genet n’aide pas vraiment : ultra bavard, il désamorce toute tentative de rapprochement, de pause. Le débit kalachnikov et l’anglais sous-titré ne facilitent pas non plus la compréhension. On a constamment l’impression d’être pris en otage et d’étouffer… C’est peut-être volontaire après tout.

Si Nauzyciel s’attache à retranscrire cet univers cauchemardesque et mental en déréalisant l’affaire à coup de jeu maniéré et distancié, le huis-clos proprement spatial, lui, n’opère pas car la scénographie imposante et largement ouverte sur le dehors accroît d’autant plus l’éloignement physique des acteurs. Le spectacle aurait sans doute mieux convenu à la petite salle de la Colline.

En confrontant le court film de Genet à sa propre mise en scène, Nauzyciel se tire une balle dans le pied : là où Un chant d’amour mêlait onirisme et sexe crasse ; saleté et sublimation ; son Splendid’s manque d’accroche terrienne, de contact. Trop perché sur les cimes d’un rêve noir éthéré,  son travail peine à emballer malgré des comédiens investis. Dommage. ♥ ♥

SPLENDID’S de Jean Genet. M.E.S d’Arthur Nauzyciel. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h50.

© Frédéric Nauzyciel

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