Dans la cave intimiste du Poche, Alexis Moncorgé adapte et joue avec exaltation Amok, une nouvelle passionnelle de Zweig. Bête de scène, le petit-fils de Jean Gabin se retrouve vertigineusement possédé par le mauvais génie malais. Il porte sur ses solides épaules une mise en scène illustrative coupant court à l’imaginaire.

Mars 1912. Sur le pont d’un navire, un médecin décide d’avouer un lourd secret. Il fuit les Indes afin d’échapper au fantôme qui le hante. Celui d’une femme orgueilleuse préférant mourir plutôt que de porter l’enfant d’un adultère. Venue trouver en cachette notre anti-héros alcoolique et dépressif pour avorter incognito, elle se heurte au refus d’un homme cruel. Bien qu’il fonde seulement pour les dominatrices à poigne, le médecin veut forcer sa belle hautaine à le supplier, histoire de changer la donne. Pris de remords, il fait cependant volte-face et tel un amok, se met à la pourchasser afin de tenter la sauver.

Chez Zweig, tout se résume à la passion. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Destruction d’un coeur, Brûlant secret, La Confusion des sentiments… Autant de nouvelles-phares d’un disséqueur des montagnes russes émotionnelles. Pour Alexis Moncorgé, Amok condense à les thématiques zweguiennes à leur paroxysme en privilégiant le motif du secret, brûlure incandescente difficile à garder pour soi…

Folle ivresse
L’écrin confiné du sous-sol du Poche offre un lieu propice aux confidences : le beau mâle viril se livre corps et âme dans cette plongée démentielle et progressive dans la folie. Le phénomène de rétrospection analytique et froide n’entrave pas le souvenir bouillonnant d’une telle obsession. Le comédien restitue l’ivresse du lâcher-prise démoniaque avec une rage d’interprétation tout à fait saisissante. Le public tremble face à cet homme qui bascule de la rationalité vers la dépossession la plus complète.

En revanche, le travail scénique de Caroline Darnay semble presque superflu : quitte à être radical, la seule présence d’Alexis Moncorgé aurait suffi à nous emmener dans son univers d’aliénation. Pas besoin d’ombres chinoises représentant une forêt, de musique tropicale, de danse frénétique d’exorciste ou de bruits de mouettes et de cloches pour créer une ambiance. Le travail sonore et gestuel s’avère pénible car bêtement illustratif. Ces multiples effets de réel empêchent justement de construire une représentation mentale car ils pointent sans cesse du doigt une démarche interprétative à suivre et à subir. Les jeux de lumière en clair obscur de Denis Koransky sont eux bien plus inspirés et subtils.

En somme, cet Amok vaut surtout pour la densité de jeu d’Alexis Moncorgé qui se glisse avec bonheur dans la peau d’un fou amoureux qui hypnotise son auditoire. ♥ ♥

AMOK de Stefan Zweig. M.E.S de Caroline Darnay. Théâtre de Poche. 01 45 44 50 21. 1h15.

© Christophe Brachet