Inutile de le nier, vous adorez assister à des crêpages de chignons au théâtre. Tranquillement installés dans vos sièges, vous effectuez votre propre catharsis conjugale en observant avec délice et effroi le naufrage d’un ménage en crise.  Si les comédies actuelles raffolent de ces disputes qui finissent toujours par du rabibochage, Edward Albee, lui, assume une démarche explosive. Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, naturalisme et jeu fictionnel se marient jusqu’au vertige dans un règlement de compte aussi venimeux que délectable. Au Théâtre de l’Œuvre, Alain Françon organise son combat de boxe avec le doigté d’un magicien du doute. D’une finesse rare, comme d’habitude, dans sa direction d’acteurs, l’ancien patron de la Colline peut compter sur les talents d’un quartett affamé de violence, Dominique Valadié en tête.

Qui a peur de ?… débute comme une comédie bourgeoise américaine des années 70. Martha et Georges, un couple d’universitaires, rentrent ivres dans leur demeure cossue. L’excentrique maîtresse de maison a invité pour un dernier verre Honey et Nick, deux jeunes tourtereaux tout juste installés dans le campus. Sous couvert de plaisanterie, les hôtes déballent leur linge sale devant un public médusé qui se prendra finalement au jeu des répliques acides… Soirée cauchemardesque en perspective.

Edward Albee dissèque admirablement bien les failles du couple dans sa pièce incendiaire. Avec un art du dialogue qui fait mouche, le dramaturge s’emploie à refléter en miroir les névroses d’un ménage qui ne parvient plus à communiquer que sous la forme de gamineries cruelles et ironiques. Ce ping-pong verbal incessant se suit sans temps mort, les deux adversaires en ont sous le coude. Cependant, sous le vernis évident de la crise conjugale, se dissimule une autre strate thématique irriguant peut-être davantage l’ensemble de la comédie dramatique. La dimension ludique et métathéâtrale de Qui a peur de ?.. s’inscrit plus insidieusement et plus profondément dans les esprits. En anglais, « play » évoque à la fois la pièce de théâtre mais aussi les jeux enfantins. Albee réunit ces deux acceptions dans un étourdissant procédé de poupées russes. Où se situe la frontière entre l’illusion et la réalité ? Martha et Georges sont-ils des mythomanes compulsifs ou des douleurs cachées existent-elles bel et bien ? On ne saura jamais, par exemple, si Jimmy, le fils fraîchement majeur et source de disputes, est issu du fruit de leur imagination ou s’il est bien en chair et en os. C’est toute la force d’une pièce constamment sur le fil de la folie discursive.

Quartett infernal
Alain Françon parvient magiquement à restituer cet entre-deux indécis et terrifiant dans sa mise en scène. Déjà, le décor mi-décati, mi-chic de Jacques Gabel inscrit l’espace dans une troublante irréalité. À jardin, un imposant fauteuil noir ; à cour une descente d’escalier élégante. En guise de moquette, un revêtement rouge sang tâché de moisissure grise. Ensuite, les lumières géométriques, dignes des tableaux angoissants et mélancoliques de Hopper, découpent le plateau de façon glaçante. Cette atmosphère de polar vaporeux et alcoolisé se vérifie dans l’interprétation du quatuor, capable de retournements saisissants.

Dominique Valadié trône au sommet de la névrose en harpie-gamine totalement bordeline. Ce complet contre-emploi de vieille sorcière séductrice lui permet d’occuper la scène avec une prestance hypnotique. En même temps, elle suscite à la fin de la pièce une compassion terrible. Valadié dessine le portrait d’une femme couillue et libre, qui sait s’imposer avec excès tout en dévoilant un sensibilité maternelle à fleur de peau. On sent le trauma refluer violemment lorsque la dernière blague de Georges dépasse les limites. À ses côtes justement, Wladimir Yordanoff campe un mari apparemment castré et soumis dont la perfidie éclate avec d’autant plus de méchanceté. Universitaire raté, potentiel assassin involontaire de ses deux parents, il traîne ses casseroles avec une rancœur palpable. Le couple de comédiens restitue avec un art consommé de la répartie et de la volte-face les égarements du cœur et de l’esprit de ces êtres pas si mal assortis que cela. La jeune et délicieuse Julia Faure apporte une touche de légèreté bienvenue dans son emploi de nunuche coincée et vite dévergondée tandis que Pierre-François Garel incarne brutalement un biologiste carriériste.

Alain Françon arrive donc à ménager un suspense haletant dans ce combat oratoire sans répit et autodestructeur par la somme de quatre diamants bruts aux multiples facettes. Cette mise à mort sans issue se déroule dans un cocon de banquet festif défraîchi, comme pour signifier la déliquescence inévitable du mariage après des débuts heureux… ♥ ♥ ♥ ♥

QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ? d’Edward Albee. M.E.S d’Alain Françon. Théâtre de l’Œuvre.  01 44 53 88 88. 2h.

© Dunnara Meas