Alexandre Zeff déteste les zones de confort. Après s’être frotté avec audace et style à Je suis le vent et Le 20 Novembre, le jeune metteur en scène récidive dans son déchiffrage du théâtre contemporain avec Big Shoot de Koffi Kwahulé. La petite salle de La Loge swingue et tremble d’effroi face au duel comico-cruel du bourreau et de sa victime dans un monde en crise. Dans un esprit jazzy respectant à merveille l’écriture kwahulienne, Zeff souligne la portée divertissante de la souffrance érigée en jeu bouffon et démoniaque.

Dans la pénombre, un homme est assis en tailleur. Prisonnier d’une cage transparente, il compte les heures avant le rebours fatal. Dernier survivant d’une cité fantôme, Stan s’est volontairement offert en pâture pour rassasier l’avidité voyeuriste d’une foule en manque de sensations fortes. Son juge, le dirigeant de la ville, trône à jardin dans un beau fauteuil pourpre. Il s’engage par un contrat tacite avec son ultime victime à proposer un show du tonnerre de Dieu pour contenter les manants. Dans ce perturbant face-à-face, les rôles semblent distribués à l’avance mais la dialectique du maître et de l’esclave renverse progressivement la vapeur…

Big Brother jazzy
Comme toujours chez Koffi Kwahulé, l’ordure côtoie le sacré ; la musique nourrit l’écriture. Big Shoot ne déroge pas à la règle puisque le dramaturge ivoirien s’inspire clairement des programmes de télé-réalité tapageurs pour enclencher ses réflexions sur la société du spectacle debordienne. Zeff n’hésite d’ailleurs pas à amplifier le mouvement à travers une scénographie comme souvent impressionnante (fait d’autant plus remarquable qu’on se situe dans un espace minuscule). Ici, le duo évolue dans un carré saturé de néons colorés à ses extrémités ; trois jazzmen accompagnent cette joute oratoire avec beaucoup de classe et d’aplomb et les insultes répondent poétiquement au rythme détendu et nerveux du swing.

Montée d’adrénaline engendrée par la dope, blessure par balle, référence au cinéma, orgasme : la polysémie de Big Shoot déploie en éventail deux constantes, à savoir la violence et le plaisir. Une imbrication fondue et totale signifiée par le rituel SM auquel se livrent les deux personnages. La relation complexe les unissant, entre interdépendance et rejet, fascine. Zeff a su choisir des comédiens investis, complémentaires et démentiels. On retrouve Thomas Durand, un fidèle, dans le rôle de Stan, le bouc-émissaire volontaire. Assumant sans complexe une partition qui peut sembler ingrate au premier abord, le comédien au physique de grand dadais adolescent commence par plier sous la torture avec un malaise gauche grandissant. Clown malgré lui dans son insignifiance excentrique (il adore tricoter et se débrouille bien en anglais), il change la donne en dévoilant les fissures d’un être fou, aux allures de Joker malsain. À ses côtés, Jean-Baptiste Anoumon exulte en démiurge excessif et taquin, séducteur monstrueux. Enveloppé dans sa longue cape façon Matrix, il mène la danse tel un gourou possédé.

Avec Big Shoot, Alexandre Zeff dessine donc avec force le parcours de deux solitudes qui se rencontrent et tentent de s’apprivoiser dans un show spectaculaire voué au néant. Comment créer du beau à partir de la violence ? Comment le pouvoir de la fiction peut suspendre temporairement le couperet de la mort ? Voilà deux questions que pose Kwahulé dans ce court dialogue auxquelles Zeff parvient à répondre grâce au talent de deux comédiens intrinsèquement unis, comme le yin et le yang. L’écrin resserré de La Loge permet de faire exploser avec plus de retentissement la bombe orale de ce shoot final. ♥ ♥ ♥ ♥

BIG SHOOT de Koffi Kwahulé. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de la Loge. 01 40 09 70 40. 1h10.

© Cie Camera Oscura

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