La malice et l’imagination de Maëlle Poésy redonnent un lustre brillamment énergique à Candide. Au Théâtre de la Cité Internationale, la jeune metteur en scène fait la part belle aux trouvailles ingénieuses en adaptant le célèbre conte philosophique de Voltaire. Avec trois fois rien, la future artiste du In avignonnais attise une créativité en ébullition, soutenue par cinq comédiens protéiformes et talentueux.

Pourtant, le pire était à craindre au début de la représentation : le quintette s’aligne docilement pour exposer le cadre général de l’intrigue et répartir les rôles. La forme adoptée, trop didactique, plombe d’emblée l’ambiance. Si la truculence de l’interprétation se fait déjà ressentir, l’aspect emprunté et artificiel de cette entrée en matière s’éternise et tombe à plat. Il aurait fallu tailler directement dans le vif du sujet au lieu de fusionner la double casquette de la narration et du jeu.

Pour notre plus grand bonheur, passée cette introduction statique, le rythme ne cesse d’aller crescendo et Maëlle Poésy rectifie rapidement le tir en centrant son travail sur l’ardeur folle d’une aventure ramassée sur elle-même. Transposer Candide sur scène ne va pas de soi puisque Voltaire bringuebale son anti-héros à travers mers et continents. En optant pour la carte de la simplicité, Poésy ne se perd pas en chemin et parvient grâce à trois structures métalliques à esquisser les contours d’une galère ou d’un bûcher géant. La fluidité des changements de décor à vue augmente cette impression de vitesse effrénée.

La jeune femme mise tout sur la suggestivité et l’intelligence d’un spectateur apte à saisir au vol les signes que lui tend la metteur en scène pour se les approprier. Des confettis dorés suffisent à évoquer l’Eldorado ; un ventilateur propage de la fausse neige et des gouttes d’eau ; le bruit des mouettes renvoie à l’embarcation sur un bateau. Rien de bien original mais mis bout à bout, ces multiples effets construisent une dramaturgie cohérente et très prenante.

Conte à toute allure
La succession maîtrisée des épisodes de la vie de Candide met en lumière le parcours initiatique du jeune homme qui se transforme à la fin du conte en paysan revenu de tout, mûr et plein de sagesse. La démarche empirique de Voltaire, qui contrecarre l’optimisme absurde défendu par le maître à penser Pangloss (double de Leibniz), se soude à merveille à l’entreprise théâtrale fondée sur la vivacité de la retransmission d’expériences. Ces tranches de vie rendent compte de l’évolution idéologique de l’ingénu qui abandonne sa crédulité au fur et à mesure des épreuves endurées. Et Poésy parvient, par le biais de la scène et de son immédiateté (secondée par la puissance de la gestuelle, l’artiste étant danseuse de formation), à mesurer et traduire ce bouleversement intérieur : le niais ignorant la violence de la guerre deviendra un meurtrier pour sauver ses intérêts.

Il faut bien dire aussi que la distribution est à la hauteur des enjeux d’un tel texte. Dans le rôle-titre, Jonas Marmy réussit à confondre dans son jeu une silhouette frêle d’enfant innocent et la carrure d’un amoureux prêt à tout pour retrouver sa Cunégonde, quitte à tuer. Coup de foudre aussi pour Roxane Palazzotto, absolument géniale dans une kyrielle de rôles (de Pangloss au chef de l’armée en passant par un abbé voleur ou un habitant accueillant). Elle peut tout jouer, avec à chaque fois la capacité de renouveler son interprétation comme si de rien n’était. Caroline Arrouas, Gilles Geenen et Marc Lamigeon (suivante à tomber) ne déméritent pas.

En somme, Maëlle Poésy s’impose comme une artiste à suivre de près avec son Candide de bric et de broc intelligemment adapté puisqu’il conserve la charge acide et comique d’un Voltaire au sommet de sa forme. Avec beaucoup d’idées, la magie du théâtre peut opérer à fond les manettes dans cet appel à la résistance et à la tolérance. Utile par les temps qui courent… ♥ ♥ ♥ ♥

CANDIDE, SI C’EST ÇA LE MEILLEUR DES MONDES d’après Voltaire. M.E.S de Maëlle Poésy. Théâtre de la Cité Internationale. 01 43 13 50 50. 1h45.

© Vincent Arbelet

Publicités