Hasard des calendriers : deux Pinocchio sont à l’affiche pour Noël. La version de Lee Hall et de Mathieu Létuvé au Théâtre de Belleville se construit habilement comme un polar métallique tandis que le cru Pommerat à l’Odéon s’épanouit davantage dans une poésie distanciée irriguée d’une inquiétante étrangeté. En tous les cas, la noirceur du conte éclate pour apporter deux éclairages complémentaires d’une quête d’identité perturbée par le mensonge.

Qui a tué Pinocchio ?
Et si Pinocchio n’était qu’un roman policier aux frontières du fantastique ? Lee Hall et Mathieu Létuvé défendent ce parti pris qui tient bien la route. Tout commence dans une salle d’autopsie où des médecins-légistes s’interrogent sur le statut de ce mort-vivant de bois et sur les causes mystérieuses de son assassinat. Afin de résoudre cette énigme, un enquêteur-narrateur décide de retourner sur les origines du drame…

La redécouverte du conte italien sous le prisme du thriller ne manque pas de sel ; on considère les événements sous un angle nouveau, qui ne suit pas forcément un angle littéraire mais se bâtit plutôt autour d’une reconstitution mêlant narration, interrogatoires et purs dialogues. La langue crue, très triviale côtoie un merveilleux rendu paradoxalement banal. Cricket, âne, chatte ou renard constituent un bestiaire anthropomorphisé de choix.

La scénographie urbaine de William Defresne, composée principalement de casiers argentés, renforce l’atmosphère froide et interlope qui se dégage du petit plateau du Théâtre de Belleville. Dans cet univers de voyous à deux sous, quatre acteurs insufflent espièglerie et énergie à leurs compositions. Stéphane se distingue particulièrement en polymorphe élastique : quelques accessoires sur la tête (un loup doté de diodes bleutées ; les antennes d’un grillon…) et hop, le tour est joué. Il se révèle par ailleurs très investi dans son rôle de détective-narrateur. Chapeau. À ses côtés, Mathieu Létuvé et Jean-François Levistre ne déméritent pas. Seul petit bémol avec Lauren Toulin : l’actrice surjoue l’enfant dans le rôle-titre et accumule les minauderies gémissantes. Pas très crédible malgré un indéniable abattage.

Avec peu de moyens, la magie opère avec cette version polar du conte de Collodi. Pinocchio est devenu un « vrai p’tit mec » ! ♥ ♥ ♥

PINOCCHIO d’après Carlo Collodi. M.E.S de Marie Mellier et Mathieu Létuvé. Théâtre de Belleville. 01 48 06 72 34. 1h15.

La poésie inquiétante du Pinocchio pommeratien
En conteur moderne, Joël Pommerat n’a pas son pareil pour se réapproprier un terreau connu de tous. Soucieux d’offrir une lecture sociétale de ses réécritures, le fondateur de la compagnie Louis Brouillard inscrit son Pinocchio dans un rapport frontal à l’argent et à la quête d’élévation sociale. Le petit pantin de bois désire avant tout être un riche propriétaire terrien avec maison, chien, piscine et garage s’il-vous-plaît.

Pour autant, la version Pommerat irrigue une poésie plus mystérieuse et fascinante que celle de Belleville (plus brutale, elle). Avec un budget plus conséquent et des trouvailles visuelles relevant de trucs et astuces simples mais terriblement efficaces, le metteur en scène parvient à ériger son Pinocchio à la hauteur de chef-d’œuvre. Tout est enchantement ici, la réalité la plus glauque se métamorphose en terrain de jeu hypnotique à l’instar de cette salle de cabaret aux lumières arc-en-ciel dans laquelle la Fée Bleue pousse la chansonnette.

Bâtie sur une esthétique de la démesure (tronc d’arbre gigantesque, Fée montée sur des échasses), cette mouture recréée aux Ateliers Berthier laisse échapper un parfum enivrant de fantaisie gothique. Myriam Assouline, brillante d’insolence et de répondant, ressemble ainsi à s’y méprendre à Casper le fantôme ou à un membre de la famille Addams avec son masque de maquillage blanc. Avec ses portés de bras gracieux et stylisés, la Fée ( devient une ballerine-sorcière bienveillante et effrayante à la fois.

Pommerat s’attache aussi à éveiller les sensations grâce à son art incomparable de créateur d’atmosphère. Toujours fidèle à ses fameux fondus au noir, il transforme le conte en une succession de clips accrocheurs à l’instar du fameux épisode du naufrage. Un faisceau de lumières bleues irisées, une bouée et un décor qui tangue suffisent à solliciter l’imaginaire.

Contrairement à sa galerie de mannequins sans vie et d’hommes à têtes d’animaux sortis tout droit d’un cauchemar sans fin, le public de l’Odéon sort revigoré de ce Pinocchio nouveau. Avec le degré de finesse et d’intelligence qu’on lui connaît, Pommert réinvente la figure de ce menteur attachant en insistant sur ses rêves de propriété et la relation qu’il entretient avec son père. Immanquable. ♥ ♥ ♥ ♥

PINOCCHIO d’après Carlo Collodi. M.E.S de Joël Pommerat. Théâtre de l’Odéon. 01 44 85 40 40. 1h15.

© Élisabeth Carecchio

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