À l’Opéra Garnier, Krzysztof Warlikowcki mitonne un diptyque freak sur le drame de l’intime et la tragédie de la solitude avec Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók et La Voix humaine de Jean Cocteau.

Un numéro de magie caricatural ouvre Le Château de Barbe-Bleue : une assistance potiche (et forcément blonde…) devient la complice du Duc prestidigitateur (troublant John Relyea). Ce maître de l’illusion accueille dans son château sombre et froid Judith, amoureuse transie qui a sacrifié sa famille et son fiancé pour s’emmurer volontairement dans cette demeure inhospitalière. Titillée par des portes closes, la jeune femme s’embarque alors dans un voyage sans retour… Le monologue de La Voix humaine retranscrit le désarroi d’une femme abandonnée par son amant au bout du fil. Déchirante et grotesque, cette conversation à sens unique exploite la gamme de la folie autodestructrice de l’amour avec panache.

Solitudes féminines
Warlikowski construit des ponts habiles entre ces deux partitions minimales liées par le leitmotiv d’un enfermement tant spatial que psychique en signant deux portraits de femmes poignantes dans leurs résolutions et leurs fêlures. Dans son fourreau vert émeraude moulant, la rousse flamboyante Ekaterina Gubanova ressemble à s’y méprendre à Jessica Rabbit. Narquoise et puissante, elle enchante la salle. Quant à Barbara Hannigan, ses faux airs à la Kate Moran, achèvent de lui conférer une allure aussi torturée qu’exubérante. Maquillage dégoulinant, tailleur masculin, figure androgyne en somme, la soprano se prête à l’exercice avec la souplesse d’une chatte effarouchée. Le duo féminin donne de la voix dans un parlé-chanté parfaitement maîtrisé avec des envolées aigües à donner le frisson.

Fidèle à son esthétique creepy, le metteur en scène imprègne son travail d’une atmosphère SM merveilleuse pour le premier opéra et assez psychédélique pour le second. Au programme : immenses cages en verre déballant un cabaret de curiosités ensanglanté (armes tranchantes, fleurs, bijoux, enfant et épouses même) avec effet boule de neige et parois métalliques ; caméra surplombante profilant l’amante délaissée comme une statue égyptienne et puis quelques extraits de La Belle et la Bête de Cocteau, transition toute trouvée entre les deux monstres.

Avec Warlikowski, ces deux opéras retrouvent leur profondeur inquiétante et incongrue, aux frontières du fantasme et du cauchemar éveillé. ♥ ♥ ♥ ♥

LE CHÂTEAU DE BARBE-BLEUE/LA VOIX HUMAINE de Béla Bartók et Jean Cocteau. M.E.S de Krzysztof Warlikowcki. 01 73 60 26 26. 2h.

© Bernd Uhlig

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