À la tête de la Comédie de Saint-Étienne depuis 2011, Arnaud Meunier enveloppe Le retour au désert d’un troublant et salutaire parfum d’actualité. À travers la pièce de Koltès, le jeune metteur en scène dénonce les résurgences nationalistes et la montée en puissance de l’extrême-droite, sans laisser de côté la veine comique clairement prônée par le dramaturge. Avec Catherine Hiegel et Didier Bezace en maîtres de cérémonie de cet inquiétant vaudeville, la cellule familiale explose avec une cruelle drôlerie.

Dans une petite ville de province française au début des années soixante, la famille Serpenoise voit son tranquille équilibre contrarié par le retour au bercail de Mathilde, la sœur aînée, accompagnée de ses deux enfants, Fatima et Édouard. Fuyant la guerre d’Algérie, la caractérielle arrose les germes du conflit en revendiquant ses droits à la propriété familiale. Son frère Adrien ne l’entend pas de cette oreille et conteste l’héritage à travers une âpre lutte de pouvoir. Marie, la première femme d’Adrien, hante les lieux tandis qu’un attentat se prépare dans un café tenu par un Algérien…

Protéiforme, Le Retour au désert désarçonne. Koltès a imaginé une pièce hybride à la croisée des genres, empruntant allègrement au conte fantastique, au brûlot politique, aux envolées scientifiques ou au boulevard le plus farfelu. Composée en séquences ultra hétérogènes, cette étrange comédie ménage ses effets de rupture avec un art d’équilibriste brillamment consommé par Arnaud Meunier.

Jardin fantastique
S’appropriant avec doigté la partition kaléidoscopique koltésienne, il s’emploie à se montrer aussi divertissant que revendicateur. Grâce à l’immense pelouse conçue par Damien Caille-Perret, le metteur en scène symbolise un jardin d’Éden perverti par le poison de l’argent et de la rancune et également une symbiose avec la nature. Régis par leurs instincts de bêtes, voire de primates, les vieillards et leur progéniture s’engagent dans une lutte sans merci pour reprendre possession à la fois du terrain concret mais aussi de leur être.

Dans cette ambiance crépusculaire, les quatorze comédiens s’en donnent à cœur joie. À commencer par l’incomparable Catherine Hiegel qui avait déjà joué dans cette pièce au Français, sous la houlette de Muriel Mayette le personnage insignifiant de Marthe. Cette fois-ci, elle se voit distribuée dans un rôle à la hauteur de son génie. L’ironie mordante et la voracité castratrice de Mathilde semblent taillées sur mesure pour cette attachante ogresse. De sa voix caverneuse, elle mène la danse avec une détermination de sorcière vindicative tout en dévoilant des failles intimes avec une émotion sur le fil. Face à elle, Didier Bezace ressemble à un nounours tâchant de faire face avec dignité à sa furie de sœur. Incarnant un industriel littéralement enfermé dans une tour d’ivoire et ignorant du monde extérieur, il perd progressivement de son prestige avec brio. Le tandem parvient également à procurer par petites touches des shoots de pure complicité, l’air de rien. Hiegel et Bezace ont su restituer toute la complexité de la relation fraternelle mêlée de tendresse et de haine.

René Turquois, lui, s’érige à merveille en symbole des enfants révoltés désirant se dégager de l’influence néfaste des paternels. Sans âge, le comédien ressemble à la fois à un gamin soumis, un adolescent en voie d’émancipation et un adulte empêtré dans les contradictions du guerrier, entre volonté de devenir un héros et peur inhérente de la mort. Enfin, Isabelle Sadoyan épate en femme de ménage sensée et énergique et Kheireddine Lardjam en impose en domestique blasé et perdu dans sa quête identitaire.

Arnaud Meunier s’en sort donc haut la main avec ce Retour au désert. D’une intelligence vive, sa mise en scène reflète des préoccupations pleinement d’aujourd’hui. Portée par une belle brochette de comédiens, cette version n’aura aucun mal à s’imposer au cours de l’impressionnante tournée qui s’annonce. On guette avec impatience son prochain travail… ♥ ♥ ♥ ♥

LE RETOUR AU DÉSERT de Bernard-Marie Koltès. M.E.S d’Arnaud Meunier. Théâtre de la Ville. 01 42 74 22 77. 2h10.

© Sonia Barcet

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